Comment mourir en pleine forme

Seoul_1988La nuit tombait comme un record de plus sur le pays du matin calme. Henri mar­chait dans Chamshil à la recherche de l’oubli et d’un Boui-boui servant de l’arrière train de chien jaune arrosé d’alcool de patates. Poisseux de spleen entre les gratte-ciel flam­bants neufs du quartier, il en avait gros sur le cœur et plein le dos de la pluie de chronos, déluge de shorts et trombes de baskets qui s’abattaient sur Séoul en ce mois de Septembre 1988.

Le troupeau, d’environ dix mille ath­lètes, assemblés dans un pays coupé en deux, lui donnait le vertige. Tous ces Dieux du stade qui se disputaient des miettes de secondes, des pous­sières de mil­limètres, que l’on départageait sur la photo finish, selon la longueur d’un nez plus ou moins aquilin lui laissaient un goût amer.

En fait, tandis que la lune se pointait, lancé sur son orbite par un discobole dopé, du moins était-ce son im­pression, Henri ressen­tait de l’écœurement pour l’Olympe et ses jeux injustes. Il était saoulé de sueurs, ivre d’efforts, shooté de per­formances frelatées, torché de flamme olympique…

Après une longue déambula­tion, il dégota enfin le boui-boui que des autochtones lui avaient in­diqué. Il y pénétra, s’attabla et commanda aussitôt la spécialité de la maison. Les bouffées de Kimchi, chou aigre, se mêlaient à ses pro­pres bouffées de rancœur.

Culturiste distin­gué et cul­tivé (agrégé de grec), Henri s’entraînait sans relâche, ne négligeant rien pour se forger un corps d’Hercule depuis quatre ans, depuis qu’il avait eu vent des pour­parlers concernant l’entrée de cette disci­pline pour les prochaines Olympiades…

A présent, la moin­dre parcelle de son anatomie approchait la per­fection. Nul doute qu’il pouvait pré­tendre accrocher à son cou la mé­daille d’or, voire d’argent. Il ferma les yeux, s’imaginant sur la plus haute marche du podium, ac­clamé, faisant jouer merveilleusement ses muscles huilés à l’intention des pho­tographes pendant le lever de dra­peaux. Il n’existait personne comme lui pour rouler des muscles, les bander au maximum dans une atti­tude de virilité épanouie.

Un serveur Coréen déposa de­vant lui l’arrière train de chien jaune et le Soju, alcool de pomme de terre. Henri rouvrit lourde­ment ses paupières. Le verdict du comité inter­national Olympique ré­sonna en lui pour la énième fois depuis deux semaines… le cultur­isme ne serait pas en­core reconnu pour ces vingt-quatrième jeux de l’ère moderne.

Il s’enfila une lam­pée de Soju qui lui vrilla l’estomac, puis déchi­queta un lambeau gras de chien qu’il en­gloutit… Quatre an­nées de sacrifices réduites à néant. Six heures quotidiennes d’appareils, l’abandon de son poste d’enseignant et l’abandon de sa femme. Plaqué pour impuissance par abus d’anabolisants.

Vidant son compte en banque, il s’était payé un aller pour Séoul, re­fusant jusqu’à ce soir de se rendre à l’évidence. Au village Olympique, les sportifs, le voyant roder dans un état second, l’avaient surnommé af­fectueusement Herni.

Salut Herni… Com­ment va la gon­flette ? Où t’as planqué ta pompe à vélo ?!

Cette nuit, il avait la sensation d’être le frère de ce chien jaune… Déchiqueté, rongé jusqu’à l’os, sucé jusqu’à la moelle. Il vida le carafon de Soju et en commanda un sec­ond…

Quelques carafons plus tard, titubant, Henri pénétra dans l’immeuble le plus haut de Séoul, un sac de sport en bandoulière. Dans l’ascenseur, Henri ouvrit son sac et revêtit son maillot de com­pétition, rouge à rayures vertes. Parvenu au dernier étage, il trouva une échelle menant à la terrasse et l’emprunta.

A l’air libre, il s’enduisit le corps d’huile, méticuleusement, puis fit quelques mouvements d’assouplissements. En­fin, il se tint en équilibre précaire sur le rebord d’une corniche et jeta un œil en bas. La devise olympique se répercuta dans son cerveau imbibé d’alcool…

« plus loin, plus haut, plus vite« …seoul 1988

Un sourire enfantin tordit ses lèvres lorsqu’il se jeta dans le vide. Pendant sa chute, Henri se sentit beau, incroyablement beau et invin­cible. Ses muscles hypertrophiés se gonflèrent, roulèrent, jouèrent, presque monstrueux de virilité exacerbée. Un instant, la lune se refléta sur sa peau luisante comme une médaille.

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

3 réflexions au sujet de « Comment mourir en pleine forme »

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