Une vie sur deux, chapitre 2

(suite et fin du chapitre 1 et chapitre 2. Pour ceux que cela intéresse particulièrement, je vais créer une page sur laquelle je publierais la version remaniée -en fonction des observations des lecteurs commentateurs- des chapitres précédents, en mettant un lien au fur et à mesure. Alors n’hésitez surtout pas à me transmettre votre ressenti)

… / …

Mireille avait beau approcher des quatre-vingts ans à reculons, ce n’était qu’une fausse vieille, entendez par là quelqu’un qui n’a de son âge avancé que l’allure voûtée, la peau froissée et jaunie, le geste incertain, mais dont les yeux pétillants et la malice calfeutrée sous le fard des joues dénoncent une incurable jeunesse d’esprit. Les faux vieux ont des cœurs d’adolescents qui les rendent incontrôlables.

Je ne suis pas superstitieux, soulignai-je en ralentissant le débit de ma voix.

Oh mais ça n’a rien à voir avec la superstition. Pas le moins du monde. Ce serait plutôt un problème de probabilités, ou de statistiques, comme vous voudrez. Quelque chose d’inéluctable, voyez vous. Les trois derniers occupants sont morts dans les six mois qui ont suivi leur emménagement. Comme ça, sans prévenir. Tenez, Monsieur Botron, Pierre, celui qui vous a précédé, il n’avait que soixante-neuf ans. À son arrivée, il faisait même cinq ans de moins. Trois mois et demi plus tard, c’est son cerveau qui lâchait, en pleine partie de belote.

Je la remerciai pour sa prévenance en lui promettant d’y réfléchir sérieusement dans les années à venir.

La première partie de mon plan avait réussi. J’étais où je voulais être, parmi les miens, dans un univers qui me correspondait, avec des revenus suffisants pour m’offrir quelques extras en dehors de régler les mensualités des Résédas ad vitam aeternam. Aucun ami, aucune de mes rares connaissances, ne viendrait me chercher dans une résidence pour seniors, personne n’y songerait même, et ceux qui y vivaient ou qui y travaillaient ignoraient qui j’étais réellement.

Chapitre 2

Campagne anti-tabacLa première chose que faisait Jérôme quand il revenait de la sécu, en général vers dix-sept heures, c’était d’ouvrir les fenêtres. On vivait tous les deux dans un cendrier de cinquante-sept mètres carrés, dans un brouillard permanent, l’odeur du tabac froid imprégnait jusqu’au rideau de douche, jusqu’au gant de toilette, jusqu’au savon et lui… Lui, il aérait ! Quant à moi, j’étais souvent assis en train de boire un verre de Bourgogne blanc ou de fumer un joint, parfois les deux en même temps, ou j’étais allongé dans ma chambre et sur ma copine du jour.

Mon petit-fils m’amusait avec ses manies de vieux garçon. À nous voir, on pouvait se demander qui était réellement le grand-père des deux. Manger à heures fixes, mastiquer lentement, cuisiner sain et varié, ne pas se coucher tard, dormir au moins huit heures par nuit, gérer son budget, économiser pour sa retraite, prévoir ses vacances, avoir la même petite amie depuis le lycée… Est-ce qu’il l’avait seulement sauté ? Je n’aurai pas parié ma chemise là-dessus. Pas chez nous, en tous cas. À la réflexion, je préférais leur accorder le bénéfice du doute. C’était moins déprimant. Il restait bien dormir parfois chez elle mais, comme Nathalie vivait avec sa mère, une femme velue du menton et sourcilleuse de confession, peut-être qu’il se tapait seulement le canapé-lit.

Nathalie venait dîner une fois par semaine, mais ne restait en revanche jamais la nuit. Les draps à la nicotine ne devaient pas l’émoustiller. Belle brune au demeurant, ferme et dorée, rien à retoucher, si ce n’est des lèvres trop minces, un menton en pointe, une peau sèche et allergique au fond de teint et, déformation professionnelle oblige, une tendance professorale à tout savoir mieux que vous.

Orphelin à dix-sept ans, Jérôme s’était installé chez moi, dans ce trois pièces enfumé qui donne sur le passage Saint-Laurent à Montparnasse. Bien que fort différents de caractère, la ressemblance physique entre nous était frappante. Si on le comparait à une photo de moi au même âge, nous pouvions passer pour des frères. Des faux jumeaux. Nous avions toujours été assez proches l’un de l’autre. C’était mon seul petit enfant, le fils de ma fille unique.

Ma femme nous avait quitté trois ans après la naissance de Marlene. Plus exactement, Margot m’avait quitté, ce que j’avais parfaitement compris. À l’époque, je la trompais un jour sur deux. Les voies du plaisir sont pénétrables. Et multiples. C’était la devise du queutard que j’étais. La faute à mon taux de testostérone, inversement proportionnel à mon nombre de neurones. Cette séparation n’avait d’ailleurs en rien modifié mon comportement, seule la qualité et la fréquence de mes érections s’étaient dégradées en suivant la même courbe que ma presbytie. Comme si la vision de près et le sexe étaient intimement liés. J’avais même fait l’expérience de porter mes lunettes pour pratiquer le cunnilingus, sans progrès notable. Je m’étais alors replié sur les stimulants pharmaceutiques et les produits aphrodisiaques dont je faisais une consommation abusive pour un résultat aléatoire.

En revanche, j’avais tiré de mon divorce un enseignement : Ne jamais me remarier. Margot émigra aux Etats-Unis pour y devenir agent artistique, avant d’être décapitée par un semi-remorque au volant d’un cabriolet, une décennie plus tard.

Jérôme a toujours été un garçon adorable et affectueux, bien que sa nature réservée le freinât dans ses élans de tendresse. J’étais heureux de m’occuper de lui, de pouvoir prendre le relais de ses parents et d’alléger son chagrin autant que faire se peut.

En réalité, je dois l’admettre, ce fut plutôt lui qui me prit en charge. Durant ces dix années de « vie commune », il me passa tout, mes maîtresses aussi improbables qu’elles furent pour la plupart éphémères, mes gueules de bois, ma tabagie, mon sens inné du bordel et de l’improvisation. Jamais je ne l’entendis se plaindre ou protester. Il s’inquiétait que je ne manquasse de rien, préparait nos repas, faisait les courses, poussant le vice jusqu’à vérifier chaque mois le virement de ma pension de retraite et mes relevés de compte, ce qui avait fini par me taper sur les nerfs.

J’aurais juste souhaité qu’il soit moins sérieux. Moins résigné, moins gonflant par moments. Rebelle si possible. Dès que l’occasion se présentait, je lui faisais entrevoir toutes les possibilités, toutes les aventures, tous les plaisirs que ce monde vous offre pour peu qu’on s’ouvre à lui. Quitte à se prendre une mandale de temps à autre. Je l’emmenais partout avec moi, je tentais par tous les moyens de le pervertir pour son bien. En vain. Il ne fumait pas, ne buvait que très modérément, rechignait à sortir. L’avion l’angoissait, le train l’ennuyait, le tourisme l’indifférait. Le brise menu de service. À ce que j’en déduisis de son attitude envers les femmes, elles devaient représenter à ses yeux un concept étrange, digne d’une étude approfondie dans le cadre d’un projet à long terme.

Quant au sexe, il y avait tout à parier qu’il le concevait comme un organe utilitaire fort ingénieux, à double fonction biologique : Uriner au lever du soleil, se branler à son coucher.

Les derniers temps de notre cohabitation, nous ne nous disputions pas, nous n’avions plus rien à nous dire. Mon espérance de vie avait beau se réduire à quelques saisons, j’avais encore des désirs, des plaisirs, des raisons de me lever. Même minimes, même dérisoires. Ne fut-ce qu’une érection matinale au réveil. C’était assez pour tenir encore. Mais jusqu’à quand, face à cette inertie béate ? Combien de temps résisterai-je à la résignation en sa compagnie ? Un jour, il m’aurait. Il m’entraînerait dans son sillage sans remous et je ne me débattrais même plus. Seulement ce jour-là, qui ne tarderait plus, c’en serait aussi fini de lui. Et ça, je ne pouvais m’y résoudre. Je me sentais responsable. Si rien ne changeait, nous allions couler ensemble, car il n’y aurait alors plus personne pour tenter de l’arracher à lui-même.

Aussi longtemps que je resterai à ses côtés, il s’enfoncerait. La conclusion s’imposa d’elle-même. J’allais m’effacer, lui céder la place. Rien ne me retenait vraiment. Je n’avais pas grand-chose à perdre, la ligne d’arrivée se pointait à l’horizon pour moi. Mais avant de la franchir, je pouvais faire quelque chose pour lui. Un dernier baroud d’honneur. Un électrochoc. Pour le réveiller d’entre les morts.

Pont levisCe soir, quand il rentrera, son premier geste sera d’ouvrir les fenêtres, par réflexe. Son regard tombera -comment l’éviter ?- sur le panneau publicitaire géant fixé au-dessus du cabinet d’assurance qui nous fait face dans la rue. Il lira distraitement le nouveau slogan vantant une assurance vie qui s’y affiche en gras :

« Ne mettez pas votre avenir de côté,

Mettez de côté pour votre avenir. »

 Lorsqu’il tournera enfin le dos à la fenêtre, il réalisera qu’il n’y a pas de fumée dans la pièce. Seulement des mégots et leurs relents froids. Alors il m’appellera. Une fois à voix basse, une seconde fois plus fort. Il ira me chercher dans ma chambre. C’est là qu’il trouvera le petit mot que je viens de lui laisser, sur ma table de nuit.

 Lien vers chapitre 3copyright

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

13 réflexions au sujet de « Une vie sur deux, chapitre 2 »

  1. Oh oui oui oui, à suivre ! Le personnage est prenant, le mystère du studio aussi. L’écriture nous entraîne et on n’a pas envie de lâcher prise.
    J’aime beaucoup la définition des faux vieux et le « cendrier de cinquante-sept mètres carrés ».
    Maintenant, puisque vous demandez ce que nous pensons, il y a une phrase qui me gêne : « La faute à mon taux de testostérone, inversement proportionnel à mon nombre de neurones. » Elle m’a arrêtée dans la lecture. Tout ce qu’il y a autour coule tout seul, et d’un coup, cette phrase. Est-ce que le personnage la penserait ? de cette façon ? « taux » « inversement proportionnel ». Pour moi, c’est un peu bizarre de lire ça ici.

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    1. Ça me fait d’autant plus plaisir que je vous sais en vacances ou sur le point d’y partir. Concernant cette phrase, je suis assez d’accord avec vous. Parfois, le gout de la formule m’emporte, et de l’effet. Je suis vigilant car je me connais mais… le naturel… cela dit, le personnage le pense. Il n’est guère dupe de lui-même, de ses faiblesses. Le chapitre 3, si vous n’êtes pas encore partie, arrivera sans doute demain… !

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      1. Je suis une rapide. Partie cinq jours et revenue ce soir, ce fut court mais tellement bon (imaginez, de l’air frais, de la pluie même).
        Fin prête (enfin un peu liquéfiée quand même) pour la suite.

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  2. En vous lisant je me dis que les voies de la lecture sont aussi pénétrables que celles du plaisir ! 😉 Le personnage s’étoffe dans ce 2ème chapitre et j’avoue qu’il me plaît de plus en plus..

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  3. on connait un peut mieux le personnage et du coup son petit fils; j’aime bien son côté excentrique ; ce qui m’a gêné c’est sa femme décapitée (ça n’apporte rien à l’histoire, juste une réaction désagréable au lecteur, mais comme le personnage narrateur est provocateur, c’est sans doute voulu???)

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Dominique. Certes, c’est voulu. C’est le ton du personnage, sa façon d’entrevoir l’existence, avec une forme de désinvolture. mais c’est aussi mon gout imprescriptible pour l’humour noir dont je ne pourrais jamais me défaire tout à fait. Une manière d’aborder et de surmonter le tragique auquel nous sommes tous un jour ou l’autre confrontés.

      Aimé par 2 people

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