Calme et clair (de moins en moins)

(suite de l’article précédent)

Au lever du soleil, après une nuit douce et profonde, Denis efface toutes traces de son séjour avant de s’en aller. Agnès ne s’aperçoit d’ailleurs de rien à son retour. Ce sommeil réparateur dans son antre  parait avoir remis notre homme sur pieds. Durant plusieurs jours, il reprend le cours de sa vie avec autant d’énergie que d’optimisme. Puis le manque et l’envie ressurgissent, plus irrésistibles encore. Tout allait tellement mieux quand il habitait là, chez lui. Spirale L’appel du faune et de sa tanière est trop puissant. Sous un faux prétexte et un nom d’emprunt, il se renseigne auprès du groupe pharmaceutique pour connaître le planning des déplacements de la jeune femme.

Ainsi, chaque fois qu’elle s’absente et qu’il déprime, il recommence, à la manière d’une cure ou d’une transfusion vitale, pour se régénérer. Il arrive tard dans la nuit afin de ne pas risquer de croiser un voisin et part aux aurores. De plus en plus souvent cependant, au point que sa femme en vient à se persuader qu’il la trompe, face à ses faux fuyants et ses prétextes confus.

Un matin, Agnès rentre à l’improviste d’une tournée alors qu’il était sur le point de ressortir. Il a juste le temps de se cacher dans la penderie avant de s’esquiver pendant qu’elle prend une douche. Cependant, un trouble s’installe dans l’esprit de la nouvelle propriétaire, une forme d’intuition, de sensation. Denis a beau faire très attention à ne pas laisser de traces de ses séjours, des détails infimes le trahissent qu’elle finit par remarquer. Un verre mal rincé, un cheveu sur la couette, son réveil matin déplacé. Elle pense tout d’abord à son ex, plaqué peu après avoir emménagé, mais renonce à cette idée absurde, lui qui vit à Londres à présent.

Pour confirmer son impression, elle coince un bout de papier dans le chambranle de la porte, et pose une boucle d’oreille sur le rebord de son lit, de façon à ce qu’ils tombent et signalent la présence d’un éventuel intrus. Et cela fonctionne. Quelqu’un viole son intimité sans forcer la serrure ni rien prendre. Incrédule malgré tout, elle recommence son stratagème afin d’en avoir le cœur net. Seulement cette fois, Denis s’en aperçoit, les remet en place et renonce à revenir.

Agnès, réconfortée par sa meilleure amie, se persuade peu à peu qu’elle s’est fait un film, que son imagination dans sa solitude, lui a jouée des tours. D’autant que la présence impalpable s’est entretemps définitivement dissipée. Parallèlement, la relation entre Denis et sa femme franchit le point de non retour. Ils décident de divorcer et de revendre leur nouvel appartement. Denis replonge alors progressivement dans son obsession et s’y enfonce. Il faut qu’il récupère SON bien. Cette femme DOIT  le lui revendre.

Lorsqu’elle le croise dans la rue, à priori par hasard, plusieurs mois ont passé. Agnès le reconnait à peine. Elle accepte de prendre un verre et se retrouve à passer une partie de l’après-midi en sa compagnie, surprise par leurs nombreux points et centre d’intérêts communs. Ayant passé de nombreuses heures à vivre dans son intimité, entouré de ses objets personnels, Denis a pu cerner ses gouts et son caractère.

Ils se revoient, sortent dans des bars, au cinéma, se rejoignent à la piscine pour pratiquer leur sport favori. Une relation amoureuse s’installe rapidement entre eux et finit par se concrétiser… Dans le petit deux pièces, calme et clair, sous le regard vigilant du faune.

En s’éveillant « chez lui », sans plus le vivre en clandestin, jamais Denis ne s’est senti si détendu, si confiant dans son avenir. Le faune lui-même le regarde autrement, avec une lueur de respect. D’ailleurs, la semaine s’annonce triomphante puisqu’il décroche enfin, dans la foulée, un emploi prometteur.

Cependant Agnès découvre une de ses lentilles de contact souples et usagées sur le lavabo. Or, elle en avait retrouvé une sur son parquet lors d’un des passages de « l’intrus ». Anxieuse, elle  se renseigne aussitôt auprès d’un de ses clients ophtalmologue, qui lui confirme son appréhension. Ce sont bien deux lentilles de même marque et de même dioptrie.

En fin d’après midi, après avoir surmonté sa fureur et ruminé son humiliation, elle lui donne un coup de fil pour annuler leur rendez vous dans un restaurant à vingt heures. Un déplacement professionnel imprévu et urgent pour deux jours, justifie-t-elle d’une voix navrée. Puis elle ajoute, plus enjouée :

Tu sais ce qui me ferait vraiment plaisir ? Que tu m’attendes sous la couette à mon retour, chez moi. Je te laisse un double des clefs aux pieds du faune, sous une pierre.

Le jour dit, en avance d’une heure sur l’horaire convenu, il monte les trois étages d’un pas léger, sans plus se cacher, comme le propriétaire, ou presque, qu’il est redevenu et entre. Il ôte son manteau, qu’il jette sur le lit, pour aller entrouvrir les volets, salue son ifaune d’un clin d’œil. Enfin, il ôte ses chaussures et ses vêtements pour se glisser dans le lit lorsque des gémissements étouffés provenant de la penderie attirent son attention. Masquée en partie sous ses robes pendues à des cintres, Agnès est accroupie, poignets liés dans le dos, en partie dénudée, l’air terrorisé. Sa bouche est bâillonnée par du ruban adhésif. Après un instant de stupeur, il va pour le lui ôter avec précaution, mais elle se recule dans un réflexe de panique. Dans son regard, il se voit en agresseur.

P1020429Soudain, deux policiers armés surgissent qui l’immobilisent au sol et le menottent. Un troisième flic, féminin, finit par les rejoindre pour libérer sa supposée victime, la réconforter et couvrir sa nudité. Pendant qu’on lui glisse ensuite son manteau sur ses épaules, qu’on lui remet son pantalon et ses chaussures sans égard, la raison trop chancelante pour répliquer, Denis entend dans un écho brouillé les accusations balbutiantes d’Agnès à son encontre, entre deux sanglots d’une conviction confondante.

Tout en l’entraînant dans la cage d’escalier, les policiers remercient le voisin de palier de les avoir prévenu.

Lorsqu’ils traversent le square, Denis lève une dernière fois les yeux vers son ifaune, dont le visage le toise avec dédain.

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(Le tableau en noir et blanc est de ma fille)

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

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