Un voisin trop familier

P1020031Il n’est encore que quarante neuf lorsque Maurice Debèche s’assied sur un banc à baquets individuels, d’un rouge qui vous prends à la gorge. Bien calé, il déplie son quotidien favori tout en croisant les jambes. Sur ce quai trois de la gare de Moisy-Plaisance, quelques citadins attendent le train omnibus de cinquante-quatre qui les emportera à Paris en moins de vingt minutes.

D’un œil matinal, notre homme parcourt les résultats sportifs de la veille. Puis il égrène les rubriques, esquivant la littéraire d’un bâillement pour se repaître des faits divers.

P1020024Il en est aux petites annonces quand un Tégévé asperge son dos de stridence, de flaques de vent, d’embruns poussiéreux entraînés dans le sillage de cette sorte de hors-bord ferroviaire dans sa course contre la montre, vers Lyon. Cependant, Maurice, en vieil habitué, ne tressaille pas, accentuant à peine la pression de ses mains sur sa feuille de chou, aux soudaines allures de grand foc sous les rafales.

Le wagon de queue s’éclipse bientôt à l’occasion d’un virage, laissant Debèche dans la même posture : jambes croisées, son quotidien favori tenu fermement à hauteur du visage. Dans la même posture à certains détails près… Sa bouche d’abord, dont la moue passive, habituelle, s’est brutalement fossilisée en rictus… Son regard aussi, où la patine d’un scepticisme patient a disparu sous la pression de la stupeur… Tous ses traits enfin qui tendent à présent à une immobilité intense, fébrile.

Quant à son journal, lacéré en pleine page, une centaine de pattes de mouches rouges sombres s’y sont vaporisées. Non loin de ses pieds, lové sur le goudron du quai, un câble d’acier luit au soleil en reptile repu.

Figé par l’évidence, il se répète : Ma tête ! Ma tête et mon cou !

Guillotiné.

La gorge sectionnée par ce lacet d’acier largué à vive allure du monstre sur rails. Le cou tranché si vite, si proprement que tout est resté sur place : jugulaire, cervicale, épinière. Intact apparemment, cela continue de fonctionner, de circuler à l’intérieur. Pour combien de temps ?

Coupé-le-cou-tranché-net.

Il croirait presque à une plaisanterie morbide de son imagination s’il ne ressentait d’infimes picotements sur la nuque, s’il n’avait vu cet éclair métallique zébrer l’espace et senti la douleur le traverser de part en part, aussi fulgurante que fugitive.

Telle une motte de beurre coupé par le fameux fil, telle une bougie allumée, scindée en deux par une fameuse lame dans un film de cape et d’épée où lui-même tiendrait le rôle de la chandelle.

— Faut que j’évite de bouger. Le moindre mouvement et ma tête roule sur le quai. Y a qu’à moi que ça arrive, que ça pouvait arriver, à moi. Faut que j’évite de bouger, après on verra. Y va se passer quelque chose. Je ne sais pas. Ça va finir par se ressouder. Impossible autrement. Y vont me recoudre, vont s’en apercevoir, me rafistoler. Faire des miracles. La chirurgie fait des miracles maintenant. Tiens, ce japonais auquel on a recousu les doigts d’une main, et qui retournait à l’usine une semaine plus tard. J’ai lu ça.

Coûte que coûte, tenir. Se concentrer sur n’importe quoi. Eviter de se faire du mauvais sang surtout.

Absorbé, il ne prend pas garde au train omnibus qui renâcle sur les rails avant de faire coulisser ses portes avec maints hoquets grincheux. Ouf. La tête résiste, sans s’ébranler, ni s’ébouler, ni même osciller.

— C’est bon, je n’ai rien.

Plusieurs fois, ce leitmotiv rebondit dans ses méninges. Les citadins grimpent sur les marche-pieds, hissent cabas, poussettes, valises. Certains cavalent pour monter en tête ou en queue, frôlant les genoux de Maurice.

— Assassins. S’ils savaient. S’ils étaient à ma place. Plus d’un perdrait son contrôle. Il y aurait longtemps qu’ils auraient couru, décapités, canards sans crâne. Peut-être qu’ils savent d’ailleurs et font semblant de rien, ne sachant comment s’y prendre.

Un arabe de seize ans, muni d’une boite à musique dont le volume sonore hystérique perce la vitre du wagon, le désigne d’un coup d’épaule, hilare, à ses potes. Tous se tiennent aussitôt les côtes devant le tableau de cette « Chetron et son torchon ».

Une heure plus tard, Debèche relit pour la énième fois les annonces matrimoniales, seule partie restant lisible de son quotidien favori, afin de ne pas céder à l’envie de hurler, afin de ne pas sombrer. Une heure qu’il n’a pas fait un geste… Pas le moindre clin d’œil, par crainte du pire, de l’innommable. Une heure durant laquelle il a lutté contre une démangeaison à l’aile droite du nez, contre un éternuement, contre des bâillements, contre des fourmis ankylosant ses mollets ; durant laquelle encore il a frôlé dix fois la catastrophe, Avec une matrone s’asseyant à ses côtés, dont la culotte de cheval menaçait sa position instable. Avec un morveux qui ne cessait de lui demander l’heure sur tous les tons avant d’abandonner, avec un fumeur qui fit chuter sa cendre incandescente, par mégarde, sur sa cuisse gauche et dont il endura la brûlure stoïquement. Sans un frémissement, surtout pas de frémissement.

P1020021Bientôt deux heures maintenant qu’il attend celui ou celle qui saisira l’horreur, qui devinera et prendra les mesures nécessaires. Sans faux pas, sans fausse manœuvre.

Au guichet, plusieurs voyageurs sont venus prévenir l’employé de la présence d’un vieux qui ne bouge pas d’un poil depuis un bon moment, qui tient précieusement un journal déchiqueté comme si c’était le trésor des templiers.

— Peut-être bien suicidaire, givré surement…

— Ça fout la frousse que des types pareils se trimballent à l’air libre. C’est capable de n’importe quoi.

— Mais non, c’est un malaise. Hémiplégie, je connais les symptômes, mon beau-frère…

L’employé avertit le chef de gare qui compose le 17.

Maurice se concentre sur ses bribes de lecture. Il se tranquillise. Il a repéré le manège des voyageurs. Il suffit de prendre son mal en patience, de s’accrocher. Il sourirait si le danger n’était trop grand.

— Maurice, t’en fais une tête ! Une vraie gueule d’enterrement.

Cette voix goguenarde qui le gifle, c’est celle de son voisin à la retraite. Il ne l’apprécie guère, car trop familier. Debèche pressent soudain l’irrémédiable.

— Il va me taper sur l’épaule. Sale manie qu’il a… Ce con va me taper sur l’épaule !

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

25 réflexions au sujet de « Un voisin trop familier »

  1. Bonjour Monsieur Palluau,

    Je suis une étudiante de français à l’Université de Coimbra, au Portugal, et aux cours de français, on a lu votre nouvelle, Un voisin trop familier, et notre prof Eulalie Pereira Monteiro nous a demander de faire une composition sur la nouvelle. J’aimerais comprendre mieux la nouvelle et votre interpretation e savoir quelle a été votre inspiration. Je vous remercie dejá.

    Merci, Bisous
    Elisa

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    1. Bonjour Elisa, merci pour votre curiosité et votre intérêt. Difficile de répondre à vos questions en peu de mots. L’inspiration est un processus mystérieux. Stephen King dit qu’une idée vous tombe dessus comme une fiente de pigeon…
      A l’époque ou j’ai écrit cette nouvelle, je prenais souvent un train de banlieue et j’observais les gens sur le quai. Il y avait des TGV qui passaient souvent sans s’arrêter, dans un bruit si soudain qu’ils en étaient presque effrayants. Pour l’interprétation, c’est à vous de donner la votre, elle sera toujours plus intéressante que la mienne. Le fantastique et l’humour noir permettent de donner un éclairage différent sur notre réalité et notre quotidien. Vous pouvez découvrir d’autres de mes nouvelles sur ce blog (il suffit de cliquer sur la recherche par catégorie à « Nouvelles ») et un film dont je suis le scénariste et réalisateur : « Bienvenue chez les Rozes », avec Jean Dujardin et Carole Bouquet entre autres, sur internet. N’hésitez pas à me poser des questions précises si vous le souhaitez…

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      1. Merci beaucoup j’ai dejá ecrit la composition je vais voir aussi le film. Je vous souhaite tout de bon. Je suis vraiment contente que vous me aie repondu. Je ne connaît pas votre travail seulement cette nouvelle mais je peut vous dire que vous etes très sympathique car je suis sur que vous avez beaucoup plus de choses importantes a faire que de me reprondre. Bon weekend et moi je continue mon étude car j’ai l’exmen lundi.
        Merci, bisous Elisa

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  2. De ces nouvelles qu’on ne peut se permettre de lire en diagonale au risque de ne pas tout saisir ! J’aime beaucoup la transition de la morne routine à l’élément perturbateur/déchiqueteur. On se représente bien le petit bonhomme assis sur son banc. J’ai bien ri à la chute.

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  3. ça coule bien
    ton récit au parfum de gare de banlieue
    et
    comme lui
    on ne voit rien venir

    Cette vie si maîtrisée
    manque tellement de surprise

    mais celle-là

    ça décape*
    à retardement
    cette familiarité mortelle.

    Encore !

    *et même plus (sourire)² pour ce HIT

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  4. Bonjour Monsieur Palluau,

    Je suis une etudiente de français à l’Université de Coimbra, au Portugal, et cette semaine, au cour de français, on lit votre nouvelle, Un voisin trop familier, et notre prof nous a demandè pourquoi il y a un garçon arabe de 16 ans dans l’histoire. J’ai rechercè sur l’internet, mais je ne sais pas pourquoi. Est ce que vous pouriez me le dire?

    Merci,
    Helena

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    1. Merci Helena. Je suis flatté d’avoir une de mes nouvelles lue dans votre cours de français. Pour le garçon, l’explication est simple. Il y a en France, et particulièrement en Ile de France, environ 5 millions de Français d’origine maghrébine sur 65 millions. Il m’a donc paru logique, cohérent, d’en inclure un personnage au milieu des autres. A vrai dire, cela m’est venu naturellement. Mes parents habitaient à l’époque dans une banlieue, avec une gare dont je me suis également inspiré. C’était la gare de Boussy Saint-Antoine, dans l’Essonne.

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  5. Aie aie aie… on y est… je déteste… euh, j’aime, mais je déteste… moi non plus… bref, ça le fait mais… j’espère seulement que je ne penserai pas à vous la prochaine fois que je serai sur un quai de gare… non, sans blague, ces pans de mon imagination sont assez bien domptés….
    En attendant, j’voulais vous dire aussi… la première photo me rend jalouse… une douce jalousie, mais quand même…

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    1. Ah j’aime toujours autant vous lire Caroline, que ce soit vos textes sur votre blog ou vos commentaires. J’ai l’impression que vous me feriez un reproche, je sourirai quand même ! Pour la photo, j’avoue que j’ai également un faible pour celle-ci.

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  6. Waouh… j’adore ! J’aurais tellement aimé l’écrire celle-là. C’est encore meilleur de la lire, me direz-vous. Non, l’auteur ne peut pas dire ça. J’ai tellement pensé à ce genre de situation… c’est comme si on rêvait de quelque chose et que soudain on l’avait devant soi. Vous avez publié des nouvelles ?

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    1. Celle ci a été publié, il y a déjà assez longtemps, dans une revue hebdomadaire qui a disparu depuis, qui s’appelait N comme nouvelles. L’une des dernières revues réellement populaires consacrée uniquement à ce genre et distribuée en kiosque. J’espère un jour pouvoir publier un recueil.

      Aimé par 1 personne

    2. C’est amusant de se relire entre deux tranches de temps. Un jour j’ai repris mon journal très intime, il était beaucoup fait de dialogues, d’engueulades, de distorsions, d’expériences, je ne peux pas parler à un bout de papier, il me faut toujours des supports, un autre moi auquel s’ajoutait un extra-moi (mais pas de mini-moi), et à relire, j’intervenais encore en tant que voix contemporaine, c’était loufoque et amusant… mais très nombriliste, j’ai arrêté.
      – C’est normal, Francis, que vous n’ayez pas répondu à Marité, le commentaire juste avant le mien ?
      – De quoi tu t’mêles ?
      – Je demande c’est tout.
      – Faut toujours que tu la ramènes, hein, tu peux pas t’en empêcher, tu embêtes le pauvre Francis qui t’a rien demandé.
      – Oh, arrêtez toutes les deux. Commencez pas à f… le b… ici. Excusez-les, Francis, je vais ramener la meute à la maison.
      Bon, moi, je faisais juste que passer… Heureusement, personne ne descendra jusqu’ici pour lire mes inepties.

      Aimé par 1 personne

  7. Salut Francis!

    Je viens de prendre beaucoup de plaisir à
    te lire; J’aime tjrs autant ta façon de conter
    avec humour, malice et décontraction nos univers
    humains.
    C’est bien vu, bien écrit, facile d’accès; Jamais
    cruel même si ça peut être Drôlement Horrible
    comme pour le gamin de la souris! (ça m’a fait drôle
    de retrouver « dame souris trotte » de Verlaine que j’avais
    appris en primaire) ou le pauvre mannequin qui se dégonfle.
    Celle du banc au fantôme m’a rappelé qu’en Ecosse certains
    bancs, dans la nature, portent une petite plaque au nom d’une
    personne décédée récemment, leurs proches « louant » cet
    emplacement pour un an, après quoi il servait pour une autre.
    c’est joli non?
    Beaucoup pémé aussi celle du vieux loup de Wall Street
    qui se noie dans ses rêves BREF! Merci pour cette fenêtre;
    J’y reviendrai régulièrement, comme lorsque je suis pressée
    d’aller me coucher quand j’ai un bon livre en cours et que je vais
    m’en déguster qq pages avant de dormir.

    Bonne Soirée

    J'aime

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