Dame Souris, trotte…

Une histoire pour les petits monstres qui ont encore quelques dents de lait et ne savent pas quoi en faire… Je l’ai envoyée il y a déjà longtemps à un journal pour enfants, qui m’a répondu, horrifié par ma proposition… A lire au votre au moment du coucher, mais seulement s’il a été vraiment pénible…

Alban a lié de lui-même la ficelle à rôti au taquet de la porte du salon. A présent, lèvres pendantes, paupières plissées par l’appréhension, il recule prudemment jusqu’à sentir la dent de lait branler dans sa gencive. Elle ne tient presque plus. La ficelle oscille, presque à bout de course. D’ici à deux minutes au plus, on en parlera plus. Pfuit ! Longue tradition, ce rituel familial de la porte qui s’ouvre sur le monde des adultes par une dent de lait.

Ne t’inquiètes pas, mon grand. Il t’en repoussera une vraie de vraie à sa place. Et plus vite que çà.

La mère encourage son homme de six ans d’une caresse brouillonne dans ses cheveux. Le père ne va plus tarder. Il y aura d’abord les sons familiers, pas dans l’escalier, sur le paillasson, cliquetis du trousseau de clés, puis son « bonjour » grave et joyeux à la fois, et enfin, cette porte qui emportera l’incisive… Alban se met à piétiner sur place comme si sa vessie était en jeu.

Papa va être drôlement surpris, drôlement épaté, et drôlement fier aussi de son garçon. Cesse de gigoter, tu ne vas rien sentir. A peine un picotement. Tiens, souviens-toi de l’histoire de la petite souris, celle du bol et de l’argent de poche… IM000524.JPG

Plutôt deux fois qu’une, qu’il s’en souvient. Même qu’il s’interroge en ce moment sur le montant de la somme… Est-ce que ça ira pour s’acheter son vélo de cross ? Celui rouge et or, celui avec un gros numéro brillant devant, celui dont il rabat les oreilles de ses parents, celui dont ils refusent d’entendre parler, rapport au prix prohibitif. Alban lève un regard suppliant vers sa maman. Pourvu qu’une larme coule, ça marche mieux avec des larmes. C’est l’instant ou jamais de l’apitoyer, de lui extorquer une promesse.

Il va pour gémir encore sa rengaine sur son biclou. La quenotte qui s’extirpe sèchement de sa mâchoire l’en empêche. Son père apparaît, aussi ahuri devant la cordelette qui pendouille, que fier de son rejeton.

Non, je t’assure papa, j’ai rien senti, ça fait pas mal. Vas-y, essaye, toi, si tu veux…

Tous trois se mettent aussitôt à quatre pattes en pouffant de rire pour retrouver le bout d’os nacré. Finalement, on le déniche sous la télé. …

Le bol en céramique bleu tangue encore sur le manche de la cuillère à café. La veilleuse, au chevet, rappelle un peu une lanterne de marin.

Mickey ? Petite souris… T’as vu ? J’ai pas pleuré… Approche ton museau, regarde le bout de gruyère sans trou , là-dessous… C’est un bout de moi, c’est pour toi. T’en veux, Mickey ? J’te l’donne contre l’vélo, d’ac’ ? Remue une fois tes moustaches si t’es d’accord…

Le marchandage agite son sommeil toute la nuit. Au matin, s’éjectant des draps trempés de sueurs, Alban fait la grimace: Une large pièce de deux euros remplace la canine.

Ça ne vaut pas plus, mon grand. c’est déjà un gros effort pour la souris. Vu sa taille, elle n’est pas assez grosse pour tirer une bicyclette par la queue. Il en faudrait plusieurs. Sois raisonnable, attends Noël. Tu l’auras pour Noël, ton vélo.

Trop long pour Alban, aussi se plonge-t-il dans de savants calculs pendant la classe de lecture.

dentsdelaitUne dent = une souris                                            

Une souris = une pièce de deux euros.      

Un vélo = ? … un tas de pièces de deux euros.

Combien faut-il de souris pour avoir un vélo ? Et pour qu’un bus de Mickey Mouse vienne visiter son bol bleu, combien faut-il de dents de lait ?Sa langue passe en revue la rangée du haut puis celle du bas. Alban trouve que ça doit faire un tas, en gros. Que ça doit suffire.

L’école finie, sur le chemin du retour, l’enfant prodige entre dans une quincaillerie et demande une pelote de ficelle à rôti. Non, seulement vingt-cinq mètres. Oui, qualité extra-résistante.

P1020040Chaque tintement d’émail contre l’inox de la cuillère lui soulage les élancements qui cinglent ses tempes… Ting! Une incisive s’échappe de ses doigts pour rejoindre les autres…Ting! Pour la sonnette. Dring, dring… Ting! Celle-là , ce sera pour la selle… Ting! Pour le guidon… Ting, ting… Les deux roues…

Ainsi s’amoncellent un à un vingt-trois osselets blancs et rutilants qu’Alban recouvre de son bol avant de se glisser dans son lit. Il éteint d’une main tremblante la veilleuse.

Mais ses yeux persistent à briller dans la pénombre, à la fois d’impatience et de fièvre, ses prunelles de gosse au fond desquels on peut voir défiler une légion de souris immaculées, attelées par leurs queues au plus fabuleux des cyclo-cross.

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« Dame souris trotte
Noire dans le gris du soir,
Dame souris trotte
Grise dans le noir.

…/…

Dame souris trotte,
Rose dans les rayons bleus.
Dame souris trotte :
Debout les paresseux ! »

Paul Verlaine

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

8 réflexions au sujet de “Dame Souris, trotte…”

  1. Juste à voir venir, j’en ai presque pleuré… et au moment du carnage, je haussais les épaules… !!!… je le lui aurais donné moi son vélo… et même deux si ça s’trouve… un pour le jour, un pour la nuit… et vingt-trois câlins avec ça!

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  2. Oh oui, c’est affreux ! Sûr qu’elle aurait amusé mon fils quand il était petit, cette histoire. N’ai-je pas dû lui lire le chat noir d’Edgar Poe pour enfin lui faire aimer la lecture ?

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