Fondu au flou

SUITE DE « LA PETITE FILLE MYOPE AVEC UNE LONGUE VUE« 

sous-boisUn mastodonte centenaire, croupissant près d’un étang et cerné par une forêt dense, telle fut sa première impression en arrivant. Cette bâtisse aux pierres disjointes entre lesquelles la mousse et le lierre prend ses aises, qui suinte l’ennui et la solitude, dont les volets de guingois grincent au moindre souffle de vent, sera dorénavant sa maison. Sa prison. A l’intérieur, c’est aussi pire, songe-t-elle. Sommairement meublée et entretenue, au confort rudimentaire, chauffée par une seule cheminée et la cuisinière à bois, avec des toilettes dans un cabanon attenant et une salle de bain qui se résume à une douche dans la cuisine.

Quant à son père, il a tout de l’ogre. Une masse velue et rustre. Antoine l’a accueilli sans débordements d’affection, grimaçant un sourire, grommelant un bienvenue  et lui tendant un bouquet de fleurs sauvages. Puis il l’a conduit jusqu’à sa chambre, fraichement repeinte mais dont la couleur guimauve à la pistache desséchée a fait jaillir des larmes de désarroi dans les yeux de la petite fille.

Au matin, face aux questions incessantes de Flore sur la raison de leur séparation entre sa mère et lui, Antoine  touille son café avec insistance comme si le morceau de sucre était aussi insoluble que les questions qu’elle lui pose. Mamie Odile finit par lui donner une explication du bout de ses lèvres agacées. À la naissance de Flore, son père voulait à juste titre que Lucie arrête de travailler et vienne s’installer ici pour pouvoir s’occuper de leur fille. Mais elle a préférée le quitter en le privant de sa fille pour se venger. Son amour des voyages passait sans doute avant celui de sa fille. Antoine l’interrompt sèchement pour proposer à Flore une promenade en forêt. Pour toute réponse, elle court se réfugier dans sa chambre.

De sa fenêtre, elle pointe sa longue-vue sur les environs, cette forêt hostile, bruissante, ce labyrinthe végétal inextricable. Elle la braque ensuite sur son père qui bêche le jardin. Il est flou. Impossible de faire le point sur lui. Complètement flou. Aussi flou que le monde lui apparait sans ses lunettes de myopie.

HibouEn fin d’après-midi, sa mère émerge enfin au bout de son instrument magique d’un léger nuage, en tenue d’hôtesse de l’air, avec des ailes d’avion dans le dos. Elle virevolte en laissant une traînée blanche derrière elle. Ses acrobaties aériennes finissent par dessiner le visage souriant de Mathias, dans le soleil couchant

Lorsque soudain, de la pénombre du grenier, des dizaines de chauves-souris s’élancent pour leur chasse nocturne, suivi peu après par un hibou dont les yeux immenses, étincelants, la toisent un instant en plein vol, avant de s’évanouir dans l’obscurité de la forêt.

Par ailleurs, dans sa banlieue lointaine, Mathias ne sourit pas.  Il se laisse même partir en vrille, entre bières et déprime, en attendant de s’écraser définitivement. Lorsqu’il a essayé de joindre Flore au numéro de téléphone que la grand-mère lui avait laissé, un répondeur l’a informé que ce numéro n’existait plus. Même l’adresse se révèle fausse.

Les jours passent et Flore, habituée à la ville, doit s’adapter à cette vie plus spartiate, sans télé ni Internet ni Ipod, sans bonbons ni pizzas ni congelés, où les bruits des voitures, les cris des voisins et la rumeur de la cité sont remplacés par des pépiements, des hullulements, des craquements et des battements d’ailes, celles entre autres des chauves-souris du grenier à la tombée du soir.

La sorcière Odile, très pieuse, lui fait faire sa prière avant chaque repas et au coucher. Cette femme austère, sévère envers la petite fille, manque cruellement de patience et de bonté. Elle ne rate d’ailleurs pas une occasion de critiquer sa mère décédée, la lui dépeignant comme une femme aussi égoïste que frivole. Quant à son père, il l’impressionne. Antoine paraît cependant plus gentil et attentionné à son égard qu’il ne veut bien s’en donner l’air, s’opposant souvent à sa mère lorsque celle-ci la dispute.

Ce solitaire passe la plupart de son temps à arpenter les bois environnants, marquant certains arbres de croix ou de signes énigmatiques à la peinture rouge.

Tu gardes la forêt ? Elle est pas assez grande pour se garder toute seule ?

Les arbres se débrouillent très bien entre eux. C’est des hommes que je la garde. C’est toujours des hommes que vient le danger.

Encouragé par la curiosité insatiable de sa fille, il se met à l’emmener avec lui dans les bois, lui apprenant les noms des végétaux, des champignons, lui enseignant comment reconnaître les traces d’animaux et les observer, ce qu’elle ne manque pas de faire avec sa longue-vue.

Sous des dehors rudes et sanguins, Antoine réprime une certaine finesse de sentiment et de douceurs. Flore baisse peu à peu sa garde vis-à-vis de lui, bien que ses ressentiments à peine voilés envers sa mère la blessent. À chaque fois qu’elle cherche à en savoir plus sur leur passé, son père se renferme et la rabroue. Elle n’est d’ailleurs pas en reste et lui tient tête.

De son côté, Mathias se renseigne auprès d’un ami avocat des possibilités d’enquêtes par les services sociaux ou la justice sur la famille de la fillette, dans l’espoir d’obtenir la garde de Flore le cas échéant, ou du moins un droit de visite. Pratiquement aucune chance, lui rétorque l’avocat. Son père biologique a tous les droits juridiques sur l’enfant, s’il l’a reconnu à sa naissance. À moins qu’il n’y ait de graves présomptions de maltraitances ou de sérieux antécédents judiciaires. Mathias s’étonne que Lucie ne lui ait jamais parlé de son mari et de sa belle-mère en cinq ans de vie commune. Elle éludait même ses questions quant à son passé, manifestement trop pénible pour elle. Ce qui le surprend encore plus, c’est ce subit intérêt de ce père pour Flore alors qu’il ne s’en était jamais soucié auparavant

– Il s’intéresse peut-être plus à ce qu’elle vaut qu’à ce qu’elle est.

– … Tu veux parler de son héritage ? Lequel ? Lucie n’était pas riche…

– La compagnie d’aviation qui l’employait versera une indemnisation importante à sa fille… Une petite fortune, crois-moi, pour beaucoup de gens, et que son père sera en droit de gérer à peu près comme il l’entendra.

Pour faire plaisir à sa fille, Antoine se lance dans l’installation d’une salle de bain à l’étage. Flore ne peut qu’applaudir à ses talents de bricoleur. Ça faisait six mois qu’elle attendait que Mathias lui pose une étagère…

Le jour de son anniversaire, entre autres cadeaux de son père, Flore reçoit, non sans surprise, une pelle, avec un joli nœud en ruban rouge.

Ta mère t’a offert une longue-vue pour l’apercevoir dans le ciel, moi, je t’offre une pelle pour creuser le sol. La terre, elle nous nourrit au moins. Avant qu’on ne la nourrissent à notre tour.

La petite fille le prend mal et leur reproche de n’avoir jamais aimé sa mère, de la détester et de se venger sur elle. Elle fait mine de se réfugier dans sa chambre, mais en profite pour s’enfuir dans la forêt par l’arrière de la maison.

foudre

Suite et fin sous peu…

(L’illustration du tableau de sous bois avec un étang est une œuvre de « prime jeunesse » de ma fille, l’un de ses tout premiers il  y a environ cinq ans.)

copyrightPour lire la suite (et fin) : Dans l’œil du hibou.

Publication d’une nouvelle page récemment, pour ceux qui ne l’aurait pas vu et que cela intéresserait , cliquez sur ce lien: « autoportrait (s)« 

Publicités

Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

9 réflexions au sujet de “Fondu au flou”

  1. Ha bon? Ce sera déjà la fin la prochaine fois? Avec tous ces sentiments, ces apprivoisements à développer (enfin, j’ai l’impression…) Ou est-ce que tu nous prépares une chute brutale et cinglante (comme tu sais l’faire)? J’aime beaucoup la peinture de ta fille.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s