Anthony, dit Zico

boite-chaussure-homme-femmeSitôt son paquet déposé, comme par mégarde, comme un oubli, une silhouette se hâte vers la sortie. Dans un quart d’heure, ce ne seront plus les soldes au « Printemps », mais le carnage.

Alors que ce livreur fugitif se dissout déjà dehors, Antony -Zico pour ses potes parce qu’il met toujours la musique à fond- s’élance en roulant des mécaniques vers le rayon de chaussures pour hommes, sans se laisser dévier de sa trajectoire par l’essaim de fouineuses papotantes qui butinent leurs achats du samedi après-midi… Bijoux dorés, parfums ambrés, nuisettes rouges, dessous noirs, vestes blanches…

Lui, Zico, il sait ce qu’il veut. Des mois qu’il le sait, des mois de privations… Ni clope, ni cinoche, ni bière avec sa bande après son boulot de préposé aux déjections canines de Panam… des mois qu’il racle le fond de ses tiroirs pour se payer son Graal.

C’est à peine s’il accorde un coup d’oeil aux appâts justes à point de la vendeuse, lorsque celle-ci l’interroge sur ce qu’il désire. Ce qu’il désire… !

santiagUne paire de Santiag. Vous savez, en vrai cuir, avec de la peau de serpent et des clous partout, en forme d’étoiles, avec aussi du chrome sur les bouts et les talons. Du quarante-quatre. Tu vois quoi, celles à trois cents quarante neuf sacs. Moins quinze pour cent aujourd’hui, c’est bien ça ?

La fille s’exécute en tortillant ses appâts en pure perte sous sa blouse. Zico sifflote un air de heavy metal. La bombe, tapie dans du papier de soie, à l’affût au fond d’une boite à chaussures, rumine sa puissance destructive.

Dès que la blouse réapparait à son horizon, Zico retire ses boots flapies, prêt à se laisser chausser par des doigts experts aux ongles vernis. Ça, pour être verni, il l’est. Ça oui !

Il talonne le sol fièrement, puis arque légèrement les jambes afin d’accentuer le style. C’est mieux que de marcher sur des nuages.

Je les garde aux pieds.

La vendeuse l’emmène en boudant jusqu’à la caisse, au bas de laquelle git l’engin meurtrier dans son carton, enveloppé dans un sac en plastique du magasin. Zico paye son bonheur en liquide en se disant qu’avec cette paire de pompes, il va faire un malheur. Il se sent de taille à écraser la vie et ses emmerdes sous ses bottes de sept lieues.

Il fait un pas, ça y est : la charge explose.

L’enfer jaillit de la boite, l’atroce mugit et lacère les chairs, disperse le brouhaha en sanglots visqueux, touille les rouges, les dorés, les ambres et les blancs en arc-en-ciel poisseux.

Ça dure une seconde, ça dure une éternité.

Puis quelques râles, quelques vaguelettes sous les décombres… Des hommes et des femmes qui tentent d’éponger leurs souffrances, de reprendre ce qu’il reste de leurs esprits. Zico est de ceux-là. Dès qu’il revient à lui, sans se soucier de ses nombreuses blessures, son premier réflexe est pour sa dernière acquisition. Il vérifie dans un sursaut si on ne lui a pas bousillé ses bottes.

Ses Santiags se sont volatilisées, envolées en fumée ! Nulle trace du plus petit morceau de cuir carbonisé. Zico refuse de se rendre à l’évidence. Aussitôt, ses mains fouillent sous les gravas, soulèvent des lambeaux de blouse, retournent des corps disloqués… Zico rampe à la recherche d’un talon, d’une semelle…

Enfin, son visage rayonne sous la poussière coagulée.

Propulsées par le choc, sur une étagère, « elles » l’attendent, miraculeusement épargnées. Intactes ! Sans la moindre balafre ! Les étoiles cloutées scintillent toujours, les fers chromés brillent encore sur les pointes.

« Elles » n’ont même subi aucune déformation grâce à ses jambes, restées à l’intérieur, dont les rotules reluisent hors des fourreaux.

Le voici rassuré. Alors, seulement, Zico pousse un hurlement.

copyrightPour ceux ou celles qui le suivent ou ont envie de le découvrir, le roman vient d’être mis à jour sur la page d’accueil avec deux chapitres supplémentaires… Merci encore pour vos commentaires et votre fidélité qui m’encourage.

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

29 réflexions au sujet de « Anthony, dit Zico »

  1. J’ai englouti moi aussi. Je sentais le personnage à fond. J’étais avec lui… J’ai presque eu envie de pleurer/crier/me révolter quand l’explosion s’est produite… contre l’histoire… et contre vous un peu aussi… sourire…
    Mais dites-moi Francis, ça se pourrait une autre fin?… un jour peut-être quand vous n’aurez rien sur la planche… pour rire… une suite à l’eau de rose, une comédie à l’américaine? Où tout irait pareil jusqu’à… Il fait un pas, ça y est…

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    1. Votre message me comble. Quand à la comédie américaine, légère avec happy end, j’y ai été confronté durant ma carrière de scénariste assez souvent (que ce soit au cinéma, ou surtout en tv…) ces nouvelles sont donc aussi pour moi des échappatoires justement, ou j’écris sans souci de censure, d’audimat ou de budget. Donc j’en profite sans scrupule pour aborder des univers qui me sont vraiment proches. L’humour noir, le fantastique, l’absurde, et la poésie, entre autres. Bref, ce qui n’est guère « vendeur » pour nombre de producteurs.

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      1. Je m’en doute… mais bien que je comprenne ce désir d’envoyer paître la censure et les autres facteurs « empêcheurs de vivre », j’aurais bien aimé le suivre juste un peu plus longtemps ce personnage… rester un moment encore dans sa tête, le connaître un peu plus… il m’est vite devenu attachant… si intensément ancré qu’il est dans SA vie…
        Disons que… de la voir aussi vite se défaire en morceaux cette vie… m’aura un peu laissée sur ma faim. Et je dis tout cela avec le sourire, bien sûr!

        Aimé par 1 personne

        1. Je peux le comprendre, il y a d’ailleurs d’autres lecteurs qui me semblent de même. Qui sait ? Je reprendrais peut être le cours de son existence, avant ou après cet épisode dramatique de sa vie. Après tout, c’est très flatteur. Cela indique que ce personnage existe pleinement en peu de temps.

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  2. C’est le seul texte que j’ai lu sur Zico; il est très bon, rien à dire, l’envie de lire du début jusqu’à la fin, précis, vivant, animé, le personnage on l’adopte, on vit son rêve. Mais atroce: au ciné ça paie! Chute superbe, éclatante devrais-je dire 😉

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