Tu ne t’es jamais senti aussi bien

Tu es bien. Tu te sens bien. Tu ne t’es jamais senti aussi bien. Tous tes muscles se détendent, tes jambes, tes bras, ton ventre, ton buste, ta nuque. Tout en toi est de plus en plus relâché, disponible. Ta respiration est régulière, paisible, profonde. Ton esprit se vide, tu ne penses plus à rien, il s’ouvre au fur et à mesure que tu m’écoutes. Tu n’entends plus que ma voix, comme une vague qui te porte.

œuvre exposée au Palais de Tokyo
œuvre exposée au Palais de Tokyo


Mon timbre se veut doux et grave, mes intonations persuasives, mon débit calme et rassurant.

Maintenant, je vais compter jusqu’à dix, et à dix tu dormiras.

Avec des variantes et en moins condensé, c’est ainsi qu’une séance commençait, dans une pièce éclairée par une bougie dans la pénombre.

J’ai découvert l’hypnose vers l’âge de seize ans et l’ai pratiqué une douzaine d’années. De manière avant tout ludique, entre amis, selon une approche empirique. J’avais assisté à un spectacle durant lequel une personne hypnotisée s’était retrouvée étendue, tête et nuque posées sur une chaise, et les pieds sur une autre, sans autre point d’appui, pendant une bonne dizaine de minutes, sans éprouver pour autant la moindre courbature à son réveil. J’en suis ressorti perplexe, sans vraiment y croire mais intrigué.

ChandelleJ’ai donc commencé par me documenter, j’ai lu puis, toujours incrédule, j’ai voulu vérifié les prétendues possibilités et la réalité de cette pratique. Sans en prendre vraiment conscience à cette époque, j’étais avant tout fasciné par les questions que posaient cet état particulier. A savoir jusqu’à quel point l’esprit pouvait influer sur le corps, sur ses sensations et sa résistance ? Quels étaient aussi les limites du libre arbitre, de la mémoire ? Pour autant, les aspects scientifiques, à fortiori médicaux, de l’hypnose restaient étrangers à ma démarche.

Bien entendu, les deux ou trois premières tentatives avec des amis volontaires se sont révélées décevantes. Lors de la suivante, après une bonne demie heure de patience et de concentration, j’étais parvenu à faire somnoler mon cobaye une dizaine de minutes et à le faire grommeler de vagues réponses d’une bouche pâteuse.

J’insistais pourtant -ceux qui me connaissent savent combien je peux me montrer entêté parfois- et à ma grande surprise, je parvins d’ailleurs rapidement à des résultants, sinon probants, du moins prometteurs.

Le ou la volontaire (Par la suite, je me suis aperçu que les femmes étaient plus réceptives en majorité) s’endormait profondément tout en répondant clairement à mes questions et à mes suggestions.

L’une nageait sur le lit comme dans une piscine olympique alors qu’elle avait peur de l’eau. La seconde me décrivait le menu de son repas d’anniversaire, ses cadeaux et sa tenue, de sa voix d’enfant lorsqu’elle fêtait ses cinq ans, détails dont je pu vérifier l’exactitude auprès de ses parents grâce à un album de photos de famille. Un autre chantait juste dans son sommeil alors qu’il heurtait nos oreilles le reste du temps. Le suivant se révélait capable de tenir une pile de livres au bout de son bras tendu un long moment, sans difficulté ni éprouver de fatigue ou la moindre tension musculaire à posteriori. Un autre encore pouvait ressentir des chatouillis sans qu’un seul doigt ne l’effleure, voire à contrario ne pas ressentir une légère douleur dans une zone délimitée, un carré dessiné au stylo bille sur la peau, telle qu’une piqure d’épingle, etc.

J’avais lu , mais n’ai jamais été jusqu’à le tester car je tenais à rester malgré tout dans le cadre d’un divertissement sans danger, une expérience assez stupéfiante. Un hypnotiseur avait persuadé son patient qu’une pièce de monnaie avait été chauffé à blanc, sans bien entendu que cela ne soit vrai. Lorsqu’il la posa sur son bras, l’homme hurla et une cloque se forma aussitôt à cet endroit précis.

Mis en confiance par ses succès, j’ai abordé ensuite la pratique la plus surprenante (la plus stimulante aussi), à savoir les suggestions post-hypnotiques. C’est à dire des suggestions, des invitations à réaliser un désir irrépressible, à l’état de veille, en pleine conscience. Évidemment, le but étant d’inviter fortement le cobaye à passer outre les réticences de sa raison, pour satisfaire une envie la plus absurde possible. Il va sans dire que je ne pratiquais jamais l’hypnose sur quelqu’un sans que plusieurs témoins ne soient présents.

Je me souviens particulièrement de deux cas. Au premier, j’avais dit qu’au réveil il aurait terriblement besoin de fumer, au point qu’une seule cigarette ne suffirait pas à combler cette envie. Il lui faudrait en fumer cinq d’un coup. Quelques instants après avoir ouvert les yeux et discuter avec nous, il fouilla machinalement dans sa poche pour en ressortir son paquet de blondes, duquel il en sortit une pour la porter à ses lèvres. Puis, tout en hésitant et en poursuivant la conversation, il en sortit une autre, et ainsi de suite jusqu’à cinq. Il en joua machinalement au creux de sa main pour finalement en allumer une seule. Il me confia, lorsqu’il se souvint de ma suggestion, être en effet en proie à la frustration, entre sa raison qui lui répétait combien la situation était ridicule et cette envie puissante.

œil hypnotiquePour la seconde, un quart d’heure après la fin de la séance, elle proposa d’ouvrir une bouteille de vin. Nous étions une demi-douzaine dans une maison de campagne d’un ami, à l’heure de l’apéritif. Comme décidé auparavant, nous déclinâmes son invitation tout en l’incitant à prendre un verre sans nous attendre. Elle résista un peu avant de céder à son impulsion… Elle alla donc chercher une bouteille dans le cellier, en retira la capsule et la déboucha pour se servir et venir le déguster devant le feu de cheminée.

Mais elle le recracha aussitôt et se retourna furieusement contre nous, persuadée que nous lui avions fait une mauvaise blague en ajoutant du sel dans cette bouteille, un excellent millésime qui plus est. Nous lui fîmes remarquer alors que c’était impossible puisqu’elle l’avait elle-même ouverte. Mais elle n’en démordit pas, jusqu’à ce que je prononce un mot clef, sésame de sa mémoire. Elle se souvint alors de ma suggestion et en goutant le vin à nouveau, le trouva finalement délicieux. Et nous aussi…

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

17 réflexions au sujet de « Tu ne t’es jamais senti aussi bien »

    1. C’est plus impressionnant, voire terrifiant, quand on n’y a jamais été confronté en fait. Cela parait plus « naturel », évident, quand on vit l’expérience et qu’on y assiste. Même si cela reste en partie mystérieux, voire magique. Merci Aunryz.

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  1. Donc, ça marche. J’en ai toujours douté. Peut-être parce que c’est une pratique qui me met mal à l’aise. Il s’agit quand même de manipuler quelqu’un. Qui est volontaire, mais quand même…

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    1. ça marche, je te le confirme. Il y a même des patients qui se font opérer sous hypnose dans certains cas. Il y aurait manipulation si c’était à l’insu de la personne, or, ce n’est jamais le cas puisqu’il est impossible d’hypnotiser une personne qui s’y refuserait, ni même de lui faire faire quoi que ce soit qui serait contre ses valeurs fondamentales. C’est aussi un rapport de confiance qui doit s’établir. Maintenant, comme dans toutes pratiques, il peut sans aucun doute y avoir des abus. Mais c’est assez fascinant de voir l’impact de l’esprit sur notre corps et ses capacités parfois sous exploitées.

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  2. Je ne sais si tout le monde voit la même chose que moi, mais en ce moment, il y a ton gif de Sizif qui se la joue Zeus coléreux et juste en face le gif tout en longueur de l’eau miroitante, c’est très hypnotique, surtout que ma souris a fait remonter la page, un geste indépendant de ma volonté, et que je suis tombée sur les mots : « Maintenant, je vais compter jusqu’à dix, et à dix tu dormiras. ». Stop ! j’ai toujours aussi peur de l’hypnose. Ça me fait rire sur les autres, mais pas question sur moi… n’essaie même pas !

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  3. Il parait qu’on ne peut pas hypnotiser une personne qui ne le veut pas. Mais est-ce que ça veut dire qu’il faut être consentant à l’hypnose pour être un bon sujet ou bien qu’on peut hypnotiser n’importe qui du simple fait de la confiance qu’il a en l’autre ? C’est une chose qui m’intrigue et me fait un peu peur, il y a une part de manipulation et de dépossession de soi.
    Votre oeil de Dran. Avez-vous pu passer par les escaliers dessinés par Dran (je les avais photographiés en octobre au Palais de Tokyo), il me semblait que lundi ces escaliers étaient fermés au public ? Avez-vous hypnotisé un gardien ?

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    1. Non, du moins à ma connaissance, on ne peut hypnotiser quelqu’un qui le refuse. Parfois, on n’arrive pas plus à le faire avec une personne consentante. Il y a la confiance, mais aussi une plus ou moins grande prédisposition. On ne peut pas non plus faire commettre à un volontaire un acte, sous hypnose ou après, qui serait contraire à ses principes, à ses convictions les plus intimes. Pour les escaliers, je ne vois pas desquels précisément vous voulez parler. Je les ai peut-être emprunpter sans le savoir, comme Mr Jourdain et la prose…

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      1. Ce sont des escaliers entièrement dessinés, on en voyait une petite partie en suivant la rive, avant d’arriver à la grande salle de l’autre côté du bassin (je ne m’explique pas très bien, je crois). Une corde interdisait le passage par les escaliers. Vous les verrez bientôt sur mon blog, je pense faire quelques articles sur les graffitis.

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        1. Ce ne sont pas ceux ou il y a justement cet œil dont j’ai illustré l’article, avec Pinocchio sur un autre mur ? Quoi qu’il en soit, j’attends votre article sur ces graffitis ! D’autant que j’ai une amie scénariste qui est en train d’essayer de monter un film (de fiction) sur une artiste de street art qui se passera à Berlin.

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