Calme et clair (ou presque)

Denis sort à regret de l’office d’un notaire. Il vient de céder son petit logement parisien à une jeune femme, Agnès, dont ni la personnalité ni les mensurations ne sortent de la norme, contrairement à son bien immobilier selon lui. Au moment de signer, sa main a tremblé d’hésitation car ce deux pièces cuisine signifiait encore tant pour lui.

fauneCalme et clair, au troisième étage, avec vue imprenable sur un timide square arboré du douzième arrondissement, sur lequel règne un faune sculpté dans la pierre. Un faune devenu peu à peu son complice et confident, qui lui servait aussi de baromètre inversé par sa pudeur saisonnière. Plus la température chutait, plus il se dénudait, donc plus Denis se couvrait.

C’était sa première acquisition, une bonne affaire qui plus est. Il y vécut ses premières expériences de célibataire, y savoura l’ivresse de la liberté, y accueillit ses premiers amours. C’est entre ses murs enfin qu’il connut sa femme, qu’ils commencèrent une vie commune, dans tous les sens du terme, et qu’ils conçurent leur premier et seul enfant.

Seulement Denis a du se résoudre à s’en séparer pour acheter un appartement plus grand,  justement pour cette naissance, pour remplacer le ventre de sa femme qui commençait à peine à s’arrondir par un lit à barreau et une chambre autour, tapissée de papier à motifs puérils.

Résultat : trente mètres carrés de plus, trente kilomètres plus loin. Un mètre carré par kilomètre, Ça résonnait en lui comme un verdict dans une cours d’assise.

En moins de six mois, ce déménagement s’était mué en déchirement. A trente trois ans, sa vie semblait désormais s’éparpiller. Sa femme a fait une fausse couche, puis une dépression. Son couple bat de l’aile et Denis vient de perdre son poste de designer dans un groupe industriel d’électro-ménager. Pour soixante-quinze minutes, mais quotidiennes. Ces soixante-quinze minutes de stress et de bouchons qui le séparaient de son lieu de travail. Des retards à des rendez-vous importants, des grèves, l’énervement, la fatigue nerveuse, les traites du crédit, tout s’accumule, tout s’éboule pour l’ensevelir sous les décombres de ses regrets.

Un jour qu’il retourne dans son ancien quartier à l’occasion d’un rendez-vous d’embauche qui tourne court, Denis se retrouve, presque par instinct, à avaler un sandwich sur le pouce dans son square si familier, tout en confiant en pensées son amertume à son ifaune. C’est ainsi qu’il l’a toujours appelé en secret. Mais désormais, son ifaune ne réponds plus. Il l’ignore superbement. Après tout, c’est de sa faute. Il a en quelque sorte résilié son forfait illimité. Son regard se lève alors vers la façade en briques jaunes, témoin de sa vie de célibataire.

squarePoussé par la nostalgie, il grimpe les trois étages, hésite à frapper à la porte.

De l’autre côté, des gémissements éloquents. Agnès griffe le dos de son amant du mois, les pupilles dilatées, noyées au loin dans celles de pierre du faune, à travers la fenêtre entrouverte, lorsque la sonnette retentit. Quand elle renonce, non sans héroïsme, à poursuivre son labourage pour ouvrir, elle ne surprend que des bruits de pas qui s’estompent.

En rangeant des dossiers une semaine plus tard, Denis retrouve un double des clefs de son ancien logement oublié au fond d’un carton. Il veut tout d’abord les jeter puis les envoyer par courrier. En fin de compte, il se ravise.

Personne. Silence sur le palier.

Il sonne, il toque. Pas de réponse.

Son premier réflexe est de laisser les clefs sous le paillasson. Mais la tentation est trop forte. Agnès et lui ont longuement discuté de leurs métiers respectifs lors de ses visites successives. En tant que commerciale en produit pharmaceutique, elle est souvent en déplacement pour plusieurs jours.

Dès qu’il franchit la porte, la nouvelle décoration, les transformations opérées, agressent ses yeux. Il les détourne vers la fenêtre et l’ifaune qui semble se moquer de lui, avant de s’accoutumer au changement pour observer l’ameublement et les bibelots de la jeune femme sans but particulier, juste un instant, avant de repartir.

Peu de temps après, suite à une énième dispute avec sa femme, plus violente que les précédentes, il quitte le domicile conjugal sur un coup de tête. Il se retrouve le soir dans un bar, à appeler ses amis dans l’espoir que l’un d’eux l’héberge pour la nuit. En vain. Après cinq ou six verres, il finit par appeler Agnès au numéro qu’il a conservé, raccrochant toutefois avant de laisser un message.

En pleine nuit, il traverse le square en titubant, saluant l’ifaune d’un vague hochement de tête, avant de s’assurer que le deux-pièces est inoccupé.

Une fois à l’intérieur, dès la porte refermée à double tour, il s’effondre sur le lit et s’endort aussitôt…

SUITE ET FIN SOUS PEU…

copyright

Publicités

Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s