Si près sous terre

Photo du 11-04-15 à 16.22Pour un scénariste, en fait pour toute personne dont l’activité principale consiste à entretenir son imagination, assouvir sa curiosité, et se confronter à la réalité de ses congénères, une mine d’informations se trouve sous ses pieds.  Pour peu du moins qu’il réside à Paris ou sa petite couronne, voire dans certaines métropoles de province.

Il s’agit d’une excursion souterraine au tarif abordable, qui ne demande aucune compétence particulière ni entraînement préalable. Sa durée est variable mais n’excède généralement pas la demi heure et les risques en sont mesurés. Nul besoin d’une tenue spéciale, d’armes, d’outils ou d’accessoires. Au contraire, le principe est de passer inaperçu et d’observer.

Vous pourrez expérimenter différentes situations exaltantes et croiser un florilège de personnages pittoresques, particulièrement aux heures de pointes et sur certains itinéraires. Ils vous permettront d’enrichir votre connaissance de l’espèce humaine.

EntréeVous ne manquerez surtout pas de vous faire  bousculer, presser, de vous imprégner d’odeurs de sueurs et d’urines millésimées, respirer un air fétide, tester différentes types d’haleines, mentholées ou pestilentielles, en passant par cette flagrance si typique de tabac froid macéré dans l’alcool. Mais aussi de surprendre des conversations savoureuses, des échanges de regards transis, des baisers volés, des silhouettes incroyables, des gueules improbables, des émotions qui débordent, crises de larmes, lassitude, colère, rires…

Pour une somme modique, vous aurez, avec un peu d’audace, de chance et de d’obstination, l’opportunité de vous faire insulter, voler, molester, menacer, sans que personne n’interviennent. D’autant plus aisément si vous n’êtes pas un homme, de préférence grand, athlétique et jeune. Cependant, la plupart du temps, vous serez superbement ignoré par les autochtones troglodytes, généralement pressés, pianotant frénétiquement sur l’écran de leur portable, dont la principale préoccupation semble d’être le premier à entrer et à sortir, et de se précipiter sur un siège.

Cela s’appelle le métro.

De mémoire, dans « Intervista », une équipe de télévision japonaise demande à Fellini d’où lui vient ce goût pour les personnages au physique hors norme, à la silhouette et au visage inoubliables. La séquence d’après, en guise de réponse, on le voit assis dans une rame bondée, entouré de passagers tous plus particuliers et stupéfiants les uns que les autres.

Il m’est arrivé souvent d’en croiser des plus improbables encore. Une démarche, un accoutrement, une gestuelle, qui semblaient sorties de « Freaks », ou de films des frères Cohen, de Almodovar, de Bunuel, ou d’autres, à la fois bouleversantes, dérisoires et inquiétantes.

Hier encore, j’ai surpris un vieil homme, chargé d’un colis, descendre d’une rame avant de cracher sur une vitre lorsque les portes se refermaient. Derrière cette fenêtre, une jeune femme noire, chevelure masquée d’un foulard, ne broncha pas. Ce fut à peine si son regard se posa un instant sur cette souillure de haine et de mépris qui coulait sur le verre.

L’une de ses expéditions, il y a des années, me donna l’idée de ma première pièce de théâtre, qui s’intitulait « La Trinité Boiteuse » et qui se joua au théâtre Daniel Sorano de Vincennes. C’était le dernier métro. J’étais le seul sur mon quai et en face, il y avait juste une femme d’une quarantaine d’années, d’allure bourgeoise, assise sur un banc, sac à main posé sur ses genoux.

P1020146Elle se pencha pour ôter ses chaussures à talons, en pris une dans ses mains qu’elle porta à son oreille pour s’en servir comme d’un téléphone et se mit à parler d’une voix ferme qui résonna dans la station déserte.

Allo ? Allo, je voudrais parler aux réclamations. Les réclamations, oui.

Elle attendit quelques secondes avant de poursuivre, ignorant ma présence.

Allo, oui. Les réclamations ? Bien.

Elle poussa un soupir avant de hausser le ton de sa voix qui se percha dans les aigües.

La saison est pourrie ! Oui, je dis bien pourrie. La saison est vraiment pourrie et ça commence à bien faire, vous ne trouvez pas ?!

Elle poursuivit ainsi deux ou trois minutes en se répétant inlassablement avant de raccrocher. Puis elle remit ses chaussures lorsque sa rame arriva.

Photo du 11-04-15 à 16.14

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

6 réflexions au sujet de “Si près sous terre”

  1. Comme si c’était la première fois que je lisais cet article. J’avais oublié la femme et sa chaussure… c’est pourtant inoubliable une scène pareille. Où diable avais-je donc la tête ? En train de rêver sans doute entre deux stations… le métro est propice aux rêves (plutôt 45 mn quand on vient de banlieue), combien de respiration profonde j’ai pu prendre avant de plongée en apnée dans des mondes qui s’ouvraient, fermer les yeux, errer, sourire un peu en me disant si les gens savaient tout ce qui les entoure, remonter parmi eux, et puis redescendre encore… il y a tant de mondes dans le métro.

    Aimé par 1 personne

  2. J’y pense depuis quelques jours (depuis que j’ai plus de temps) à toutes ces histoires que j’ai écrites et qui pourraient, peut-être, être mises sur mon blog… après retravail, bien sur… voir s’il y a quelque chose à en tirer encore… si je suis toujours en phase avec elles.
    Non, c’est sympa de répondre maintenant à ce commentaire. J’aime bien les décalages temporels. Il y a d’autres commentaires auxquels tu aurais pu répondre aussi, je pense, ça viendra en temps utile… Si j’ai bien compris, tu vas faire un lien sur cet article sur fb… c’est peut-être déjà fait, d’ailleurs…

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