La petite fille myope avec une longue vue

nuage avion 1À vingt cinq mille pieds d’altitude au-dessus de l’océan, un Airbus A330 long courrier s’enfonce dans une immense masse cotonneuse et sombre zébrée d’éclairs. À son bord, Lucie, hôtesse de l’air d’une trentaine d’années, distribue des plateaux-repas en souriant aux passagers de la classe affaire. Des secousses ébranlent soudain l’appareil. Un éclair plus violent que les précédents embrase le nuage.

Il n’en ressort qu’un plateau-repas qui virevolte comme une feuille-morte au milieu de l’Atlantique.

Dans une cour de récréation, une petite fille de huit ans, Flore, ôte ses lunettes pour regarder le ciel avec une longue-vue rétractable à ses initiales. Elle sursaute de peur quand un nuage monstrueux en forme de hibou, dont les yeux immenses l’éblouissent, passe dans son champ de vision, faisant mine de fondre sur sa proie. Elle replie sa longue-vue pour la fourrer en tremblant dans la poche de son manteau.

Lorsque Mathias retrouve Flore à la sortie de son école, il ne sait comment lui annoncer la disparition de sa mère dont il est le compagnon. Après avoir tergiversé, il se lance en bredouillant d’émotion, s’agenouillant à sa hauteur.

… Flore, j’ai un truc de… Merde. Ta maman, ta maman, elle est au ciel.

Flore le dévisage un instant, avant de répondre d’un air détaché.

Ben oui. Comme toutes les semaines. Elle monte au ciel tous les lundi et elle redescend tous les jeudi. On est mardi, elle sera là dans deux jours.

Le soir venu, au moment de s’endormir dans son lit, elle refuse toujours de le croire. Du moins de l’admettre. Durant la nuit, elle se réveille en sursaut et se relève pour scruter les étoiles avec sa longue-vue par la fenêtre de sa chambre, au dixième étage d’une tour de la Défense. Soudain, dans l’objectif, elle croit apercevoir la silhouette de sa mère, en tenue d’hôtesse de l’air, qui traverse le ciel, des ailes d’avion dans le dos, en lui faisant coucou de la main avec un sourire.

Le jeudi suivant, une femme de soixante-cinq ans vient frapper à sa porte. En tenue de deuil, elle se présente comme sa grand-mère paternelle. Mamie Odile est venue la chercher pour l’emmener vivre en province chez son père, Antoine, qui l’attend avec impatience. Il aurait bien aimé venir en personne mais malheureusement, son travail l’a retenu. Flore braque sa longue-vue un instant sur cette prétendue mamie avant de répondre. Cadeau de sa maman, lui précise-t-elle, pour qu’elle puisse toujours l’apercevoir quand elle passe en avion au-dessus d’elle. Mais cette longue vue est spéciale, elle a un pouvoir. Elle lui permet de voir les gens ou les choses tels qu’ils sont vraiment « tout au fond. » Et ce qu’elle a vu « tout au fond » de sa mamie, c’est une sorcière pleine de verrues poilues et de dents pourries. Alors elle préfère rester avec Mathias. Lui au moins, il est loin d’être parfait, ni son vrai père, mais il reste le même avec ou sans longue vue.

Ses parents se sont séparés un an après sa naissance et Flore n’a donc aucun souvenir de son père. Sa mère elle-même ne lui en parlait jamais, lui répétant simplement qu’elle ignorait ce qu’il était devenu, qu’il avait disparu un beau jour subitement. Mathias en revanche s’est occupé d’elle avec tendresse depuis cinq ans pendant les voyages de sa mère et aimerait aussi pouvoir continuer à l’élever. Une joyeuse complicité, confiante et tendre, s’est établie entre eux. Pour Flore, il n’y a aucune hésitation possible entre ce père d’adoption qu’elle aime et son vrai père inconnu. La grand-mère insiste, essaie de l’amadouer…

Flore, ma petite fille… Tu m’as beaucoup manqué… À moi et encore plus à ton père. On aurait bien aimé s’occuper de toi de temps en temps, te gâter comme tu le mérites, On aurait voulu t’emmener en vacances, t’offrir des cadeaux pour Noël, pour ton anniversaire… D’ailleurs on t’en a envoyé au début, des lettres aussi, mais Lucie devait tout jeter à la poubelle, sans doute… Elle refusait qu’on te voie. Elle pouvait être têtue, ta mère, tu sais !

– Moi c’est pareil. Eh ben si maman faisait ça, c’est qu’elle avait raison. Maman a toujours raison. Sauf avec moi.

– On s’est disputé autrefois. Ton père avait ses torts, c’est vrai. Mais tout ça, ce sont des histoires de grandes personnes, des histoires anciennes, des idioties…

– Alors pourquoi j’irais chez lui, hein, si mon père avait tort ? Pourquoi ?!

– Maintenant, ta famille, c’est nous… Ta seule famille. Tu pourras emmener tout ce que tu veux chez nous, tu as une belle chambre qui t’attends.

Si Mathias vient avec moi.

La grand-mère s’entretient avec lui en tête à tête. Mathias lui propose d’y aller progressivement pour atténuer le choc. Flore pourrait d’abord aller chez eux de temps en temps, le week-end, pour faire connaissance. Mais la grand-mère ne s’en laisse pas conter, l’allure bohème de ce jeune homme ne lui dit rien qui vaille. Pas question que Mathias continue de s’occuper, ni même de voir la petite. Il n’aurait même pas de quoi lui donner à manger. Il n’a aucun lien de parenté avec elle. Le droit est pour eux. Ils sont les tuteurs légaux de Flore. D’autant plus que les parents de Lucie sont morts il y a trois ans. Elle l’oubliera vite.

Mathias se résigne à la laisser partir, bien que la grand-mère ne lui plaise pas. Simplement, il n’a pas les moyens d’élever Flore et risque même de se retrouver sans domicile sous peu. Designer au chômage depuis plus de deux ans – Il dessinait des cafetières, toaster et autres articles ménager aux formes plus étranges que pratiques, Mathias vivait chez Lucie, qui subvenait à leur besoin, en espérant sans trop y croire retrouver l’inspiration et du boulot. Jamais vraiment sorti de l’adolescence, rêveur, volontiers défaitiste et sans illusion, Mathias est surtout trop abattu par la mort de la femme qu’il aimait pour pouvoir se révolter.

Au moment des adieux, la petite fille se recule lorsqu’il se penche pour l’enlacer. Son regard brouillé se fixe sur ses chaussures pour ne pas montrer à quel point elle lui  en veut de ne pas l’accompagner et de renoncer si facilement à la garder près de lui. Sa grand-mère l’entraîne, tandis qu’elle sert très fort sa longue-vue au fond de sa poche.

Temps orageux

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

12 réflexions au sujet de “La petite fille myope avec une longue vue”

  1. Bon,
    J’ai vu le nuage, l’éclair, j’ai vu aussi les larmes.
    J’attends la suite avec une grande impatience.
    Quand bien même tu dis très souvent, qu’il faut être patient

    Aimé par 1 personne

    1. N’est-ce pas ? J’ai mis du temps à le trouver, à le retravailler en mouvement pour le GIF. C’est aussi un clin d’œil référence au nuage en forme de rhinocéros qui fonce sur James dans le merveilleux film animé pour enfants (et adultes) James et la pèche géante…

      Aimé par 1 personne

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