Dans l’œil du hibou

Suite et fin de la petite fille myope avec une longue vue.

maison forestière

… Quand Antoine s’aperçoit que sa fille a disparu, fou d’inquiétude autant que de colère rentrée, il va pour s’élancer à sa recherche mais se heurte à Mathias en sortant de sa maison. Celui-ci a finalement retrouvé leur vraie adresse en triant des dossiers de Lucie. Antoine le reçoit sur la défensive, refusant de le laisser entrer. Mathias demande des nouvelles de Flore et exige de lui parler. Mais le père s’obstine, non sans rudesse. Il n’a rien à faire ici, il n’a aucun droit sur l’enfant. D’ailleurs, Flore refuse de le voir, prétend-il.

Le ton monte entre les deux hommes. Mathias ne croit pas un mot du père et tente de l’intimider. Il s’est renseigné sur lui. Son soudain sentiment paternel ne serait-il pas en fait dicté par l’appât du gain ? Par le pactole que touchera Flore de la compagnie d’aviation ? Seulement le juge des tutelles, qu’il a rencontré, peut décider de lui retirer la garde de l’enfant. Lucie avait conservé le double d’une plainte déposée contre lui. Hors de lui, Antoine empoigne Mathias par sa veste et le traîne jusqu’à sa voiture. Il n’a pas de leçon à recevoir d’un homme qui vivait au crochet d’une femme! Il serait incapable de subvenir aux besoins de sa fille, lui qui n’est même pas foutu de poser une étagère ! Puis il le repousse violemment.

Reviens encore une fois, et ce sera la dernière.

Dès que son rival est reparti, il s’enfonce dans la forêt en appelant sa fille. À la nuit tombée, il revient bredouille et désespéré, prêt à se résoudre à contacter la police… lorsqu’il la découvre finalement cachée sous son lit. Submergé par la rage et l’angoisse, attisé qui plus est par Odile, Antoine l’oblige en guise de punition à creuser un trou avec la pelle pour y enfouir sa longue-vue. Puis il enferme Flore à double tour dans sa chambre, en dépit de ses sanglots.

Après une nuit blanche à errer sous la pluie dans sa forêt, à se cogner la tête contre les troncs, épuisé et hagard, son père frappe à sa porte doucement avant d’entrer pour lui apporter son petit-déjeuner préféré en silence. Aussi mal à l’aise que sa fille, il marmonne sans oser la regarder en face.

J’ai rendez vous avec l’office des forêts ce matin. Et ta mamie doit se rendre chez le dentiste. M’en veut pas si je t’enferme à nouveau dans ta chambre jusqu’à midi. Je… J’ai peur, tu vois. J’ai peur de toi. Pour toi aussi. Je suis pas mauvais, Flore. Pas tout à fait mauvais quoi. Juste… juste un gros crétin. Je sais pas comment… bon, je te dirais tout sur nous, sur ta mère et moi quand je reviens, d’accord ? Tiens, pour patienter…

Il glisse la longue-vue nettoyée sous l’oreiller.

Dans le silence de la maison vide, une heure plus tard, Flore entend des pas dans le grenier. Les pas de quelqu’un qui boite. Elle se fige un moment, pétrifiée, aux aguets. Enfin, elle ouvre sa fenêtre, se penche pour tenter d’apercevoir le grenier par sa lucarne avec sa longue vue, en vain. Elle enjambe alors le garde-fou en bois. S’accrochant à la gouttière et à la vigne vierge, elle réussit à grimper jusqu’à une lucarne ouverte et s’y agrippe. Deux yeux immenses surgissent de la pénombre du grenier, luisants, pour plonger dans les siens. Étouffant un cri, Flore lâche prise et bascule en arrière dans le vide.

Elle semble chuter dans un puits sans fond avant de se retrouver par enchantement sur le dos de sa mère,  à califourchon sur ses ailes d’avion, en plein ciel. En dessous, la forêt s’éloigne, devient minuscule et disparaît lorsqu’elles traversent les nuages. Flore la supplie de la garder avec elle, de l’emporter au-delà des nuages pour toujours. Lucie lui sourit tristement sans répondre, lui serrant la main tendrement, lorsqu’elles sont brutalement secouées par des trous d’air. Les nuages autour d’elles s’assombrissent dangereusement. L’un d’eux prend la forme de la face du hibou dont les yeux lancent des éclairs.

OrageSa mère lui annonce alors de sa voix posée d’hôtesse de l’air.

Veuillez regagner votre siège et attachez votre ceinture. Nous entrons dans une zone de turbulences.

La petite fille s’accroche au cou de sa mère lorsque la foudre frappe l’une des ailes qui s’embrase aussitôt. Lucie part en vrille et Flore voit le toit de la maison du garde forestier se rapprocher et grandir à grande vitesse.

Lorsqu’elle rouvre les yeux, son père se trouve à son chevet et lui sourit avec soulagement. Alitée dans une chambre de réanimation d’un hôpital, Flore a un bras dans le plâtre et une minerve autour du cou. Après deux jours de coma, elle est désormais hors de danger.

Antoine lui demande « pardon » en lui glissant sa longue-vue dans sa main valide. Enfin, à voix basse, il lui confie la vérité sur sa mère et sur lui.

Lucie n’était pas encore hôtesse de l’air lorsqu’ils se sont rencontrés. Et lui n’était pas non plus garde forestier. Elle passait des vacances dans le camping que ses parents géraient avec lui. Il est tout de suite tombé amoureux fou d’elle, si gracieuse et vive. À la fin de son séjour, elle lui promit vaguement de le revoir lors de ses prochains congés.

Antoine attendit six mois qu’elle réponde à ses lettres et à ses messages téléphoniques. N’y tenant plus, Il parti la rejoindre pour s’apercevoir qu’elle était enceinte. Il accepta le premier travail qu’il trouva, gardien de parking, afin de pouvoir rester à ses côtés. Jusqu’à l’accouchement, elle accepta sa présence et son aide financière, d’autant plus que ses parents venaient de décéder dans un accident de voiture. Cependant, il se rendait compte qu’elle ne faisait que tolérer sa présence. Plus encore, Lucie avait plus ou moins honte de lui devant ses amis, lui reprochant son manque de fantaisie et de culture. Il en souffrit en silence. La rancoeur et le dépit enflèrent en lui jusqu’à l’étouffer, tout comme cette ville dans laquelle il se sentait un intrus, plongé dans ce bruit et ce mouvement perpétuels comme dans un chaudron d’huile bouillante. Il devint amer et violent.

Un an après la naissance de Flore, Lucie rompit avec lui. Il fut alors submergé par une fureur telle qu’il la frappa et se mit à tout casser chez eux. La police intervint et, en échange de sa promesse de ne jamais chercher à la revoir, ni elle ni sa fille, Lucie retira sa plainte contre lui.

À la fin du récit de son père, la petite fille le regarde à travers sa longue-vue pour s’apercevoir qu’il n’est plus flou. C’est juste un homme aux traits tirés par deux nuits passées à la veiller, juste un homme avec un regard de père.

Apaisé, Antoine sort de l’hôpital… pour y croiser Mathias qui à l’évidence l’attendait. Les deux hommes se jaugent en silence. Puis Mathias l’informe sèchement qu’il a prévenu la DASS et le juge de tutelle, convaincu que la petite fille a été battue. Il compte bien parvenir à le faire priver de ses droits et à récupérer Flore. Le père ne se défend même pas, lâchant juste à mi-voix, avant de poursuivre son chemin…

C’est à elle de décider. Si Flore est d’accord, je signerais tout ce qu’on voudra.

La petite fille accueille Mathias dans un cri de joie. II lui a tant manqué. Il l’enlace et lui annonce qu’elle peut revenir avec lui dans leur appartement, personne ne s’y oppose plus. Il a trouvé du travail, pas comme désigner mais comme vendeur de meubles. Ça suffira à son bonheur. Flore est ravie, seulement elle ne sait plus trop ce qu’elle ressent, ni ce qu’elle veut. Les confidences de son père et surtout la sincérité avec laquelle il les lui a racontée lui prouve qu’il tient à elle plus que tout. Mathias convient qu’il s’est trompé sur son compte.

En fait, à défaut d’une mère… Flore aimerait bien avoir deux pères.

Trois mois plus tard, le père et la fillette observent le hibou aux yeux immenses qui squatte le grenier et s’est laissé apprivoiser.

Hibou en pelucheAprès le déjeuner, Mathias vient la chercher en voiture pour la reconduire en ville. C’est la fin des grandes vacances. Les deux hommes s’échangent une poignée de mains confiante et respectueuse. Mathias invite Antoine à passer les voir chaque fois qu’il le voudra.

Flore enlace et embrasse son père en lui promettant de revenir pour Noël.

En gage, elle lui confie sa longue-vue.

copyright

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

9 réflexions au sujet de “Dans l’œil du hibou”

  1. pour ma part, je trouve cette histoire très jolie, avec une fin qui me convient parfaitement alors que je craignais qu’elle ne soit trop courte. Comme ‘vy je me suis laissée emportée, les personnages me plaisent; Seule la maman reste mystérieuse… j’aime beaucoup le ciel zébré. BREF! Une autre! une autre!

    Aimé par 1 personne

  2. La maman est sans aucun doute la déesse Athéna venue trouver l’amour sur terre (je dis ça à cause de la chouette), ce qui fait que Flore est une demi-déesse et qu’elle a des pouvoirs. J’extrapole un peu mais de cette histoire pourrait naître d’autres histoires…

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  3. Une jolie histoire dans laquelle on se laisse emportée. Par rapport au précédent commentaire, je n’ai pas eu de problème de lecture, peut-être parce que le hibou m’a aidée.

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