L’intérieur jour n’est pas toujours clair

Il y avait ce mur noir en face de moi. L’inverse de la page blanche sur mon écran, que je tentais de noircir en vain, avec des personnages, des situations et des dialogues. J’essayais de trouver une sortie à l’impasse dans laquelle s’engluait mon histoire en touillant le sucre de mon café allongé, dans un gobelet en plastique blanc. C’était au bord du canal Saint-Martin, dans une ancienne usine reconvertie en lieu alternatif, tenant du bistrot, de la salle de concert et d’une salle d’exposition.

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Un serveur se mit alors à repeindre le mur au rouleau. Presque aussitôt, un de ses collègues lança la projection d’un film sur les bandes que le premier appliquait, croisait, et dont la blancheur se densifiait en se recoupant pour former un écran. Les images se précisèrent. Ce fut d’abord des bribes disparates, un patchwork de mouvements et de lumières, de détails furtifs, entrevus entre les mailles distendues de ces bandes de peinture. Des bouts de paysage aride, une porte battante, une silhouette d’homme, un visage de femme en gros plan. Un western à priori que j’avais déjà du voir mais dont le titre m’échappait.

Ces coups de rouleaux donnaient l’illusion que le type peignait un tableau animé au bout de son manche à rallonge. J’ai pensé un instant qu’il résumait l’histoire du cinéma, des ombres chinoises en passant par les lanternes magiques pour finir par le cinémascope.

Puis mon esprit se mit à suivre sa pente naturelle à la divagation sans but. Et si le serveur avait un don surnaturel ? A moins que sa peinture, remplacée subrepticement par un être maléfique ou facétieux, ne diffuse réellement des images en mouvements, non pas un western, mais le film de sa vie intime, de ses émotions, de ses désirs comme de ses peurs ?

Si, de surcroît, au lieu de les circonscrire aux dimensions d’un écran, ce super héros ordinaire ou cette victime possédée par une force qui la dépasse, trentenaire barbu en chemise épaisse à damiers dont l’arme fatale était un banal rouleau à long manche, retapissait, fasciné par ce pouvoir soudain, tous les murs de cette salle, plafond et sol compris ? Ou mieux encore, que sa peinture déborde et se répande peu à peu partout, inexorablement, hors de ce lieu, sur le quai, sur le canal, sur les rives, qu’elle nous envahisse, recouvre tout de sa blancheur miroitante et nous happent dans son monde intérieur ?

Certes, ça ne me donnait pas pour autant la suite de mon scénario en panne… et c’était un concept invendable à des producteurs. Je suis donc reparti sans avoir avancé sur mon projet.

Cependant, cette divagation m’a conduit par des chemins détournés à ouvrir ce blog. A cette envie de décrire des moments perdus ou donnés, des impressions et des extrapolations, sans souci d’efficacité, comme des bandes de vie qui se dérouleront, s’entrecroiseront et se densifieront pour former un film improbable. Ou plutôt de partager des extraits de films improvisés, incertains, d’autant plus précieux qu’ils ne verront jamais le jour.

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

13 réflexions au sujet de “L’intérieur jour n’est pas toujours clair”

  1. Joyeux anniversaire
    d’une certaine manière tu reviens à l’endroit même où tu étais
    l’an passé
    avec le recul
    la boucle que tu as construit dans l’espace virtuel
    est un bel anneau aux couleurs arc en ciel
    qui doit te plaire

    c’est du moins le cas
    pour le lecteur que je suis.

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