Foule intime 3

L’écran de son ordinateur est éteint et pourtant, son regard est rivé dessus. Il n’arrive pas à l’en détacher, comme ses mains arrimées au clavier. Toute sa volonté se tend pour ne pas appuyer sur la touche qui déclencherait l’enfer. Cette touche ornée d’un petit cercle vicieux ouvert sur un trait, comme une baguette de sourcier, pour mieux l’engloutir, pour l’attirer vers la source de ses maux.

Le géant au bâton de sourcier de Thomas Schütte à la fondation Louis Vuitton
Le géant au bâton de sourcier de Thomas Schütte à la fondation Louis Vuitton

La vibration de son smartphone sort Christian de sa torpeur. Ariane s’étonne d’abord qu’il ne réponde plus à ces sms ni à ses mails depuis plus d’une semaine. Elle ne pourra pas être là pour la visite de 15h et lui demande de la remplacer. Ce sont des gros clients, très motivés.

Tout en traversant le parking de la résidence pour personnes âgées, sa femme poursuit la conversation qui vire au monologue acerbe. Elle en a plein les bottes de faire tourner l’agence toute seule. Et si elle est en retard aujourd’hui, c’est parce qu’elle a rendu visite à son père, à lui, parce qu’il ne va jamais le voir alors qu’il lui a tout donné! Sans son père, il ne serait rien. Zéro pointé. Il lui doit tout. Son agence immobilière, elle même, sa femme, il lui doit. Il a eu la chance d’avoir un père formidable et la seule chose qu’il trouve à faire pour le remercier, c’est de le laisser croupir dans une maison de retraite!

  • Désolé du retard, j’ai eu un contretemps.

Tiphaine relit le message, interloquée, sans vraiment comprendre. Elle regarde autour d’elle dans la rue, personne. Un second sms apparaît.

  • Problème de voiture…

Puis un troisième.

  • Rien de grave.

Elle saute de joie et danse un instant sur le trottoir, en silence, provoquant l’étonnement de quelques passants.

Dans un laboratoire de pâtisserie, Rafa passe son examen de fin d’apprentissage en boulangerie-pâtisserie. En toque et tablier, il présente une splendide pièce de choux caramélisés représentant une cage, porte entrouverte sur deux tourterelles en sucre prête à s’envoler. En face de lui, trois experts apprécient.

A l’autre bout du monde, une fête échevelée sur une plage du Brésil ou des gens bigarrés ondulent et sirotent, se frottent et s’effleurent. Maïté commente ce qu’elle filme avec son Blackberry en portugais. Elle apparaît par instants dans le cadre, en short et chemisier transparent, envoyant des baisers vers l’objectif. Seule dans son appartement, devant son ordinateur, en nuisette, Lydia regarde la vidéo, tout en dansant avec son chat dans ses bras.Suspendus aux nuages Jacqueline suit les indications qui s’affichent sur son Iphone, en pressant le pas autant que possible sur ses hauts-talons.

  • Prends à droite
  • Entre au 53, dans l’hôtel.

À l’accueil, elle demande la clef de la chambre 21. Puis elle emprunte l’ascenseur jusqu’au deuxième étage, longe un couloir aux murs rouges sombres, fait coulisser la clef magnétique d’une main fébrile, ouvre la porte de la chambre.

À l’angle d’une rue, Ariane attend manifestement quelqu’un. Elle résiste un moment avant de céder à son impulsion de composer un numéro de téléphone.

Assise sur le lit, Jacqueline sort le gode doré et gravé de son sac à main, le dépose sur la table de chevet et commence à se déshabiller.

Rafa range sa camionnette de laverie au 53, devant l’hôtel. Il coupe le contact et reste un instant immobile, soucieux, son portable en main. Son visage s’éclaire lorsqu’il voit apparaître le numéro d’Ariane sur son écran.

En porte-jarretelles, bas ajourés et soutien-gorge à dentelles noires, Jacqueline laisse la porte entrebâillée avant de se mettre à quatre pattes sur le lit, sa chute de reins cambrée vers la porte.

Dans sa chambre, Jean-Loup rédige un dernier mail, ses doigts courent sur le clavier de son ordinateur.

– Bien ma chose chaude et mouillée. Maintenant, attends de te faire prendre.

Seulement Rafa l’appelle pour lui annoncer qu’il arrête tout. Il est tombé amoureux et ne veut plus lui servir de doublure. Jean-Loup essaie de le convaincre de remplir au moins son dernier contrat… Pour tenter de l’en convaincre, il lui rappelle alors à quel point il lui est redevable. Il l’a formé à la pâtisserie, il lui a tout appris, lui a transmis ses recettes, ses secrets de fabrication qui ont fait sa réputation dans tout Paris. C’est aussi en se portant garant pour lui et en lui procurant un travail qu’il a pu sortir plus tôt de prison, il y a deux ans.

Rien n’y fait. Rafa s’excuse, embarrassé de refuser quoique ce soit à son mentor qu’il respecte, mais cette fois, il tient bon. Jean-Loup raccroche, dépité.

Adossé à un oreiller dans son lit d’hôpital, Léo va nettement mieux. Son visage se tourne vers la porte de sa chambre pour voir Tiphaine entrer, en robe jaune. Ils se découvrent un instant puis elle vient s’asseoir près de lui, hésitante. Ils sortent alors chacun leur portable et communique par sms. Enfin, elle lui sourit et se met à lui parler en langage des signes, avec les mains, auquel il répond de la même manière tout autant que par la voix, articulant lentement, le timbre assez haut perché.

Jean-Loup descend d’un taxi, canne en main, lorsque son portable retentit. Il décroche.

Je te rappelle plus tard, j’ai pas le temps, là. Toutes façons, toi, t’as jamais le temps de me voir, alors.

Torse nu face à un tatoueur qui lui dessine une baguette de sourcier entre les omoplates, dont la pointe est dirigée vers sa nuque, Christian réplique à son père.

Et toi, hein ? T’as eu le temps de t’occuper de moi quand j’étais gosse ? Et de maman ? Elle aurait peut-être pas foutue le camp du jour au lendemain, si t’avais pas sauté toutes les clientes de ta putain de pâtisserie !

Arrivé devant le 53, son père ne cherche même pas à se disculper. Il n’a jamais éprouvé que deux désirs dans sa vie, les gâteaux et  les femmes. Sa mère l’a aimé pour ce qu’il était, un gourmand, un passionné, et quitté pour les mêmes raisons. Mais il s’est toujours demandé quels étaient les désirs de son fils. Il a toujours eu l’impression qu’il n’en avait aucun.

Qu’est-ce qui te fait vraiment bander, Christian ?

 

copyright

Foule intime (FIN)

Episodes précédents (liens) :

Foule intime

Foule intime 2

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

4 réflexions au sujet de « Foule intime 3 »

  1. C’est un scénario, donc… Vraiment, j’aime beaucoup. Les sauts de personnages en personnages, ça virevolte et ça se construit doucement, j’ai hâte de découvrir le dernier épisode (puisqu’il y en aura 4 ?). A bientôt, donc.

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    1. Merci Camille. Ce n’était pas encore un scénario mais un synopsis détaillé d’une petite dizaine de pages que j’ai retravaillé en nouvelle, car le sujet et la manière dont je voulais le traiter effrayaient un peu les producteurs. C’est en effet une histoire « chorale », comme Robert Altman savait si bien le faire dans ces films, et dans lequel s’entrecroise des personnages, tous solitaires mais connectés, comme… dans la réalité, non ? Il y en aura bien 4. Je corrige et relis le dernier… A bientôt, bonne soirée.

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