J’ai raté ta vie

Hoghead A l’étal d’un bouquiniste, il y a des années, j’ai découvert le visage de Bukowski sous le titre « Journal d’un vieux dégueulasse ». Les deux collaient parfaitement. J’ai pris ce livre, lu sa première phrase. Je suis allé jusqu’au bout le soir même et j’étais un autre quand je l’ai refermé. Pas tout à fait un autre non plus, n’exagérons rien, ni forcément plus dégueulasse, mais tout de même, il m’a aidé à m’assumer. Quelques livres ont suivis ou précédés et m’ont construit. Par exemple dans un désordre exhaustif : « Cent ans de Solitude » de Gabriel Garcia Marquez, « Le Gala des Vaches » d’Albert Paraz, « Le monde selon Garp » de John Irving, « La reine des Pommes » de Chester Himes, « Voyage au bout de la nuit » de Louis Ferdinand Céline « De l’inconvénient d’être né » de E.M. Cioran, « La prose du transsibérien » de Blaise Cendrars…

A plusieurs reprises, pas à chaque fois hélas, je suis rentré dans une salle obscure, avec qui ? Je ne m’en souviens plus. Devant un écran ou des rideaux rouges. J’en suis ressorti ébloui par l’évidence d’un univers qui m’ouvrait les yeux. Des heures après la projection, j’avais encore le sentiment en marchant dans la rue de faire partie du film ou que ces images reflétaient une nouvelle réalité. Ça pouvait être entre autres « Brazil » de Terry Gilliam, « Cripure » de Louis Guillou mise en scène par Marcel Maréchal, « Faux mouvements » de Wim Wenders, « La nuit du chasseur » de Charles Laughton, « Providence » d’Alain Resnais, « Les Valseuses » de Bertrand Blier, « L’esprit de la Ruche » de Victor Erice, ou plus récemment « Le labyrinthe de Pan » de Guillermo Del Toro, « Birdman » de Alejandro G Inarritu ou « Anomalisa » de Charlie Kaufman.

Plus rare et encore plus précieux, j’ai croisé ce regard, écouté cette voix qui ne disait rien de spécial, répondu à ce sourire sous un cerisier. Et je suis devenu celui qui m’attendait, je me suis rapproché encore plus près de ce que j’étais.

Oui, il y a des rencontres qui vous transforment ou vous révèlent. Avec un homme, une femme, un livre, un spectacle, une œuvre, une musique, un lieu, voire même un grand cru millésimé (ah ce cheval blanc 89… ah encore ce Saint Émilion au bord de la Garonne). Et toutes ne sont pas bénéfiques non plus, comme cette main qui m’a tendu ma première cigarette et me rappelle chaque jour ma faiblesse face au mégot.

IM000546.JPGIl y a aussi les rencontres plaisantes ou désagréables, plus fréquentes, dont on peut parfois se souvenir à l’occasion mais qui ne laissent pas de traces indélébiles.

Il y a surtout les rencontres manquées, innombrables. Cette catégorie peut d’ailleurs se diviser en deux. Celles qu’on a gâché, par maladresse, manque de discernement ou pure distraction et celles qu’on aurait voulu faire et qui auraient pu vous changer.

Dans la première, je place mon premier flirt. Plus précisément ma première tentative lamentable de flirt. Je n’étais guère en avance sur ce plan, comme sur d’autres. Ça se passait dans une « boum », c’est à dire dans un garage vaguement décoré, avec une platine et des jus de fruit baignant dans une lumière rougeatre. Ça faisait des semaines que je voulais lui parler. Je me suis lancé. Elle s’était arrangée un vague chignon pour l’occasion, alors je n’ai rien trouvé de mieux que de vouloir la complimenter sur sa coiffure. Seulement, le «  il te va bien ce chignon » est sorti de mes lèvres en « Ils te vont bien ces nichons ». Elle m’a regardé bouche bée, s’est tournée vers ses copines en rougissant avant d’éclater de rire. J’ai bafouillé avant de sauter sur mon Solex en pédalant pour fuir plus vite avant de me rappeler que c’était moi qui avait organisé la « Boum » chez mes parents…

Dans la seconde catégorie, tous ceux et celles, célèbres ou anonymes, dont la rencontre vous auraient fait bifurquer, vous auraient bouleversé, dont on a raté la vie et dont l’absence même nous définit tout autant.

copyright

Publicités

Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

16 réflexions au sujet de “J’ai raté ta vie”

  1. « j’ai découvert le visage de Bukowski sous le titre « Journal d’un vieux dégueulasse ». Les deux collaient parfaitement. J’ai pris ce livre, lu sa première phrase. Je suis allé jusqu’au bout le soir même et j’étais un autre quand je l’ai refermé.  » Ouaou, moi aussi !

    J'aime

  2. Beau partage, avec son moment d’humour (lui aussi emprunt de nostalgie)
    Je peux regarder dix secondes de Brazil et de quelques autres films (l’île, …) et m’en contenter. Ces instants, rencontres que tu évoques, sont si pleins qu’ils sont entièrement dans la plus infime de leur partie. Nous ne sommes pas loin d’Hermes trismégiste (sourire)²

    J'aime

  3. Bonjour. Je m’appelle Marin et je voudrais m’abonner à votre blog, étant passionné et de cinéma et de poésie . Impossible sauf si on crée un blog, d’après les instructions du clic que vous suggérez. Si vous savez comment procéder, merci pour votre retour.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s