Une vie sur deux

Voici le début d’un roman, dont je parlais dans un article précédent « J’ai été vieux, moi aussi« , pour lequel je suis actuellement en recherche d’un éditeur. Vos avis, critiques ou conseils seront les bienvenus. Si jamais plusieurs d’entre vous souhaitent lire la suite pour se faire une idée plus précise, je la publierai ici même de temps à autre.A l'ombre

Chapitre 1

…Vraiment pas mal. Pas mal du tout. C’était du moins ce que j’avais trouvé de mieux dans un rapport qualité-prix pour mon budget. À défaut d’être un paradis, ça se présentait comme un purgatoire sympathique, un refuge sans prétention excessive, avec des prestations satisfaisantes pour un tarif honnête. De quoi passer de vieux jours tranquilles à se la couler douce et c’était en fin de compte là mon but. Mon seul but. Tout ce que je demandais pour le reste de ma vie. Le paradis, ce serait pour plus tard, j’avais encore le temps d’en envisager l’hypothèse.

Après avoir visité plusieurs résidences pour seniors, j’étais enfin tombé sur la bonne. Le parc entourant la propriété, paisible et rassurant, donnait d’emblée le ton de l’ensemble. Ni trop grand pour se sentir perdu, ni trop petit pour se sentir cerné. Des bancs en pierre reconstituée proposaient des pauses bien venues pour souffler, méditer ou radoter, à distance raisonnable. Il y avait même un bassin circulaire de diamètre conséquent pour les admirateurs de carpes, un terrain de boules aux dimensions réglementaires pour les amateurs de sensations fortes, un potager divisé en parcelles individuelles pour les spécialistes des tomates cerises, herbes aromatiques et autres groseilles à maquereaux.

Ne manquait que les Résédas, qui auraient donné leur sens, à défaut de leur éclat et de leur parfum, au nom de la résidence, pour obtenir l’appréciation maximale. En fait, en découvrant la plaque en cuivre fixée au muret de briques de la clôture, j’avais tout d’abord cru lire :

« Résidence des Résidus. »

Quant aux bâtiments, rien à redire non plus. Un architecte en verve avait réussit le tour de force de réunir une toiture façon chaumière normande au béton nu contemporain en passant par le manoir breton pour les tourelles de granit et les tours de la Défense pour les larges baies vitrées teintées. Chacun pouvait ainsi se sentir chez soi.

À grand renfort de « Bien sur » et de « bien entendu », Madame Odile Keroual, la directrice de la résidence, une femme forte dans tous les sens du terme et toute en angles aigus de profil, vêtue d’un tailleur à damiers jaunes et noirs, ne manqua pas, tout en me guidant d’un pas martial, de me souligner certains articles primordiaux du règlement pour le bien être et le respect de tous. Les animaux domestiques étaient interdits, les fumeurs uniquement tolérés sur la terrasse, et les visites familiales ou amicales soumises à certains horaires.

Tandis que je remplissais le formulaire d’inscription dans son bureau, elle me fit part de sa fierté, de sa plus grande réussite, depuis son arrivée à son poste il y a trois ans. Madame Keroual était parvenue à convaincre le conseil d’administration des Résédas que la présence d’enfants, indésirable car source de bruits et de perturbations diverses, devait être strictement réglementée.

Comprenez-moi bien, je n’ai rien contre les enfants en tant que tel, bien sûr.

Bien sûr.

Non seulement je le comprenais, mais encore j’approuvais sans réserve. Je n’avais plus de famille, même lointaine, lui confiai-je, ne mentant que le strict nécessaire. Jamais eu d’enfants non plus, à fortiori encore moins de petits-enfants. Ce n’était donc pas pour supporter les gosses des autres. D’ailleurs la jeunesse m’avait toujours mis mal à l’aise. Non pas que j’éprouvais envers cet état transitoire, enviable pour certains, un tant soit peu de jalousie, simplement je n’avais moi-même été jeune que trop peu de temps. Du moins pas assez pour en conserver un souvenir précis ou un arrière-goût d’amertume. D’aussi loin que ma mémoire remontait, je m’étais toujours senti vieux. J’étais fait pour être vieux. À présent je me sentais on ne peut mieux dans ma peau de presque octogénaire et comptais bien rester vieux le plus longtemps possible.visible manPassons maintenant au grand jour, celui pour lequel j’avais bouleversé mon destin et franchi tant d’obstacles : le jour où je pris possession de mon studio. Avec exaltation, j’y installai mes affaires, dont un fauteuil en cuir râpé, un secrétaire et des bibelots à la valeur sentimentale, aux quatre coins. Coin cuisine, coin toilettes, coin chambre et coin salon, le tout dans vingt-deux mètres carrés, placard compris, exposé ouest avec vue sur le potager. Ça me suffisait. Pourquoi désirer le double ou le triple d’espace ? Si c’était pour tourner en rond, j’en ferais plus vite le tour.

Alors que je fêtais ma crémaillère en solitaire autour d’une tasse de décaféiné soluble, ma voisine de palier vint se présenter à ma porte. Courtoise et coquette avec un fond d’espièglerie dans la voix et dans les prunelles. Nous échangeâmes nos prénoms, Mireille et Victor, ainsi que les amabilités d’usage avant d’en venir à ce qu’elle avait derrière la tête.

Ne le prenez pas mal surtout, mais vous ne devriez pas rester là, dit-elle.

Ou ça, là ?

Ici.

Ici, dans cette résidence ?

Ah non ! Bien sûr que non, gloussa-t-elle, se demandant à coup sûr l’espace d’un instant si j’étais sénile. Vous êtes le bienvenu. C’est une résidence très agréable, tout le personnel se plie en quatre pour nous. Vous vous y plairez beaucoup, du moins je l’espère. Non, je parlais de ce studio. Vous devriez en demander un autre. Madame Keroual s’est bien privée de vous prévenir, n’est-ce pas ?

Question de pure forme car elle ne me laissa pas le temps d’y répondre.

Je la connais. C’est pas la reine de la franchise. Si elle vous avait prévenu, vous n’en auriez pas voulu et votre studio lui serait resté sur les bras.

Je la fixais un instant en souriant. Un truc que j’emploie souvent pour voir venir sans trop me découvrir quand les gens m’ennuient. Une manière polie de leur faire sentir qu’ils peuvent toujours poursuivre si ça leur chante parce que franchement, j’en n’ai rien à cirer. La plupart du temps, ils finissent par laisser tomber. Elle se pencha vers moi pour enchaîner en baissant d’un ton.

Vous n’en avez plus que pour six mois -au plus !- si vous restez là-dedans.

– Six mois ?

– Au plus ! Peut-être moins. Ce studio porte malheur.

Lire la suite.

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

27 réflexions au sujet de « Une vie sur deux »

    1. Merci Lucie, j’en profite pour vous dire que je viens d’ajouter le quatrième et le cinquième chapitre sur la nouvelle page dédiée au roman, à la suite des trois premiers. Elle se trouve sur la page d’accueil du blog.

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  1. Le titre interpelle, on ne sait comment le comprendre; puis dans le texte, le personnage dit qu’il a toujours été vieux. C’est une particularité intéressante qui trouvera son sens dans la suite je pense. Envie de lire cette suite, c’est sur.
    L’écriture est sobre et agréable à lire. La mise en situation assez rapide en fait et l’accroche arrive au bon moment, même si elle pourrait se faire plus tôt suivant l’avis d’Anne Sophie, comme une sonnette d’alarme qui donnerait le ‘la’ du roman.

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    1. Au début, le titre provisoire était « J’ai été vieux, moi aussi », qui correspond au plus près au protagoniste et au thème. Mais le mot Vieux peut paraître négatif, du moins peu attirant… Puis je me suis fixé sur « Une vie sur deux » qui se prête à plusieurs interprétations et condense tout aussi bien l’histoire.

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  2. Moi aussi je veux lire la suite, et puisque tu veux des avis sincères voici le mien:
    Au début, « Vraiment pas mal. Pas mal du tout. » je verrais bien ces 2 phrases formulées de façon à ce qu’on soit dans la réflexion, la contemplation avec ce vieux type, qu’il y ait du blanc.
    Puis qu’on passe direct à « Ne manquaient que les résédas…… (avec « Résidence des résidus » HAHA très bien!) parce qu’il y a du rythme et des images qui te sont plus personnelles, je trouve, que les premier et deuxième paragraphes.
    Ces 2 premiers paragraphes me paraissent un peu fades par rapport à la suite où je retrouve ton univers avec plaisir.
    J’adore notamment, la description des bâtiments qui fait que « chacun pouvait se sentir chez soi »

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  3. Par rapport à ce que dit Anne-Sophie, c’est certainement à réfléchir. Pour ma part, je me méfie beaucoup des romans à l’accroche facile. N’est-ce pas le style, la phrase, le rythme qui accrochent un éditeur ? Un roman n’est pas une nouvelle ni un scénario. On prend son temps pour entrer dedans, sinon c’est du fast-food. En fait, tout dépend à quelle catégorie de lecteurs s’adresse le roman. Mais il est certain que la première page à son importance (je crois que c’est Philippe Sollers (éditeur) qui disait que dès la première page il savait si le roman était bon ou pas).

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    1. C’est un fait que nous sommes dans l’ère du « page turner », dans une époque ou l’efficacité et la performance sont devenues une profession de foi à laquelle il est difficile de se soustraire. Pour Sollers, je crois qu’il en est de même pour un film. Du moins pour moi, au bout de la première séquence, je reconnais ou non un bon film et la « patte » d’un réalisateur. C’est donc un dilemme que je vais laisser murir.

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  4. Bonjour,

    Trop court pour donner un réel avis, mais ce que j’en ai lu est d’un point de vu stylistique intéressant.

    Par contre, oui il y a un par contre, erreur de beaucoup, commencer par une longue description et la mise en place du contexte.
    Je m’explique, le « Reader », pour ne pas dire le stagiaire de la maison d’édition va lire, au mieux, les dix première pages, si il ne décroche pas avant. Donc la description et le contexte sont fastidieux et lui donne toutes les occasion de décrocher avant d’arriver à l’action, à ce qui donne envie de savoir la suite, de lire le roman :
    « – Vous n’en avez plus que pour six mois -au plus !- si vous restez là-dedans.
    – Six mois ?
    – Au plus ! Peut-être moins. Ce studio porte malheur. »

    Commencez d’entrée dans l’action par ce dialogue, une fois le lecteur accroché, vous avez tout le temps de faire votre description et d’amener le contexte.

    Après l’extrait est un peu court pour pouvoir en dire plus.

    Anne-So

    Aimé par 2 people

    1. Merci pour ce premier retour, je vais y réfléchir. Au cinéma ou en télé, l’accroche est en effet crucial. Mais je pensais qu’une ou deux pages avant d’entrer dans le vif du sujet, comme un traveling avant sur un paysage qui se recentre sur le protagoniste n’était pas de trop. Pour l’extrait, je pense publier la suite du chapitre d’ici peu.

      Aimé par 1 personne

      1. Intéressée de lire la suite.
        Pour l’accroche, c’est crucial. Un éditeur ayant pignon sur rue, reçoit en moyenne entre 30 et 50 romans par jour. Donc il faut accrocher, et vite, pour espérer passer le premier tamis.

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  5. Je disais récemment qu’en ce moment les romans me tombaient des mains. Pour ce que je viens de lire, ça tient bon, alors si on pouvait en avoir encore un peu, je suis partante pour continuer.

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