Foule intime (Fin)

(suite de foule intime 3)

Christian tend une promesse de vente à signer à des clients quinquagénaires. Le mari appose sans hésiter son paraphe sur chaque page, suivi par sa femme, lorsque Christian explose en sanglots brusquement, laissant le couple stupéfait.

Foule souterraine
Foule souterraine

La lumière du jour s’estompe lentement derrière les rideaux de la chambre d’hôtel. Toujours dans la même position languide et la même tenue vaporeuse, Jacqueline s’efforce de résister à l’ankylose qui la gagne, dans un lutte intérieure, ou sa raison la traite de tous les noms pendant que ses sens, sa peau, son sexe, lui intiment l’ordre de ne pas bouger. C’est le prix à payer pour palpiter sans frein, ni pudeur ni tabou. N’être plus qu’un corps qui exulte quand il viendra. Sentir qu’elle ne maitrise plus rien, s’abandonner au désir de l’autre, à sa volonté, à ce vertige, elle pourtant si forte autrement. Une crampe au mollet l’oblige malgré tout à se relever. Elle se masse en regardant ses vêtements. Il est tard. Son fils et son mari vont rentrer du match de tennis. Mais des pas dans le couloir lui font reprendre aussitôt sa position initiale.

Lydia tournoie sur elle même lentement devant la webcam de son ordinateur. Son regard brille d’espièglerie en se posant sur la fenêtre Skype de son écran, dans laquelle apparaît le visage de Maïté qui la contemple et l’incite à déboutonner son chemisier.

Au même instant, Ariane rejoint sa voiture dans un parking souterrain. Elle vérifie sa coiffure dans le rétro avant d’envoyer un sms à Rafa.

J’ai encore faim de toi. Encore, encore, encore, encore…

Essoufflé, Jean-loup pousse la porte entrebâillée de la chambre d’hôtel de Jacqueline. Elle s’est assoupie, recroquevillée sur le lit. Il s’assied un instant sur un fauteuil pour l’admirer. Il parait presque incrédule devant ce chef d’œuvre de luxure et de volupté. Sa main effleure sa hanche. Puis il se résigne, se relève, prend le gode doré et gravé, le glisse dans sa poche avant de repartir discrètement.

Le lendemain matin, Christian entre dans un magasin d’Harley Davidson. Un vendeur l’accueil et lui présente les différents modèles.

Dans le parc de l’hôpital, Lydia fume une cigarette, vêtue d’une blouse, assise sur un banc. Elle papote au téléphone avec Ariane. Après avoir écouté ses confidences enthousiastes sur son amant, elle s’épanche à son tour, non sans une pointe d’appréhension, sur sa relation virtuelle avec Maïté. Une révélation, une évidence. Elle peut enfin parler sa langue maternelle, le Portugais, pour aimer. Elle se sent délivrée d’un poids énorme depuis qu’elle a accepté son attirance pour les femmes et soulagée d’entendre Ariane sincèrement contente pour elle.

Pendant qu’elles se promettent de se revoir enfin le lendemain soir au « Bariolé », leur bar préféré, un fauteuil roulant passe devant Lydia sans qu’elle n’y prête attention. Tiphaine pousse Léo avec sa jambe plâtrée vers le hall de l’hôpital. Avant d’y entrer, ils s’arrêtent un instant pour s’embrasser. Dans l’ascenseur qui les conduit à sa chambre, Léo lui texte un message qu’elle lit aussitôt en souriant, sous l’œil d’un vieux couple. Dès qu’ils sont sortis, l’homme se tourne vers sa femme pour se moquer de ses jeunes, obsédés par leurs textos au point même de ne plus se parler.

La femme de ménage pénètre dans la chambre de Jean-Loup. Elle le cherche du regard et l’appelle. Sans réponse, elle tend l’oreille en passant devant la porte de la salle de bain, percevant un léger ronronnement régulier, comme un rasoir électrique. Elle frappe à la porte en l’appelant encore en vain… Elle finit par entrer pour le découvrir étendu en pyjama, inconscient, dans la baignoire vide, le gode encore vibrant dans une de ses mains contre le rebord, gravé au nom de « Cyrano ». À côté, sur le lavabo, une boîte vide de Viagra.

En pleine visite d’appartement avec une cliente, Ariane reçoit un sms de Rafa qui la fait sourire, contrairement au message de Christian sur son répondeur. Il a décidé de disparaître, de refaire sa vie ailleurs. D’une voix blanche et atone, il balbutie qu’il ne pouvait plus continuer ainsi, à faire semblant d’être heureux et de la rendre malheureuse. Son notaire à toutes les procurations nécessaires pour lui permettre de reprendre l’agence à son compte. Il lui cède tout. Il a juste vidé son compte en banque pour voir venir. Le reste est à elle.

Un taxi le dépose devant un terminal de l’aéroport de Roissy. Christian a troqué son costume d’agent immobilier contre une tenue de motard américain, avec un blouson en cuir noir sans manche et à franges arborant le logo « Harley Davidson ». La pointe de la baguette de sourcier, tatouée entre ses omoplates, dépasse de son tee-shirt. Le chauffeur sort de son coffre un sac de voyage qu’il dépose à ses pieds avant de le saluer pour reprendre le volant. Le portable de Christian sonne. Il hésite, vérifie le destinataire. Comme il s’en doutait, c’est un appel d’Ariane. Il retire son oreillette bluethooth, la pose avec son téléphone par terre et les écrase à coups de talons. Puis il jette les débris dans une poubelle sous les regards éberlués de plusieurs voyageurs.

Dans le coin séjour de son deux pièces, Rafa vérifie sur Internet les résultats de son examen au CAP de boulanger-pâtissier.

Le corps de Jean-Loup, préparé par le thanatopracteur,  repose dans un cercueil d’une salle de veille de pompes funèbres. Ariane se recueille un instant, s’efforçant de contenir sa peine, lorsque son portable vibre. Elle ne peut s’empêcher de le prendre aussitôt dans son sac à main, pour lire le mail. Un cri de joie lui échappe… avant de se reprendre aussitôt, face à une septuagénaire, sans doute amie du défunt, offusquée par sa réaction.

Assis près de la porte d’embarquement du terminal 2E, un magasine en main, Christian n’en croit pas ses yeux : Lydia passe devant lui sans l’apercevoir, tirant une valisette, manifestement en retard. Elle s’arrête deux portes plus loin pour disparaitre aussitôt dans la passerelle reliée à un avion à destination de Sao Paulo.

Une porte de bureau, dans le couloir d’une banque multinationale. Une plaquette indique  : « directrice des ressources humaines ». À l’intérieur, jambes croisées sur son fauteuil, Jacqueline discute avec un inconnu masqué sous le pseudo « master&commander » sur le chat d’un site de rencontre.

Je mérite d’être punie. J’ai été très vilaine.

Elle regarde furtivement par la baie vitrée qui la sépare de ces collègues pour vérifier que personne ne l’observe.

Une vieille dame qui tire son caddie plein de provisions s’arrête un instant devant la vitrine de l’agence immobilière, vidée de ses petites annonces et de son mobilier. Une pancarte indique :

« Fermeture définitive. Ouverture prochaine d’une pâtisserie. »

F I N

foule allongée

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

15 réflexions au sujet de « Foule intime (Fin) »

  1. Forcément, je suis restée, café en main, pour lire votre « foule intime » (quel oxymore !) Addiction ?! En serai-je donc la preuve, là, en ce moment où je n’ai pu me résoudre à retourner à mes travaux ? Et pourtant, ça urge que je les termine, je vous l’dis !
    Mais les premières lignes lues ont captivées mon attention, je ne pouvais en rester là.

    Le sujet est ô combien passionnant. Vos personnages pour le moins attachants…
    L’étendue du pourquoi est tellement propre à chacun…Solitude, besoin, envie, adaptation, frustration, timidité…

    Vous maniez d’une main de maître, la description.
    On ne se perd pas dans le récit entre-coupé. Vous amenez avec brio, les liens qui « connectent » les uns aux autres.

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    1. Merci d’avoir lu si vite, et pour ce commentaire chaleureux. Au début, c’était un sujet que j’envisageais en scénario, puis je me suis dit que ce serait difficile à convaincre un producteur, car les protagonistes de cette histoire sont seuls par principe, par cohérence. Ces solitudes reliées virtuellement sont le cœur même du récit. J’ai donc décidé de la développer en nouvelle. Pour le titre, j’ai songé à cette foule infinie de solitaires devant leur écran que représente internet. On communique, on échange, parfois plus intimement qu’on ne le ferait avec un proche, sans pourtant s’être jamais vu ni se connaitre vraiment.

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      1. En premier lieu je corrige une erreur laissée dans mon commentaire *captivé.

        Un scénario…cela aurait eu de quoi aboutir…bien ficelé, il y a matière ! Le sujet est tellement intéressant, socialement parlant (enfin, à mon avis).

        Votre dernière phrase met l’accent sur un point essentiel « parfois plus intimement qu’on ne le ferait avec un proche, ». La peur du jugement du proche ?! … Tant à dire …

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        1. Si vous avez l’occasion, ou la possibilité, je vous conseille un excellent film indépendant américain de 1995 sur le sujet, dont voici la bande annonce : http://www.dailymotion.com/video/xh5yis_denise-au-telephone-bande-annonce-vost_shortfilms
          La peur du jugement mais aussi l’audace de l’anonymat, et du fait de se trouver confronté à ses désirs, en tête à tête virtuel, avec les opportunités que cela peut représenter et qui n’existait pas auparavant.

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    1. Je reviens d’une sorte de week end au milieu de la semaine à Honfleur, sans internet. Ça m’a fait un bien fou. Et votre commentaire au retour ajoute encore à ce bien fou ! C’est une histoire que j’aime beaucoup. Cette solitude connectée… Je vous conseille un film qui est sorti il y a plusieurs années déjà, un film américain à petit budget excellent sur ce sujet : Denise au téléphone.

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      1. C’est bien bon de déconnecter de temps à autre. Je ne sais pas si j’aurai l’occasion de voir ce film, mais à lire le synopsis je vois que c’est en effet sur le même thème que votre Foule intime. La solitude connectée c’est tout de même assez effrayant et votre nouvelle le montre bien.
        En tout cas, ravie je suis de votre retour en pleine forme.

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  2. Très cinématographique, en effet. Cela me fait penser à « Short cuts » le film de Robert Altman inspiré des nouvelles de Carver. En l’écrivant, je pense aussi aux personnages Carver qui cherchent désespérément une raison de vivre. Là, la sexualité est une quête qui ne parait pas les combler tous. La réalisation du fantasme n’a pas l’air de les rendre heureux non plus. Vous laissez cette appréciation au lecteur et surtout vous ne finissez pas par une morale. Souvent les gens qui parlent de sexualité font la morale à la fin, pas vous. Merci

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    1. Pour certains, c’est une fuite, pour d’autres, un manque à combler ou le dernier espace de liberté dans une société conformiste. Quoi qu’il en soit, comme dit Woody Allen dans un de ses films… whatever works… ! Mais j’aime les histoires chorales (Altman évidemment), car c’est le reflet de nos existences, solitaires et malgré tout connectées. Chacun de nos actes ayant des conséquences, même infimes, sur la vie des autres. Hélas, ce genre de film n’est guère prisé par les producteurs et les diffuseurs… Peu importe, cela m’a donné l’occasion d’écrire cette nouvelle.

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  3. Très cinématographique… par moments, je voyais les images… et par d’autres, j’aurais aimé les voir…
    Réalisé avec finesse et joué avec intelligence, nul doute qu’on s’y reconnaîtrait… et le pouls des villes modernes, et le coeur de ces foules intimes…

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    1. Merci Caroline. Les avantages d’une nouvelle (longue) sur un film sont assez nombreux. Chaque lecteur est son propre réalisateur… à lui de faire son casting et ses repérages de décors… et pour l’auteur, cela ne représente pas deux ans de sa vie, avec le risque que tout s’arrête à trois mois du tournage…

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