Foule intime

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Accoudé à un bar, entouré de trois potes et de brouhaha, Léo pianote une réponse sur son écran tactile avant de vider un shot de téquila. 24 ans, 453 amis sur Facebook dont 75 pour 100 qu’il n’a jamais rencontré et 18 pour 100 qu’il ne voit qu’une fois par an, 50 abonnés sur Tweeter, 312 likes sur sa page Instagram.

Une réunion d’une dizaine de personnes dans une salle, assis sur des chaises disposées en cercle. Un psychologue anime la séance. Ils ont tous une addiction avec Internet. Nouveau membre, physique agréable, allure conventionnelle, fausse assurance, Christian se présente aux autres qui l’encouragent à se confier. 43 ans, 652 amis sur Facebook, liker frénétique, il est surtout accroc aux jeux de rôles en ligne. Il y passe la plupart de ses jours et de ses nuits depuis des années au point de délaisser sa famille et son travail.

Dans sa salle de bain, toute en courbe et en vivacité, laiteuse et veloutée, Jacqueline finit de brosser ses cheveux châtains ondulés aux reflets auburn, en soutien gorge crème à balconnets devant le miroir de son armoire de toilettes. 48 ans, 110 amis sur Facebook, des relations professionnelles pour la plupart, inscrite sur 3 sites de rencontres adultérines. Elle se bande les yeux avec un foulard, avant de prendre son reflet en photo à tâtons avec son Iphone. Derrière la porte, la voix d’un petit garçon qui s’impatiente.

Maman, ça presse !

J’arrive.

Elle vérifie le cliché sur son écran.

Dans la petite cuisine de son appartement d’une cité HLM, Rafael dit Rafa, brun athlétique  en jogging sous un tablier de coton blanc, suit mot à mot la recette détaillée d’un croustillant aux griottes envoyée par mail. Il s’applique avec passion. Sur son PC, une fenêtre apparaît : Vous avez un message. Il pousse un soupir de contrariété. 33 ans, pas de profil facebook, pas de compte tweeter ni de page Instagram.

Une vraie prestance naturelle, des yeux encore vifs et affirmés pour son age, Jean-Loup, est assis devant le coin bureau de sa chambre en désordre. Cigarette au coin des lèvres, mal rasé, pas coiffé, en robe de chambre, il lit un mail posté par « fleurdepeau »:

– «Coucou, mon homme secret et illicite. »

Il se sert un verre de vin blanc. 78 ans, 18 amis sur Facebook, des vrais. Inscrit sur 4 sites de rencontres sexuelles.

En blouson de cuir, chemisier parme, collants fantaisie et bottines, Ariane, glisse des fiches de présentations dans la vitrine d’une agence immobilière. 36 ans, 295 amis sur Facebook, des anciens clients en grande majorité, abonnée à 3 blogs, mode, cinéma et sorties. Gracieuse et chatoyante, elle poursuit sa conversation avec sa meilleure amie, Lydia, via son oreillette bluetooth. Elle lui parle d’un type au charisme de bête sauvage. Chaque fois qu’elle le croise, elle se liquéfie. Ariane ne sait comment s’y prendre pour lui faire comprendre dans quel état de transe il l’a met, à quel point elle serait prête à se livrer en pâture à ses griffes, à ses lèvres et à ses vices. Hélas, c’est à peine si son regard se pose sur sa chute de reins quand elle passe devant lui. Et pourtant, elle s’efforce de passer au ralenti, comme dans une pub pour shampoing revitalisant.

En blouse d’hôpital, Lydia pousse un vieil homme en fauteuil roulant dans l’allée du parc d’une clinique. Métisse à la beauté simple, évidente, ses traits soulignent sa générosité. 35 ans, 54 amis sur Facebook, ses frères et sœurs, des copines et des ex petits copains, abonnée à 5 blogs, dont quatre de photographes et de tourismes, pas de compte tweeter. Entre deux taffes de blonde légère, elle conseille surtout à son amie d’enfance d’être prudente, même si elle ne supporte plus son mari. Elle se retrouverait à la rue sans boulot ni pognon.

Connectée

Toujours dans sa chambre, Jean-Loup tape toujours sur le clavier de son ordinateur, cigarette au bec. Il chate sur un site de rencontre avec une femme qui signe « Pétillante007». Lui-même se présente sous le pseudo de « Cyrano35». Quelqu’un frappe à sa porte sans attendre la permission pour entrer. Une femme de ménage qui se plaint aussitôt de la fumée et du désordre… Jean-Loup n’a que le temps de refermer la fenêtre de messagerie sur son écran. C’est interdit de fumer dans l’enceinte de la résidence, maugrée-t-elle. Boire de l’alcool aussi. Mais il réussit à l’amadouer en la faisant rire d’une flatterie bien tournée. Dès qu’elle ressort, il reprend son chat …

Pétillante007 n’est autre que Jacqueline. En tailleurs sobre et mi-talons, elle hésite devant un rayon de sextoys, tout en poursuivant le chat sur son Iphone. Vibrants, à ventouse, métallique ou silicone, couleur chair ou fluo ? Le mauve torsadé d’une vingtaine de centimètres aurait sa préférence. Elle s’amuse des réponses… Elle se décide finalement pour un gode en métal doré en demandant au vendeur d’y graver le prénom « Cyrano » à la base. Elle s’empresse ensuite de rentrer chez elle, un bel appartement bourgeois parisien, et pose un sac de provisions dans sa cuisine vaste et rutilante.

Jacqueline ? Son mari l’interpelle du salon, d’où provient le son d’une retransmission d’une demi finale de Roland Garros. Elle ne lui réponds même pas, trop concentrée sur le fait de sortir son emplette gravée de son sac à main pour le prendre en photo avant d’envoyer le cliché.

foule intimeAssis derrière son bureau, Christian parle avec son père au téléphone. Désolé mais il n’aura pas le temps de passer le voir cette semaine. Trop de boulot, de rendez vous de clientèle, de visites. Sa voix trahit sa mauvaise foi. En fait, il est assis devant son ordinateur, écran éteint, qu’il fixe d’un œil avide. Il finit par s’énerver au bout du fil devant l’insistance de son père et raccroche.

Son portable sonne à nouveau. Il regarde le nom sur l’écran et décroche en soupirant. C’est sa femme. Il lui promet de la rappeler plus tard. Pour l’instant, il prétend être au volant avec des clients… Il fixe son écran, son doigt effleure la touche « on ».

Après son boulot, Lydia rejoint par le métro bondé son petit appartement ancien, sombre et en désordre, à Maisons-Alfort. Son chat vient aussitôt ronronner en se frottant entre ses jambes. Harassée, elle ouvre son frigo, prend la salade composée qui l’attend dans sa barquette sous cellophane et qu’elle va picorer en parcourant le blog d’une photographe brésilienne, pendant que le soleil disparait derrière l’immeuble d’en face.

Léo échange des sms sur son portable en longeant l’avenue Jean Jaurès, vers la place du même nom. Il accélère le pas sous la bruine.

  • Suis presque là.
  • Je t’atten, hom de ma vie
  • T’es comment ?

Il traverse ce grand carrefour, en direction du canal, sous le métro aérien.

  • En robe jaune. Et toi ?
  • Tout en noir.
  • Et si tu me plais pas ?
  • J’adore le jaune
  • Moi le noir, c’est en dessous
  • Fais voir, je suis là…

De l’autre côté, sur le pont, la jeune fille en jaune lit le dernier message en souriant, et lève les yeux vers la rive opposé.

Soudain, elle sursaute. Ses pupilles se dilatent d’effroi, sa nuque se raidit. Bruit de freins qui crissent, de pneus qui dérapent sur la chaussée mouillée. Un choc violent. Son regard suit la trajectoire aérienne du portable de Léo qui retombe dans une poussette non loin d’elle, sur les genoux d’un bébé qui se met à hurler.

( suite : Foule intime 2)

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

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