Fuck it up beautifully

J.Waters, RISD2015John Waters, RISD2015« Go out in the world and fuck it up beautiffuly« , John Waters. C’est ainsi que ce réalisateur culte, de Pink Flamingos,  termine son discours lors de la remise de diplômes, entre autres à ma fille, dans l’une des plus importantes université de beaux arts du monde, à RISD, providence, USA, le 30 Mai 2015.

Bien sur, il entrait une grande part de provocation et son intervention, drôle, intelligente et émouvante, ne se résumait pas à cette sentence, loin de là. Mais elle mérite tout de même de s’y attarder un moment… Elle peut se traduire par :  » Sortez dans le monde et baisez le en beauté ». Sachant qu’il s’adressait à des futurs artistes pour la plupart, du moins à une nouvelle génération dont l’art est à priori la préoccupation, on peut y voir une incitation à découvrir le monde, à s’y confronter,  à le vivre avec intensité, à le prendre à bras le corps ou à se laisser envahir par sa puissance, pour en extraire la beauté. Et non pas à s’en servir, à le dépouiller, à le pervertir, pour son propre intérêt. Le cynisme apparent de cette réplique masque cette volonté, cette vocation de l’art et de la culture qui est de révéler en se révélant soi même.

Une semaine auparavant, François Morel dans sa chronique sur Europe , à l’occasion de la présence de Fabrice Luchini, défendait avec élégance et virtuosité la nécessité de l’art. Pour ce faire, il citait la réponse de Winston Churchill quand on lui conseillait de réduire le budget de la culture durant la seconde guerre mondiale pour accentuer l’effort de guerre :

Alors pourquoi nous battons nous ?

Hélas, Churchill n’a jamais prononcé cette phrase mais n’est elle pas vraie et nécessaire pour autant ?

Dans ses « Lettres à un jeune poète » que je recommande non seulement aux écrivains en herbe mais à tout apprenti artiste, donc à ma fille… Rainer Maria Rilke évoque la nécessité comme raison d’être et de créer.

Rainer Maria Rilke« Votre regard est tourné vers le dehors ; c’est cela surtout que maintenant vous ne devez plus faire. Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. Il n’est qu’un seul chemin. Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s’il pousse ses racines au plus profond de votre cœur. Confessez-vous à vous-même : mourriez-vous s’il vous était défendu d’écrire ? Ceci surtout : demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit : « Suis-je vraiment contraint d’écrire ? Creusez en vous-même vers la plus profonde réponse. Si cette réponse est affirmative, si vous pouvez faire front à une aussi grave question par un fort et simple : « Je dois »,alors construisez votre vie selon cette nécessité. Votre vie, jusque dans son heure la plus indifférente, la plus vide, doit devenir signe et témoin d’une telle poussée. Alors, approchez de la nature. Essayez de dire, comme si vous étiez le premier homme, ce que vous voyez, ce que vous vivez, aimez, perdez. »

Cliquez sur le lien ci-dessous pour lire les lettres complètes :

Lettres à un jeune poète

Ma lettre à une jeune artiste enfin, en guise de dédicace, de signe indéfectible d’amour et de fierté.

Tout d’abord les recommandations d’usage, facultatives mais néanmoins toujours utiles, d’un père naturellement anxieux… (à parcourir d’un œil gentiment moqueur)

L’artiste ne se définit pas par son mode de vie, par le port d’un jean élimé sur une veste hors de prix, par un rictus désabusé sous un regard halluciné, par des provocations puériles, par un taux record d’alcoolémie ou de psychotropes, par une posture qui souvent fleure l’imposture. Il offre à ressentir, à éprouver par nos cinq sens et notre pensée, en remettant en cause notre regard, nos certitudes, nos croyances. Non parce qu’il a un message mais parce qu’il ne peut faire autrement… et aussi pour payer son loyer.

Préserve ton âme d’enfant, cette capacité d’émerveillement, d’enthousiasme, d’irresponsabilité et d’inconscience, cette âme qui a permis à l’humanité de poser le pied sur la lune, de deviner l’invisible, telle que l’énergie noire de l’Univers ou d’inventer la roue pour permettre de faire le Tour de France en vélo, à défaut de le regarder en direct de son canapé en buvant une bière.

Ne renonce jamais à tes rêves, met tout en œuvre pour les réaliser et considère tes éventuels échecs comme des étapes, comme le prix à payer parfois pour l’audace. Dans tes jours plus sombres, car il y en aura hélas, ne te replie pas, ouvre toi aux autres, au monde. Relativise les flatteries comme les critiques, le succès peut s’avérer aussi éphémère, excessif ou trompeur que le mépris et l’incompréhension.

Avant tout, éprouve du plaisir, recherche la joie, la simplicité et l’évidence, la sincérité. La création ne passe pas nécessairement par la souffrance, mais par le désir, par sa propre estime et celle des êtres que l’on aime et que l’on respecte.

Capture d’écran 2015-05-30 à 19.20.08Maintenant, sors dans le monde et… bon, fais ce que tu veux, mais fais le en beauté. Cette beauté qui est en toi, dans ton esprit, dans ton cœur et dans tes mains.

copyrightPour voir des œuvres de ma fille, cliquez sur ces liens :

Musée personnel

Délestages

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

29 réflexions au sujet de “Fuck it up beautifully”

  1. C’est incroyable, c’est peut-être le seul article (j’espère) que je n’avais pas lu. Il m’a fallu passer par doublegenre pour le lire… Et la lettre à ta fille est si belle…

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    1. Merci ‘Vy, ça me touche d’autant plus que cela fait exactement un an que j’ai publié mon premier article sur ce blog, que c’est bien entendu l’un de ceux qui m’est le plus cher et que ce lieu de liberté m’a permis aussi de faire de belle rencontre, la tienne en premier !

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    1. Bien sur, mais je crois que la seule solution c’est de me l’envoyer par mail et je le publierai, car il faut avoir accès à la partie « administrateur ». Je t’enverrais pas mail les photos du lecteur et tu me diras si il y en a deux ou trois qui te plaisent afin que je les ajoute éventuellement.

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  2. Bonjour Francis,
    J’ai lu avec beaucoup de plaisir cet article! Bravo à Elisa pour ses céramiques très vivantes et expressives!
    Je voudrais partager un texte qui me guide dans mon travail d’artiste…:

    « Comment inventer du nouveau- de nouveaux regards, de nouvelles formes, de nouveaux dispositifs, de nouveaux rapports esthétiques au monde, et de nouveaux régimes de sens -, c’est à dire comment créer, en ce temps de chaos, de dérèglement régressif de valeurs? (…)

    Créer dans la situation d’aujourd’hui, c’est prendre le risque esthétique, matériel et personnel d’affronter les modèles établis. C’est engager la voie difficile et escarpée de l’inconfort. C’est assumer sa différence.

    Créer ainsi contre les stéréotypes esthétiques et idéologiques, contre les honneurs et les reconnaissances molles, consiste donc à inventer des agencements de formes et de matériaux , des protocoles esthétiques, c’est-a-dire des modes de production de sens susceptibles d’enrayer les mécanismes et les effets de la domination, en rendant esthétiquement visible quelque chose de ce qu’elle occulte ou fait passer pour naturel. »

    « Créer contre la honte  »
    André Rouillé
    www. paris.art.com, 2 / 2 / 2012

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    1. Merci Solveig, pour tes compliments, surtout envers ma fille, et de partager ce texte fort et lumineux. D’autre part, j’ai reçu d’un lecteur de l’article qui te concerne sur mon blog, des photos qu’il avait prise lors d’une exposition. J’en ajouterais deux ou trois ultérieurement dans l’article. Tu peux lire le commentaire du lecteur sur l’article en question, « Mine de rien, l’art du tout ».

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  3. Beau message et belle réflexion, mettre de l’art dans sa vie… et aussi de la vie dans l’art parce que derrière la passionnante réflexion de Rilke sur la création et les « conseils » à un jeune poète se trouvent aussi des lignes sur la « transmission »…

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  4. Ce blog est un réel plaisir des yeux et de l’esprit.. et merci d’avoir porté un regard sur le mien ! Cet extrait de « Lettres à un jeune poète » est criant de vérité et devrait le credo de tout artiste en herbe..

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  5. Comme elle est juste, et belle, et encourageante cette lettre à ta fille Un cadeau précieux, d’amour et de confiance …
    Et puis c’est drôle, je viens juste d’acheter le petit livre de Rilke (50 centimes sur le marché!)
    outre le passage que tu cites, un autre m’a interessée, celui où il parle de « ce progrès qui transformera l’expérience amoureuse, … la modifiera … en fera une relation d’un être humain avec un autre et non pas d’un homme avec une femme … cet amour où deux solitudes se protègent, se limitent et s’estiment. » Très chouette hein? Vivement!
    Sinon, j’aime beaucoup les 2 gits, gips? (je n’sais plus comment on dit…) de John Waters; on le connait mieux avec 4 images qui bougent (enfin 2 fois 2) c’est vivant et très plaisant! Malheureusement je n’ai rien compris au film car je n’entends pas l’anglais, ce n’est pas grave, les gens avaient l’air contents. à bientôt!

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  6. j’adhère complètement à ce texte que je peux transposer pour mes filles qui sont des ‘artistes’…….. par leur façon d’être à ce monde 🙂
    pas d’œuvre à donner à voir…. quoique présenter à leurs parents le bébé qu’on vient d’aider à naître, c’est une œuvre en soi :-)….. ainsi que soutenir des personnes dans leurs choix de biens à louer ou à acquérir quand on a une attention, un discours et un sourire à désarmer les plus difficiles à satisfaire, c’est *créer* également 🙂

    chacun participe, à sa manière, à *l’enchantement* de ce monde si cruel parfois (souvent)

    et quand on lit rainer et ses lettres, ne pas oublier que l’artiste en nous n’est pas forcément qq’un qui ‘écrit’, mais avant tout qq’un qui *crée*, qui *invente* et *transmet* du beau, du bon …….y compris en mettant en scène la ‘laideur’, le désespoir….et puis en se trompant, s’égarant quelque fois 🙂

    l’être humain est un artiste….. qui bien souvent s’ignore…..aussi que je ne perds aucune occasion de faire remarquer à une coiffeuse, un jardinier, un maçon ou autre mécanicien qu’il est *un véritable artiste* dans son domaine…….. tout comme le sont bcp de ceux qui peuplent la blogosphère 🙂

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  7. Quel beau message d’amour à votre fille et quel beau message tout court à prendre à la lettre pour tous ceux qui (comme moi) sentent en eux le bouillonnement de la nécessité d’écrire ou de créer, mais n’osent faire le pas, lâches, peureux, inconscients du temps qui passe !

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