L’extinction des dragons

livre accordeonJ’avais bien plus de seize ans et je n’étais pas à seize mille lieues du lieu de ma naissance, mais j’étais dans un train. Pas le Transsibérien, un train affrété pour le centenaire de la naissance de Blaise Cendrars qui se dirigeait seulement vers Epernay. Nous étions quatre jeunes comédiens d’une compagnie théâtrale, l’Athanor, à interpréter chacun des textes de ce poète. Les voyageurs étaient des journalistes, des critiques, des édiles, des notables de cette ville, de simples passionnés, et sa fille, Miriam Cendrars.

En tenue d’époque, un bras replié dans une manche pour incarner l’auteur de « La main coupée », je disais la « Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France » en longeant l’allée entre les rangées de sièges.

Il y a eu les « Hussards » en littérature, il y a selon moi les « Dragons » en poésie. Ceux dont le souffle brut vous porte à incandescence, dont les mots sont des braises et qui vous font renaitre des cendres de leurs phrases. Vladimir Maïakovski, tout comme Guillaume Apollinaire en font partie. Mais c’est lui qui selon moi représente au plus près cette figure mythologique… Tout d’abord par son pseudonyme, une sorte d’anagramme éclopé, qui le résume sans le réduire, constitué de trois mots : braise-cendres-art. C’était un dragon dans l’allure, pas uniquement par son visage érodé, planté d’un perpétuel mégôt entre ses lèvres rogues, par sa silhouette rugueuse et amputée, mais aussi et surtout par son esprit puissant, par cette soif immodérée de vitesse et de modernité, par ce ton abrupt, sans fioriture.  Julien Gracq évoquait la littérature à l’estomac, Cendrars lui donnait des uppercuts.

Ce moment dans ce train fut de loin le plus émouvant de ma très brève carrière de comédien, grâce à la générosité et à la bienveillance de Miriam Cendrars qui me confia peu après, troublée, qu’elle avait cru revoir son père durant quelques instants.

Biographie CendrarsElle me dédicaça la biographie qu’elle avait rédigé sur lui et me fit ensuite rencontrer un producteur et un réalisateur qui devaient mettre en images ce long poème en prose pour un téléfilm. Après un essai, ils me choisirent pour jouer Cendrars. Et nous devions tourner dans le Transsibérien ! Je ne touchais plus les pieds sur terre durant deux ou trois semaines, jusqu’à ce que ce projet ne fut abandonné. Car les autorités soviétiques d’alors n’accordèrent pas l’autorisation de tournage…

L’une de ces rencontres marquantes, même si elle fut sans lendemain, que j’évoque dans l’un de mes premiers articles « J’ai raté ta vie« . Cet épisode de la mienne m’incita du moins en grande partie à me consacrer désormais à ce qui me tenait le plus à cœur, raconter des histoires. D’ailleurs, Cendrars lui même n’avait il pas été scénariste, fasciné par le septième art, et travaillé un temps dans la « Mecque du cinéma » ?

Au grand reporter Pierre Lazareff, qui lui demandait s’il avait réellement pris le Transsibérien , Cendrars répondit : » Qu’est-ce que ça peut faire puisque je l’ai fait prendre à tous . »

Pour en savoir plus sur Blaise Cendrars.

Précision amicale : L’un des comédiens qui étaient dans ce train avec moi, Christian Croset, tient une galerie d’art contemporain, « Atelier Art Actuel » depuis plus de quinze ans à Nogent sur Marne. J’en profite pour vous la recommander chaudement…

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Extrait de « Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France » de Blaise Cendrars :

En ce temps-là, j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J’étais à 16 000 lieues du lieu de ma naissance
J’étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
Que mon coeur, tour à tour, brûlait comme le temple d’Ephèse ou comme la Place Rouge de Moscou
Quand le soleil se couche.
Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.
Et j’étais déjà si mauvais poète
Que je ne savais pas aller jusqu’au bout.
Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare Croustillé d’or,
Avec les grandes amandes des cathédrales, toutes blanches
Et l’or mielleux des cloches…
Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode J’avais soif
Et je déchiffrais des caractères cunéiformes
Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s’envolaient sur la place
Et mes mains s’envolaient aussi, avec des bruissements d’albatros
Et ceci, c’était les dernières réminiscences du dernier jour
Du tout dernier voyage
Et de la mer.

Pourtant, j’étais fort mauvais poète.
Je ne savais pas aller jusqu’au bout

…/…

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

6 réflexions au sujet de « L’extinction des dragons »

  1. Il est toujours utile de lire les commentaires sur les blogs, ainsi je retrouve ton article qui m’a fait découvrir ce texte (je l’avais ensuite écouté), et je l’ai réécouté en live cette fois au dernier Museum live au Centre Pompidou, puisque mise en bouche par ton article, j’ai choisi parmi les diverses propositions d’écoutes de textes, faites dans différentes salles, d’entendre cette prose dite par trois jeunes acteurs… J’avais alors recherché ton article pour le relire peut-être mais surtout y mettre un petit mot mais ne l’avais plus trouvé, et finalement je constate encore une fois que je ne le lis plus aujourd’hui de la même façon, le temps a fait son oeuvre, c’est un bon constructeur. Enfin, voilà, c’était un petit retour…

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    1. Exactement. Il n’a été édité (si mes souvenirs sont bons) qu’à 150 exemplaires seulement. Déplié entièrement, il fait 2 mètres de long. Soit 300 mètres si on met les exemplaires bout à bout, la hauteur de la tour Eiffel…

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