Une vie sur deux (3B)

Fin du chapitre 3

… / …

Je passais une partie de la nuit, paradoxe apparent, à tenter d’y voir plus clair. Il me fallait envisager toutes les modalités et les conséquences de cette substitution. Vaincu par la fatigue, je m’allongeais sans pour autant parvenir à trouver le sommeil. Jusqu’à l’aube, je me retournais sous des draps moites, le torse en sueur, avant d’aller ouvrir la fenêtre pour aspirer l’air frais du petit matin. Curieusement, en dépit d’une migraine lancinante, je me sentis en forme, prêt à faire face à ce qui m’attendait. Sans doute aussi parce qu’on était samedi, un week-end de trois jours de surcroît, avec le lundi de Pentecôte chômé. Je m’étirais en bâillant.

– … Une attaque cérébrale ?!

– En plein tournage. Il a été hospitalisé sur place.

– Vacherie de merde… Où ça ?! J’y vais, il faut que j’y aille. Il est où, bordel ? il est où, Jérôme ?

Jean-Charles était le meilleur ami de Victor, de qui il tenait son surnom dans le métier, Jean-Chi. Ça lui allait parfaitement, ça le résumait. Il ronchonnait à propos de tout et de n’importe quoi. Jamais content mais toujours là quand il le fallait. Un chef accessoiriste hors pair, une grande gueule aux doigts de fée. Seulement là, il n’avait presque plus le cœur à ronchonner. Il faisait peine à voir et j’étais sur le point de craquer moi aussi et de lui avouer mon mensonge.

– … Au Portugal. – Au Portugal ?! S’exclama-t-il. Mais il va crever au Portugal ! Faut le sortir de là !

– T’inquiètes pas pour lui. Ils vont le rapatrier dans trois jours.

– Trois jours ? Dans trois jours ! Pourquoi pas dans un an tant qu’ils y sont ! s’égosilla-t-il. Chiotte ! C’est qui, cette prod de merde encore ? Ils vont m’entendre, ces pingouins !

Je lui serrais chaleureusement l’avant-bras.

– Je m’en charge, Jean-Chi, je me charge de tout. Ils m’ont assuré qu’il s’en sortirait…

– Encore heureux, oui… Ils ont intérêt à ce qu’il s’en sorte, maugréa-t-il.

– Seulement…

– Quoi ? Seulement quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Va-z-y Bordel !

Je m’écœurais moi-même, mais je n’avais plus le choix.

– … Seulement… Il en gardera des séquelles.

– Des séquelles… Répéta-t-il avec angoisse.

– La mémoire surtout. Il risque de ne plus reconnaître personne.

– Victor ? Pas moi quand même, pas lui…

Sa voix se fit plus faible, plus implorante. Il ne me restait plus qu’à porter l’estocade.

– Et aussi de ne plus pouvoir parler.

Jean-Chi se tassa sur lui-même, le regard vide.

– Il aura besoin de soins, d’une assistance permanente. Lui précisai-je. Ils m’ont conseillé de le placer dans une maison médicalisée. Dès que j’en aurais trouvé une, je te tiendrais au courant, t’en fais pas.

Lorsque je m’éloignais de son pavillon de meulière, en redescendant la colline jusqu’à la gare R.E.R de Sèvres, le soulagement supplanta ma honte. Il fallait en passer par là pour dissuader ses proches relations de revoir Victor. Les autres seraient moins difficiles à convaincre. Ils le furent, en dépit de quelques larmes versées sur son sort par ses maîtresses.

Dans les semaines qui viendraient, je les tiendrais au courant de l’évolution de son état… Guère plus brillant surtout. Stable tout de même. Je leur déconseillerais, suivant en cela l’avis du psychiatre traitant, de lui rendre visite, tout en les remerciant avec chaleur. Quant à la maison médicalisée, il me suffirait d’en trouver une à plusieurs heures de transport, afin de décourager toutes velléités.

– Qu’est-ce que tu en penses ?

– Hum ? Rien.

– Jérôme…

Je l’avoue, j’étais loin d’elle, loin de cette salle de réception où nous nous trouvions, la troisième que nous visitions depuis le matin et Nathalie n’était pas dupe.

– Non, je veux dire, ça va, ça ira, non ? Lui lançai-je à tout hasard.

– Ça ira ? C’est bien ça. Peut-être qu’on peut juste trouver mieux que « ça ira », tu ne crois pas ?

Elle avait raison. Elle aimait avoir raison et dans l’ensemble j’aimais aussi qu’elle ait raison. Ça me dispensait d’avoir un avis. C’est ce qui me plaisait avant tout dans notre relation. Toujours est-il que cette fois, elle avait vraiment raison. Mon « Ça ira » résumait cette salle. Il aurait pu lui servir de slogan. Insuffisant aux yeux de ma future pour accueillir notre mariage.

Nous avons écumé l’Yonne à bord de sa Twingo le reste du dimanche, après avoir quadrillé la Nièvre le mois précédent à la recherche de la salle idéale pour un budget réaliste. Avec ou sans terrasse, avec ou sans jardin, avec ou sans sono, avec ou sans cheminée, style rustique, récent ou faux rustique récent avec fausses ou vraies poutres apparentes, chaque fois, une option manquait à l’appel.

– La prochaine, c’est la bonne, se persuadait Nathalie en reprenant le volant.

Si la suivante y manqua de justesse, la faute à son tarif rédhibitoire, elle me permit néanmoins d’aborder le sujet de mon grand-père. En effet, l’hôtel-restaurant dont elle faisait partie jouxtait une résidence pour seniors. L’occasion était trop belle.

– Ça t’ennuierait si on y jetait un œil ?

– Attends Jérôme… Tu ne voudrais quand même pas qu’on organise notre mariage dans une maison de retraite ?!

– C’est pour Victor. Il est passé en coup de vent hier soir. Avant de repartir chez une amie pour le week-end, il m’a annoncé qu’il pensait vendre l’appartement. Il envisage de s’installer dans ce genre d’endroit.

– Victor ? Victor, là-dedans ?!

Effectivement, ça ne lui ressemblait pas, seulement je n’avais pu trouver mieux pour justifier son éloignement. Alors j’ai brodé pendant que nous visitions rapidement cette résidence… Il avait beaucoup vieilli ces derniers mois… La plupart de ses copains étaient soit décédés, soit hospitalisés, soit justement dans ce genre d’endroit… Ça lui avait donné un coup au moral. Notre mariage avait fini par le décider. Il ne voulait pas être à notre charge.

Comme je m’en doutais, Nathalie se laissa pour une fois facilement convaincre. Elle n’appréciait que modérément l’excentricité fumeuse de mon grand-père. Au point qu’à la fin de cette visite express, elle se fendit d’un commentaire succinct.

– Ça ira. Ça ira bien pour lui, non ?

Entre elle et moi, dès le début de notre relation, un rapport équilibré s’était installé à défaut de rapports passionnés. Nous nous complétions. Ma jeunesse studieuse l’avait séduite et rassurée, j’avais été attirée par sa maturité. À presque trente ans alors, elle n’avait connu que de brèves rencontres, dont le seul résultat notable fut de lui laisser un goût fort modéré pour les transports du corps. De mon côté, sortant à peine d’une adolescence tourmentée, pléonasme certes, si ce n’est que la mienne le fut au-delà de toutes normes, j’abordais ces transports du bout des doigts avec un mélange d’appréhension somme toute banale et de répulsion honteuse qui s’érigeait, se raidissait douloureusement à toute heure de la journée contre le coton rêche de mon slip pour s’achever la nuit en rêves humides et draps souillés.

Bien qu’elle ne fut pas mon initiatrice, Nathalie devint sans conteste mon mentor. Hormis les mathématiques, elle m’enseigna, progressivement pour commencer – j’étais mineur à l’époque – le platonisme en me dévoilant avec parcimonie son anatomie en classe, chapitre par chapitre : Décolletés entrouverts, suivi de chemisiers dont la transparence s’accentua au prorata de mes progrès. En cours particulier, elle me fit ensuite découvrir le stoïcisme coïtal par l’étude de classiques comme l’absence de soutien-gorge, la longueur de jupe, l’évocation prometteuse des collants, des bas, des jambes nues, de l’entrejambe, avec et sans culotte. Le bac en poche, j’eus droit ensuite à une formation accélérée en onanisme pratiquant. À raison de trois séances hebdomadaires, à son domicile, elle me masturbait avec science, en variant les paramètres, rythme, pression, amplitude, selon une courbe logarithmique.

La reprise du mardi matin à la CPAM me fut beaucoup moins pénible qu’à mes collègues. À leur décharge, ils savaient qu’ils devraient pour la plupart attendre encore de nombreuses annuités avant de profiter de leur retraite, ce que je m’apprêtais à faire. Je demandais un entretien privé à ma supérieure hiérarchique afin qu’elle m’accordât, selon les textes en vigueur, un congé d’un an pour convenance personnelle. J’avançais un prétexte vague mais suffisant de problème familial, ce qui n’était pas si faux, assurant ainsi mes arrières. Si, à la fin de cette période sabbatique, tout ne s’était pas déroulé comme je l’espérais, je pourrais toujours reprendre le fil de mon existence au point où je l’avais laissée.

Une heure avant la fermeture, comme il est de coutume, j’offris un modeste pot d’adieu.

copyright Les prochains chapitres, je les publierais éventuellement sur une page, à la suite des trois premiers, et non plus en articles. Sans illustrations. A l’attention de ceux qui préfèrent lire dans la continuité, ont envie de découvrir la suite et transmettre leur avis, leur impressions, leurs critiques, et qui me seront précieux pour améliorer ce récit. Merci.

Liens vers :

Chapitre 1

Chapitre 2

début Chapitre 3

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

12 réflexions au sujet de “Une vie sur deux (3B)”

  1. heu…..l’impression ressentie en lisant les 3 chapitres à la suite (pas eu le temps avant aujourd’hui) c’est que c’est Jérôme qui s’est installé ds la maison de retraite du premier chapitre….mais ‘du coup’, où est Victor……et ce n’est peut-être pas ‘important’…….intrigant et intéressant…..à moins que je n’aie rien ‘compris’ et c’est peut-être le but du *je* 😉

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  2. Moi, c’est juste le mot « professorale » qui me gène. Il était déjà présent dans le début du chapitre 2. Est-ce un mot à répéter en quelques pages ? Voilà, c’est tout pour l’instant.
    Sinon, je constate que Victor donne bien du boulot à son petit-fils qui me semble toujours peu investi dans son mariage.
    Evidemment, je continuerai la lecture. Ce que je voudrais ajouter, c’est que nous ne pouvons avoir la même lecture par fragment que si nous possédions le roman dans son ensemble. Il faut en tenir compte, je crois, pour les avis que nous vous exprimons.

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    1. En effet, la répétition m’avait échappé, je la corrigerais. Merci pour cette lecture « pointue ». Pour la lecture en continue, certes, c’est préférable. Disons que ces 3 premiers chapitres étaient une sorte d’examen de passage… voir s’ils suscitaient suffisamment d’intérêt. Je publierais la suite, et ces trois premiers chapitres modifiés, comme je l’ai précisé, sur une page spécifique.

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  3. Ha hé bien non, Victor n’est pas dans celle-là, peut-être encore dans la première à la chambre mystérieuse avec sa voisine malicieuse? En tout cas, je trouve que Jérôme se fait vite à l’idée d’empocher la retraite du grand-père (d’après ce que je crois comprendre…) mais que va-t-il faire de son année de disponibilité? J’avoue que j’aurais plus de facilité à suivre avec un texte en continu… Et son père? On s’en fiche? Jérôme ne l’a pas connu? On l’saura plus tard? ou ça ne compte pas… En tout cas tu vois; Cette histoire m’intéresse et me plait. Je pars mardi mais serais contente de la retrouver début août!

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    1. Merci Marité, les questions que tu poses trouveront bien sur leurs réponses au fil des chapitres. Et quand tu reviendras, tu pourras en découvrir quelques unes, sans doute sur une page appropriée, à lire en continu. Bonnes vacances surtout !!

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  4. Ils l’ont visitée cette maison de retraite, je reste dans le flou, il ne se passe rien?. Chapitre de transition en tout cas où les choses se posent.
    (je pars en vacances dimanche 12, ne vous étonnez pas si je ne suis pas votre texte, à très bientôt!)

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    1. Oui, ils l’ont visitée. Non, il ne se passe rien durant cette visite, car Victor n’est à priori pas là. Pas encore, à moins que ce ne soit pas celle-là… ou que la suite ne réserve une surprise… Manifestement, Jérôme à une idée derrière la tête qu’il met peu à peu en place…
      Bonnes vacances Dominique, profitez en bien !

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