Fatalitas 2

vision de cauchemarMercredi, 14 h 30. une salle de réunion d’un distributeur de films. Le réalisateur, le producteur et l’équipe de distribution attendent les résultats de la première séance parisienne. Gros budget, grosses stars, gros marketing, grosse daube. Son slogan : Une comédie familiale sur la famille. Tout ce monde là est à cran car personne n’est dupe. Ils ont l’habitude de faire des films nuls, mais qui cartonnent.

Celui ci ne fera pas exception. Le téléphone sonne, suivi aussitôt par des bouchons de champagne qui sautent. Les premiers chiffres sont excellents.

Au même moment, des spectateurs sortent et le verdict tombe, entre consternation et hilarité : C’est trop con. Cinq minutes plus tard. Dans la salle, un employé passe entre les rangs pour faire le ménage. Il découvre un spectateur étouffé, le visage dans un sac en plastique.

Le soir même, le film fait le plein dans plus de 700 salles en France. Ce sera le succès de l’année, en dépit d’un bouche à oreilles désastreux qui n’aura pas le temps de nuire. Minuit, fin de séance du premier jour. Autres morts. Trois, dans trois villes différentes. Deux dans les toilettes de cinémas. L’un pendu, l’autre par noyade dans une cuvette de toilettes. Le troisième a chuté du troisième niveau d’un multiplex.

Dans les jours qui suivent, la police se perd en conjectures entre les pistes d’un tueur en série ou de meurtres isolés. Voire de cas de suicides reliés entre eux par le film, thèse que viendrait appuyée le fait que d’autres victimes, une bonne douzaine, se seraient donnés la mort à domicile dans l’heure qui a suivie la projection à laquelle elles assistaient.

Parallèlement, une jeune femme qui tient un blog, cinéphile virulente, au décolleté aussi insondable que son ambition, commence à enquêter de son côté, y voyant une opportunité de décupler son nombre de likes et de followers…

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œuvre d’artiste exposé à la FIAC 2016

Dans les jours qui suivent, la courbe de mortalité des spectateurs de ce film grimpe en flèche. Le suicide semble établit dans 80 pour cent des cas. Des voix s’élèvent pour interdire le film. Le distributeur et le producteur protestent, en se réfugiant derrière la liberté d’expression. D’autant que les recettes augmentent, contrairement au prédiction. Le buzz mortel autour du film attire les foules.

La jeune blogueuse rencontre le réalisateur, séduit par la profondeur de son ambition. Elle résiste à ses avances. Pour la conquérir, il lui propose de collaborer à son prochain film. Un film pour festival, cette fois. Grave, social, complexe.

Un spectateur, sauvé in extremis d’un suicide par overdose de pop-corns, témoigne :

« Ce film était tellement vide, tellement désespérant de stupidité . C’était le vide absolu. On touchait le fond. Ça m’a déprimé. Dépenser 10 euros pour aller voir cette merde, simplement parce que tout le monde en parlait, même pour en dire du mal… Je me suis dit que je devais être vraiment con et vide, moi aussi. Alors, ça ne valait plus le coup de vivre et j’ai ingurgité du pop-corn sans plus pouvoir m’arrêter »

Les autorités commencent à s’inquiéter de cette vague de suicides, d’autant que le film, piraté, est diffusé sur le Net… Le réalisateur, convaincu par les mensurations de la blogueuse, supplie le public, via les médias, de ne plus aller voir son long métrage. Il se sent coupable. Hélas son intervention n’a aucun effet sur la curiosité des gens, bien au contraire, elle la stimule.

Les flics enquêtent auprès des projectionnistes. L’un d’eux est placé en garde à vue car il était dépressif et avait posté sur un forum son intention de prendre en otage une salle bondée de public, pour lui projeter le film en boucle pendant vingt quatre heures. Le gouvernement s’empresse de se contredire dans ses déclarations.

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œuvre d’artiste exposé au Musée de la Céramique de Sèvres.

Au fait, le film s’intitulait « Fatalitas 2 » Le 1 reste à faire, c’est tout le concept du film, commencer par le 2.

« Ce film est la preuve cinétique absolue que Dieu n’existe pas» affirme un critique de cinéma d’obédience catholique. D’autres commencent à encenser ce film mortel, dont la bêtise abyssale et l’absence de la moindre velléité artistique confinent au génie. L’un d’eux s’empresse même de citer Albert Paraz dans « Le Gala des Vaches » : « Il y a des êtres chez qui le génie rejoint mystérieusement la connerie ». D’ailleurs, seuls les critiques professionnels sont épargnés par cette épidémie, sans doute immunisé par le nombre de navets ingurgités dans leur carrière, tout autant que par leur égo hypertrophié.

Soudain, sonnerie de mon portable. A l’autre bout du fil le producteur, ne sachant plus à qui s’adresser, me propose un chèque en blanc pour collaborer à la suite, ou plutôt au préquel, avec une seule exigence de sa part :

– Est-ce que vous pouvez faire pire ?

J’hésite une seconde, le chèque en blanc m’éblouit.

copyright

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

12 réflexions au sujet de « Fatalitas 2 »

  1. Je comprends tout à fait le rescapé. J’ai vu en salle un certain nombre de films que je trouvais nuls et bien à chaque fois je suis resté jusqu’au bout, sidéré sans doute… Merci pour cette nouvelle grinçante.

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    1. Merci Aunryz, ce n’est pas inspiré d’une histoire vraie, encore moins vécue, mais ça le pourrait en effet. Je suis parfois (rarement tout de même) ressorti d’une salle obscure en emportant toute son obscurité en moi…

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    1. J’ai assisté à ce genre de réunion juste avant la première séance. C’est à la fois angoissant et dérisoire, car on sait pertinemment, avec une petite marge d’erreur, que toute la carrière d’un film, sur lequel on a investi deux ans de sa vie, se joue en quelques heures seulement. Ce n’était pas le cas il y a encore une vingtaine d’années. Maintenant, le bouche à oreilles, sauf exception, n’a plus temps d’opérer.

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          1. Je me suis déjà retrouvée seule dans une salle de cinéma à voir un film passionnant. C’est une situation très agréable. Toute la salle est à moi ! Bon, évidemment on imagine bien qu’un psychopathe peut s’incruster dans la scène… mais c’est juste de l’imagination.

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