Une vie sur deux, chapitre 3

Grille sécurité sociale– Tiens, ça sent pas trop le mégot froid aujourd’hui.

– J’ai aéré. J’ai laissé les fenêtres ouvertes depuis trois jours.

– Ne me dis pas que Victor s’est arrêté de fumer ?! À son âge, ça pourrait le tuer.

– Mais non… Il est parti.

– Parti ? Comment ça, parti ?

J’ai hésité un instant. Pourquoi ne pas lui dire la vérité ? Après tout, Nathalie était ma meilleure amie. Mieux, nous allions nous marier, elle avait le droit de savoir.

– En tournage. Dans le Sud. Il sera absent une quinzaine de jours. Peut-être plus.

Inutile de l’inquiéter pour rien. Juste pour une fugue. Mon grand-père reviendrait quand il se serait lassé de sa conquête du moment. L’affaire d’une semaine ou deux.

– Il ne s’arrêtera jamais, poursuivit-elle en ôtant son imper pour le pendre à la patère de l’entrée. Ça me dépasse… Il a une bonne retraite et ça ne lui suffit pas. Moi, à sa place…

– Il m’a dit qu’il en profiterait sans doute pour voir une de ses amies qui vit dans le coin.

– Ça lui fera du bien, j’espère… Soupira-t-elle. Et à nous aussi. Je le trouve bizarre en ce moment, pas toi ?

– Il a toujours été bizarre.

– C’est pas faux.

Elle m’embrassa en passant avant de s’asseoir sur le divan afin d’ouvrir son fourre-tout pour en sortir un paquet.

– Viens voir, je suis passée prendre les faire-part chez l’imprimeur. – Les faire-part de quoi ?

Elle me lança un regard accusateur. À priori, elle attendait que je réponde à ma propre question. Quelqu’un était mort ? Sa mère ? Mon grand-père ? Non, pas lui, impossible, elle ne savait même pas qu’il avait disparu.

– Tu le fais exprès, là ? S’impatienta-t-elle. – Hum ? Bien sûr que je le fais exprès. Qu’est-ce que tu crois ? Que j’aurai oublié ça ?

Elle n’eut pas l’air convaincu par ma mauvaise foi, mais préféra laisser tomber. Profitant du répit, j’allais m’effondrer à ses côtés. Notre mariage ! Voilà ce qu’il y avait dans ce foutu paquet !

Au bout d’une dizaine de jours, je ne pouvais plus me mentir. Mon grand-père ne reviendrait plus. À dire vrai, j’en avais eu l’intuition dès la première lecture du mot qu’il m’avait laissé, je m’étais simplement refusé à l’admettre. Ce n’était guère son caractère de vous prévenir. De quoi que ce soit. Quand ça le prenait, il était capable de tout. Pour une bouteille ou pour une femme. Il avait déjà disparu, un jour ou deux. Il cuvait ou copulait dans un coin puis revenait sans crier gare avec un sourire entendu pour toute explication, plus en forme que jamais. Le fait de m’avoir écrit ce mot laissait présager le pire.

Une fouille minutieuse de l’appartement n’avait permis que de m’angoisser davantage sans m’apporter le moindre indice, la moindre piste. Si ce n’est qu’il n’avait rien emporté. Strictement rien. Pas de valise, pas de vêtement de rechange ou d’affaires de toilette, pas même son portable. Plus intrigant, la présence de son portefeuille. Il avait pris le soin de le sortir de la poche intérieure de son blouson d’aviateur marron, qui manquait à l’appel, pour le ranger –à mon intention ?- dans le tiroir du secrétaire de sa chambre, posé bien en évidence à côté de ses clefs de voiture, de sa carte grise, de son chéquier, de ses relevés de banque et de ses papiers administratifs. Rien n’y manquait : Carte bleue, permis de conduire, carte d’assuré social.

Que voulait-il me signifier par là ? Qu’il n’avait plus besoin de rien parce que… Je ne pouvais pas croire à son suicide. Pas lui. S’il y avait une seule personne sur Terre qui ne succomberait jamais à cette tentation, c’était bien Victor. Et si, malgré tout, c’était son but, pourquoi aurait-il pris la peine de disparaître avant de mettre fin à ses jours ? Pour me laisser dans l’incertitude ? Ça ne tenait pas debout.

 « Ne perds pas ton temps à me chercher, ne préviens personne.

Je suis ou je suis et j’y suis bien.

À toi de jouer maintenant.

Ton grand-père qui t’aime, Victor. »

En dépit de ses recommandations, je m’évertuais à le retrouver. En l’espace de quarante-huit heures, j’avais enquêté auprès de deux de ses plus proches amis et de sa demi-douzaine de maîtresses plus ou moins régulières, à ma connaissance. J’avais improvisé un prétexte, à peu près dans ce goût-là, avec de légères variantes selon mon interlocuteur : Victor était parti en voyage en oubliant son portable. Une maison de production cherchait à le contacter. Si jamais il les appelait ou leur envoyait une lettre, pouvaient-ils me le faire savoir ? Aucun d’eux n’avaient eu signe de vie de lui depuis son départ.

Il me fallait prendre une décision. Je ne pouvais plus continuer à faire comme si mon grand-père allait revenir. Soit je prévenais la police, soit je trouvais une solution permanente pour que personne ne s’inquiétât de sa disparition. Auquel cas, laquelle ?

 « Je suis ou je suis et j’y suis bien… »

Tant mieux pour toi. Parce que me concernant, ça n’allait pas très fort. Je vivais comme en sursis ou en liberté surveillée. Tu me suggérais entre les mots de ne pas m’en faire, tout en te marrant doucement entre les lignes. Allons, tu devais bien te douter par avance de ma réaction. Tu m’avais tout appris et je n’avais eu de cesse de te décevoir. Pardonne-moi, grand-père… S’il y en avait un qui aurait dû disparaître, c’était moi.

CPAMCette pensée prit ses aises dans mon cerveau toute la journée durant laquelle, comme tous les jours ouvrables depuis plus d’un semestre, j’apportais sans enthousiasme excessif mon humble contribution à combler le trou insondable de la sécurité sociale, tel Sisyphe, que d’autres creusaient dans le même temps avec plus de zèle, entre 9 heures et 17 heures, pauses et déjeuner compris, arrivée en retard et départ en avance non retenus, en compagnie de mes tout aussi mornes collègues surnuméraires de la CPAM.

C’est en consultant le courrier, le soir, tout en dînant de tomates mozzarelle et de pennes rigates à l’huile d’olive, que j’ai commencé à entrevoir une solution qui pouvait nous satisfaire mon aïeul et moi, à tout le moins nous réconcilier à distance, faute de mieux.

L’étude détaillée de son relevé bancaire me confirma que Victor n’avait pas tiré d’argent ni procédé à aucun paiement de quelque nature que ce soit depuis sa fugue. Elle m’apprit en outre que son virement de pension de retraite venait d’être effectué. Si mon grand-père avait tout organisé pour que son corps, ou sa piste, ne soient jamais retrouvés, tout en m’abandonnant les preuves matérielles de son identité, c’était à l’évidence à mon bénéfice.

 « À toi de jouer maintenant… »

En me tendant une perche invisible, il espérait que je prendrais sa place. En la saisissant, je ne ferai que respecter son dernier vœu et par-delà, me racheter à son égard.

A suivre ?

Liens vers : Chapitre 1, chapitre 2, chapitre 3B

Et surtout, je compte sur vos impressions, quelle qu’elles soient. Elles me sont précieuses…copyright

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

12 réflexions au sujet de « Une vie sur deux, chapitre 3 »

  1. Voilà qu’on change de narrateur. Le lecteur sait où est Victor, donc la question c’est comment le petit fils va évoluer; que veut provoquer le grand père??On est déjà loin du premier chapitre et de l’inquiétante chambre.

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    1. Le lecteur croit peut être savoir ou est Victor… mais est-il vraiment là ? Merci Dominique pour votre intérêt et votre bienveillance, c’est motivant ! C’est l’atout numéro un d’un blog, les échanges, les partages, et à chaud !

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  2. Chaleur et impatience ne font pas bon ménage. Je me rends compte que je me réjouis maintenant à chaque nouvel ajout et que je dois ensuite attendre pour la suite. Vous rendez-vous compte de la patience qu’il faut à vos lecteurs ?
    Ceci dit, je me demande ce qui se trame dans la tête du jeune homme (et de la votre), et si la demoiselle et lui vont vraiment finir l’histoire ensemble. J’ai l’impression que ce n’est pas elle qui va le réveiller. Elle ne semble pas comprendre grand chose à la passion. « Moi à sa place… » Or, c’est peut-être ce que le grand-père veut faire découvrir à son petit-fils.
    La seule chose évidente pour l’instant, c’est que j’attends la suite.

    Aimé par 1 personne

  3. Il a peut-être appris qu’il était affecté d’une maladie incurable. Que ces jours étaient comptés et qu’il ne souhaitait pas affronter une dégénérescence progressive qui l’amènerait inexorablement à l’inéluctable.
    Il a préféré taire l’annonce d’un mal qui le rongeait, partir sans explication, descendre à pied la rue de Crimée jusqu’aux quais du Canal de l’Ourcq et d’y piquer une tête pour cause de canicule !
    Il vaut mieux mourir quelque fois périr dans un accident, fut-il de noyade que de devenir grabataire ou légume et dépendre des siens !

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