J’ai été vieux moi aussi

Certes, la vieillesse est un naufrage auquel personne n’échappe, que l’on navigue en yacht ou en canot de survie, à moins de tomber du bateau avant qu’il ne s’échoue. Et encore, elle peut frapper à n’importe quel age, de plein fouet et sans prévenir. Je ne parle pas ici d’un début de calvitie bien sur.

Nous connaissons tous dans notre entourage quelqu’un touché par le syndrome de la retraite anticipée avant d’avoir atteint la trentaine. La victime de cet étrange virus se met à attendre celle-ci, à la prévoir, à la préparer, quelques fois dès ses études, allant jusqu’à choisir sa profession en fonction de ce but ultime, des avantages et des garanties que son activité lui apportera. Sujet à une forme d’arthrite précoce de la pensée, de presbytie mentale, le patient se met à réfléchir en termes de cotisations, d’annuités, à déterminer ses actes en fonction de perspectives tels que « taux plein » et « primes d’assurance vie ».

Ne prenons pas cet état à la légère : c’est loin d’être une maladie orpheline, ni un nouveau fléau humanitaire. Mais cela a tendance à devenir chronique. Chaque année, il y a de plus en plus de vieux… Plus inquiétant encore, il arrive que les symptômes de ce vieillissement accéléré commencent dès la naissance.

D’ailleurs, un nouveau-né ressemble étrangement à un vieillard, avec sa peau fripée, son absence de cheveux et de dents. Francis Scott Fitzgerald l’a bien décrit dans sa savoureuse nouvelle fantastique : « The curious case of Benjamin Button », qui a été adapté au cinéma par le scénariste Eric Roth et le réalisateur David Fincher , avec le tombeur au regard bovin dont le nom rappelle un chien dangereux dans le rôle titre.

« Certains jeunes gens sont bien vieux pour leur âge » Dixit Eric Satie. Oui, le vieux con peut jouer à la gamebox ou avoir le droit de vote depuis peu. Non, ce n’est pas in- con-patible.  Le coup de vieux peut aussi vous prendre par surprise, lâchement, au détour d’une phrase lâchée dans l’agacement face à une éruption cutanée pré-pubère…

Oh, eh… j’ai été jeune moi aussi !

Ou

Il faut bien que jeunesse se passe…

Non, justement. Il ne faut pas. Ou du moins le plus tard possible. Pas à coup de lifting, ni d’injections de silicone ou de botox, ou de jeunisme vestimentaire ou lexical outrancier, non, mais en préservant l’enfance en nous, l’insouciance et l’irresponsabilité, l’enthousiasme, fut-il naïf, et le refus du renoncement, jeunevieux 2Il y a aussi des cas déviant, de jeunes qui imitent la vieillesse pour profiter de ses avantages. J’en ai noté deux dans les faits divers dernièrement. Un homme de vingt cinq ans se maquille en septuagénaire pour prendre l’avion à moindre frais. Son déguisement étant soigneusement réalisé, l’embarquement et la majeure partie du vol se passe au mieux pour lui. Hélas, une hôtesse de l’air finit par remarquer ses mains, sans rides ni taches brunes, et s’en étonner. Il est finalement arrêté à l’arrivée. Pour le second, il s’agit d’un fils, majeur, qui n’informe personne du décès de sa mère. Il garde son corps chez elle pour continuer à toucher sa pension durant presque trois ans avant de se résoudre à la déclarer morte. On la retrouve momifiée dans son fauteuil (non, je n’invente rien).

Une expérience personnelle, perturbante, m’a aussi immunisé (du moins je me plais à le croire… ce qui est peut être un signe précurseur) contre cet état d’esprit. Je sortais du Bac (en piteux état et j’en sortais par la petite porte, mais j’en sortais tout de même) et j’hésitais alors entre devenir photographe, philosophe et comédien, (Six mois de Spinoza en fac m’avait fait comprendre une seule chose, je n’étais pas fait pour la philosophie). Bref, à l’occasion d’une soirée, j’ai fait la connaissance d’une fille que la passion pour l’équitation donnait une furieuse envie de monter. Bien que douée et prometteuse, puisqu’elle avait déjà remporté quelques compétitions, elle s’était résolue à suivre des études d’assistante de direction par souci de sécurité, limitant son amour des chevaux à un loisir.

Je ne la revis pas et quelques semaines plus tard, j’appris d’une amie commune qu’elle était entre la vie et la mort après un accident de voiture. Elle décéda peu après.

Cette rencontre et sa conclusion dramatique ont fini de me persuader de vivre mes passions et d’en assumer les risques. Je ne l’ai jusqu’à présent jamais regretté.

Ces quelques réflexions ont abouti à un roman dernièrement, dans lequel je traite ce sujet sous forme de comédie. Le parcours d’un jeune homme qui s’est toujours senti vieux. Il prend la place, l’identité et l’apparence de son grand-père disparu subitement afin de réaliser son rêve : vivre comme un vieux, avec les vieux, dans une résidence pour troisième age.

Son titre ? « J’ai été vieux, moi aussi » Il circule actuellement chez quelques éditeurs… à suivre.

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

3 réflexions au sujet de « J’ai été vieux moi aussi »

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