Rictus

"Je veux pus êt’ des Écrasés,
D’ la Mufflerie contemporaine ;
J’ vas dir’ les maux, les pleurs, les haines
D’ ceuss’ qui s’appell’nt « Civilisés » !

Et au milieu d’ leur balthasar
J’ vas surgir, moi (comm’ par hasard),
Et fair’ luire aux yeux effarés
Mon p’tit « Mané, Thécel, Pharès ! »

Et qu’on m’ tue ou qu’ j’aille en prison,
J’ m’en fous, j’ n’ connais pus d’ contraintes :
J’ suis l’Homme Modern’, qui pouss’ sa plainte,
Et vous savez ben qu’ j’ai raison !"
Illustration de Steinlein pour
Illustration de Steinlein pour « Le printemps » De Rictus

Lorsque j’ai découvert « Les soliloques du pauvre », de Yohan Rictus, écrit en 1894-95, je ne pouvais m’empêcher de le dire à voix haute. Texte incantatoire, jubilatoire de verve, d’inventions, imprégné par l’énergie du désespoir et sa politesse en corolaire, l’humour. Monologue tragi-comique d’une force intemporelle sur les déshérités de la prospérité, sales et puants comme nos regards sombres et fuyants, repoussants seigneurs de la déchéance, ratiboiseurs de bonne conscience.

œuvre d'artiste argentin exposé à La Maison Rouge, à Bastille.
œuvre d’artiste argentin exposé à La Maison Rouge, à Bastille.

Avec un jeune comédien rencontré dans un cours d’art dramatique, nous avions décidé de jouer ce texte et de le mettre en scène à deux comme un écho. Nous l’avons joué dans des cabarets, au Bateau Ivre à Paris notamment, et en province dans des cafés théâtres, des restaurants, des bars.

Parfois, le public ignorait même que nous étions en train de jouer. Accoudés au comptoir, habillés de loques et mal rasés, nous passions pour de vrais clodos (le mot sdf n’était pas encore de mise), un peu saoul, beaucoup sales (artificiellement je vous rassure). Deux épaves qui se mettaient à converser, à éructer. Puis, bien sur, au bout de quelques instant de gênes et de confusion, ils comprenaient, grâce à l’attitude souriante et complice du patron et se mettaient à se détendre…

Au Bateau Ivre, près de la place de la contrescarpe, un soir, nous montions sur la petite scène, étonnés de voir la salle pleine. Il s’agit en fait d’une cave voutée d’une cinquantaine de places. Les cinq premières minutes ne déclenchèrent aucun sourire, encore moins de rires, même feutrés. Au fur et à mesure de la représentation, les spectateurs se levèrent, deux par deux pour commencer puis par grappe de cinq. Au bout d’un quart d’heure, il n’y avait plus que deux amis invités pour lesquels nous avons continué, entre consternation et hilarité. Le directeur d’alors est venu ensuite nous expliquer, mal à l’aise, qu’il avait convaincu un car de touriste allemands d’entrer…

Le comédien qui me donnait la réplique n’avait pas que le don de la comédie, supérieur au mien, redoutable joueur d’échecs par ailleurs, il avait aussi celui d’être imprévisible. Jamais ou on l’attendait, jamais quand on l’attendait.

Après notre modeste mais joyeuse tournée estivale en province, nous devions reprendre le spectacle au Bateau Ivre à la rentrée. Comme il n’avait pas vraiment de domicile, et que le portable n’était pas encore inventé (je sais, ça semble la préhistoire), il me donna les numéros fixes de deux petites amies chez qui il avait laissé des affaires et passait régulièrement. C’était un grand séducteur, d’autant plus grand qu’il n’en avait pas vraiment le physique. Mais son regard illuminé de passionné, sa sensibilité et son intelligence affutées le rendait irrésistible auprès de la gente féminine.

Deux semaines avant la reprise du spectacle, j’appelais ces deux numéros. L’une me répondit qu’elle ne l’avait pas vu depuis six mois, la seconde ignorait carrément de qui il s’agissait. Je n’insistais pas bien que je crus déceler dans la voix de la seconde une mauvaise foi teintée d’amertume. Je contactais ensuite nos amis communs sans succès. Pas de traces de lui. Impossible de le joindre.

Je ne l’ai plus jamais revu. Une nuit, plusieurs mois après qu’il m’eut fait faux bond, mon téléphone sonna vers deux heures du matin. Sa voix résonna dans mon esprit embrumé. Il m’annonça être dans une gare située à deux ou trois heures de Paris, sans le sou, et me demandait de venir le chercher. J’ai raccroché et je me suis rendormi. Ce fut la dernière fois que nous nous sommes parlés.

J’ai eu cependant quelques échos de lui récemment par un ami commun, soit vingt cinq ans plus tard. Après l’avoir revu, il avait à nouveau disparu subitement sans plus donner signe de vie.

Portrait de Yohan Rictus par Steinlen
Portrait de Yohan Rictus par Steinlen

Lire ici : « Les soliloques du pauvre » de Yohan Rictus ».

Pour en savoir plus sur Yohan Rictus

Je vous annonce également qu’il y a deux nouveaux chapitres de mon roman sur la page dédiée : Une vie sur deux.

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

24 réflexions au sujet de « Rictus »

  1. C’est vrai que dès qu’on commence la lecture de ces quelques phrases des soliloques on a besoin de les dire à haute voix, c’est très sonore.
    Quelle histoire cet homme. On dirait une étoile filante.

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    1. N’est-ce pas ? Il est un peu retombé dans l’oubli, à tort selon moi. Ça reste terriblement actuel. Au fait, vous avez reconnu la photo bien sur… Je l’ai prise cet après-midi à la Maison Rouge, nous y sommes allés avec ma fille. On a beaucoup aimé !

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      1. Et, j’ai pas osé vous demandé mais comment peut-on arriver à prononcer l’association « j’ n’ connais » dans
        « J’ m’en fous, j’ n’ connais pus d’ contraintes »
        ch’uis tatillonne, mais ça m’a gêner dans la lecture voix haute, je répétais en boucle sans y arriver… pénible je suis.
        Je suis contente que vous ayez aimé la maison rouge.

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    1. Merci Manal, j’apprécie. C’était vraiment mes débuts de comédien (je l’ai été une dizaine d’années). J’ai beaucoup appris durant ces années, je n’en ai ni nostalgie ni regret. On a tous plus ou moins un clodo en nous…

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