Trente-sixième dessous

labyrinthe videoNiveau 4. Les portes coulissent, Evelyne sort de l’ascenseur. Elle se retourne vers l’intérieur de la cage pour échanger quelques mots avec Denis. Des mots aimables si l’on en croit son sourire. Puis elle s’éloigne à pas pressé, son fourre-tout en cuir jaune sous le bras, en sandales tressées jaunes également, comme sa montre à son poignet. Jupe mi-longue évasée et tunique parme échancrée dans le dos. Quarante et un ans, cheveux mi long bruns, taille fine, cambrée, jambes fuselées,  sa silhouette sort du champ de la caméra de surveillance.

Ascenseurniveau0Le vigile repasse une seconde fois l’enregistrement sur la vidéo de contrôle, devant Denis, tassé sur une chaise, l’air misérable, ses mocassins croisés sous lui, son blouson plié sur ses genoux, sa sacoche à ses pieds.

Cinq heures ont passé depuis qu’elle est sortie de cet ascenseur pour rejoindre les toilettes. Evelyne devait le retrouver dans le hall d’accueil du musée. Entretemps, il a laissé trois messages sur le répondeur de son Smartphone, il est remonté la chercher, est redescendu par les escaliers, repassé par chaque étage. En vain, avant d’alerter la sécurité il y a environ quarante cinq minutes.

Des agents sont en train de la rechercher à tous les étages. Le musée se vide de ses derniers visiteurs et va fermer ses portes.

Une heure plus tard, au commissariat, un lieutenant de police tente d’obtenir des renseignements sans zèle excessif. Denis lui répond d’une voix morne, éteinte. Non, ils ne sont pas mariés, ils ne vivent même pas ensemble mais se fréquentent depuis presque six ans. En tant que veuf et divorcée, ils ont décidés de rester ainsi pour leurs enfants respectifs, du moins jusqu’à leur majorité. Ce qui est le cas depuis peu pour le fils de Denis, de douze ans plus âgés , mais les deux enfants d’Evelyne sont à peine entrés dans l’adolescence. D’ailleurs, cette semaine, elle n’en avait pas la garde. C’était le tour de son ex.

Non, elle n’avait aucune raison de disparaitre ainsi. Ils s’entendaient à merveille et les disputes entre eux étaient d’autant plus rares et brèves qu’ils se voyaient pour le meilleur, sans les soucis du quotidien. Le lieutenant le prévient qu’il ne peut lancer une vraie recherche sans un dépôt de plainte contre X, Evelyne étant majeure. Elle est donc libre d’agir à sa guise. Et même si on la retrouverait, on ne pourrait le prévenir que si elle y consentait. C’est la loi.

Denis hoche la tête sans grande conviction. D’un geste las, il signe au bas des documents que lui tend le lieutenant, qui finit par s’enquérir des coordonnées de l’ex-mari pour le prévenir. A moins qu’elle ne soit simplement retournée chez lui après tout, avec ses enfants ? Il l’a peut-être prévenu en urgence que l’un d’eux était malade, ou avait eu un petit accident, envisage le policier, tout épaté de lui-même à l’idée d’avoir enfin eu une intuition, un déduction plausible, le début d’une piste. Impossible, selon Denis. Ce genre d’imprévu est déjà arrivé. A chaque fois, elle l’en informait. Quoi qu’il en soit, il ne connait pas son numéro, ni même son adresse. Pourquoi les connaitrait il ?

Le lieutenant le rassure. Son nom et son adresse devrait lui suffire à le retrouver. A la fin de leur entretien, un collègue les rejoint dans le bureau pour leur annoncer qu’il a pu visionner un enregistrement la montrant brièvement en train de ressortir du Musée avec un autre homme.

Non, ce n’est pas son ex. Denis n’a jamais vu cet homme, plus jeune que lui, plus grand, plus séduisant, et qui lui tient la main. Ils ont l’air heureux. La plainte n’a plus de raison d’être.

Durant le trajet en métro jusqu’à son domicile, son regard s’arrête un instant sur un vieux couple assis en face de lui et leur sourit.

36ème dessous
36ème dessous

Parvenu dans le hall de son immeuble, il prend à nouveau l’ascenseur, seul cette fois, pour monter au troisième. Il se revoit dans l’autre avec cette femme séduisante à laquelle il a demandé, lorsqu’elle sortait.

Excusez moi Madame, je crois que je me suis trompé. L’expo temporaire sur le Hip Hop, c’est au sixième ?

Elle s’est retournée, une seconde surprise, puis son visage s’est éclairé.

Ah désolé, je ne sais pas. Ce ne serait pas au premier plutôt ?

– Ça ne fait rien, je trouverai bien. Merci, bonne journée !

– A vous aussi.

Elle avait un visage à s’appeler Evelyne. L’avant dernière ressemblait plus à une Juliette.

Avant de tourner la clef dans sa porte et d’entrer, il range le portable à carte rechargeable, éteint, au fond de sa sacoche. Pas le sien, celui de ses multiples femmes qui disparaissent une fois par mois, quand il sent cette angoisse montée en lui et l’étouffer. De la cuisine, son épouse l’accueille d’un « tu as pensé au pain de seigle, doudou ?

Evelyne n’aime sans doute pas le pain de seigle. Comme lui. Et elle ne doit pas être non plus du genre à appeler son compagnon « doudou ».

Bien sur, ma puce.

Il souligne la puce d’un raclement de gorge et claque la porte. Un jour, c’est lui qui disparaitra. Pour de bon. Il sortira d’un ascenseur sous prétexte d’aller au toilettes, se tournera vers sa femme et lui dira.

– Attends moi dans le hall, j’en ai pour cinq minutes.

copyrightLe thème de cette courte nouvelle, une disparition dans un ascenseur, m’a été proposé par ‘vy, « les oiseaux dans le bocal » merci à elle ! Pour voir son blog, cliquer sur « vers d’autres moments »

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

12 réflexions au sujet de “Trente-sixième dessous”

  1. Merci Francis pour cette étonnante histoire! Suis encore un peu « JET’larguée » mais contente de retrouver ton Blog! La version du « Voisin » de ‘vy m’a beaucoup plu aussi, alors à bientôt!
    Tiens, si ça t’inspire (mais tout t’inspire!) tu nous inventerais pas qq ptite nouvelle qui se passerait en Amérique du Sud? (genre Vénézuéla…)

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    1. Ça me fait plaisir de te savoir de retour, mais si je présume que tu serais bien restée encore un moment là-bas. Pour le Vénézuéla, je ne suis pas contre, mais il faudrait que tu m’en dises un peu plus tout de même…

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  2. Ah oui, c’est pas mal comme disparition, et c’est intéressant de voir comment vous avez traité le thème. Je constate qu’on ne disparait pas dans les ascenseurs de l’IMA comme dans ceux du Louvre.

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