par les fenêtres

Fenêtre sur MonaD’où me vient parfois cette impression persistante, qu’elle soit agréable ou pesante selon les moments, de regarder la vie par une fenêtre ? D’assister à l’existence, d’être un témoin éberlué, privilégié ou consterné, un spectateur derrière une vitre, devant cet écran translucide, privé de ses odeurs, sans ses bruits et ses turbulences, sans la morsure du froid, le souffle du vent ou la vague de chaleur.

Viser l'horizon
Vue sur le Cher, Château de Chenonceau

Contempler à une certaine distance, séparé par un mur invisible de ce qui se trame, se noue, se défait, se déroule sous nos yeux, s’épanouit ou se désagrège, sans y participer. Voir sans être vu, non pas en voyeur cependant, mais en observateur.

Cela fait ressurgir le souvenir de mon grand-père. Dans ses dernières années, il passait des heures devant sa baie vitrée donnant sur la rue, une rue de village fréquentée uniquement par des chats, quelques voisins et une ou deux voitures dans toute la journée. Il était absorbé comme on peut l’être devant le scintillement des braises d’un feu de cheminée, face au ballet lent en suspension des poissons d’aquarium, des feuilles virevoltantes des arbres ou du défilé imperceptible des nuages. Ce n’était pas pour épier, comme on pourrait le croire. Il se foutait pas mal de qui faisait quoi, ce n’était pas du tout son genre. A la rigueur, il s’en amusait, goguenard, quand il le découvrait par hasard. A bien y réfléchir, j’en suis arrivé à la conclusion qu’il prenait tout simplement congé de la vie. Il s’imprégnait de ses derniers restes en se détachant progressivement, en faisant le flou, en baissant le rideau. D’ailleurs il s’est éteint une nuit peu après que ses yeux aient rendu l’âme.

Cela me rappelle aussi une coutume qui a totalement disparu de nos villes. Lorsque j’étais enfant, et plus encore sans aucun doute auparavant, il y avait des mendiants, des musiciens ou des chanteurs de rue, qui venaient quêter dans les cours d’immeuble. « A votre bon cœur, messieurs dame. » Ma mère me donnait une pièce en nickel que je jetais de la fenêtre et qui tintait sur le sol quand je ratais la cible de la casquette tendue vers moi. C’est même l’origine de l’expression « jeter l’argent par les fenêtres ».

Quant à se défenestrer, ne serait ce pas en fait un suicide en forme d’aveu ? Je n’ai pas pu entrer dans le monde, je me me suis senti rejeté, donc je me jette une dernière fois vers lui ou contre lui.

vue de la chambre
Vue de la fenêtre de la chambre de Léonard de Vinci au Clos Lucé, à Amboise

La source de cet article m’est venu hier, lors de la visite du Clos Lucé, à Amboise, au bord de la Loire. je me suis surpris à me prendre pour Léonard de Vinci, un instant je vous rassure, en découvrant la vue sur le parc de sa dernière demeure, de la fenêtre de sa chambre. A quoi songeait-il il y a cinq cent ans à cet endroit même, derrière ces carreaux à croisillons, jusqu’où son œil exercé pouvait il percer le paysage pour en percevoir tous les mystères, en révéler tous les secrets ?

Et nous, derrière nos écrans, ces fenêtres virtuelles , ne devenons nous pas chaque jour un peu plus spectateur de nos vies, nous montrant autant sinon plus que nous regardons vraiment, vivant par procuration, à l’abri de nous mêmes ?

Ci-dessous, une série de photos, de vues, autour du thème des fenêtres, que j’ai prise cette semaine en visitant quelques châteaux… (Cliquez pour faire défiler et agrandir si cela vous dit de vous pencher par les fenêtres…)

Un cadeau de fin d’année vous attend, sur la page « moments secrets« : des photos d’une exposition installation d’un artiste contemporain, Sarkis, qui traite également un peu de ce sujet et que j’ai découvert avec grand intérêt aujourd’hui même au Château de Chaumont sur Loire, alors que je terminais cet article. Pour y accéder, le nouveau mot de passe est contenu dans cet article. C’est le nom de la ville, sans majuscule, de la dernière résidence du peintre de la Joconde…

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

52 réflexions au sujet de « par les fenêtres »

  1. Je n’allais copier que le passage des fenêtres (parce que j’ai pensé à ton article en le lisant), mais le reste est indissociable et beau aussi (dans le fond ton article qui se poursuit sur Moments secrets ne s’arrête pas aux fenêtres, et si le texte qui suit concerne un hôtel, il pourrait bien aller aussi dans un château au passé historique comme ceux que tu as visités) :
    « Il avait donné au rez-de-chaussée et aux étages le nom de « tomes », aux chambres celui de « chapitres », les couloirs s’appelaient « marges », les portes « pages de garde », les lits « in-folio », les draps et les taies d’oreillers « buvards », car selon lui s’y imprégnaient les rêves, les gémissements, les souffles et les humeurs des corps des dormeurs. Aux miroirs qui ornaient les murs des chambres en abondance, revenait le titre de « palimpsestes », les reflets de tous ceux et celles qui s’y étaient un instant profilés se recouvrant les uns les autres en strates impalpables. Les fenêtres étaient qualifiées de « pupitres », le jour y déposant des feuillets de lumière, la pluie des signes follets, le brouillard des touffes d’ombre, la nuit un volume noir. »
    extrait d’A la table des hommes – Sylvie Germain

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  2. La fenêtre, point de vue sur le monde, c’est évidemment Hitchcock pour le cinéma (et là ma culture filmique bute, car un peu faiblarde, Fritz Lang peut-être ?) En bande dessinée, Frank Miller et Will Eisner sont de grands utilisateurs de ce « cadre dans le cadre ». Et toutes ces photos de fenêtres style châteaux de plaisance évoquent la peinture Renaissance, très friande de fenêtre (because la perspective.) Une fenêtre, une porte : le point de départ idéal pour raconter une histoire ?

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    1. Votre conclusion est tout à fait juste. Après tout, le cinéma, la télé, même l’écran de nos ordinateurs ou de nos portables sont des fenêtres… (Moi, c’est en bd que je suis plus ignorant, nous nous complétons donc !) Merci et bienvenue sur mon blog.

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  3. ah les fenêtres, francis…….c’est mon péché ‘mignon’……..aussi comment ne pas aimer les tiennes?!!!
    j’ai encore regardé et pris des photos ‘derrière la vitre’ le premier de l’an car deux pics jouaient dans notre trèèèèèèèès vieux poirier……..un arbre qui attire à lui les oiseaux……..et les regards
    alors je pense moi aussi me joindre à ton grand-père pour quitter ainsi la scène de cette vie-ci……en toute simplicité et sans regret aucun 🙂

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  4. 2016, tu commences en continuant en beauté! j’aime beaucoup ces photos de fenêtres, j’aime les fenêtres, qui peuvent s’ouvrir en grand, laisser passer l’air, la lumière, les bruits.
    Les vitraux de Sarkis me plaisent aussi… je me demande comment c’est fait? le décalage des fonds, des sertis et le décalage d’avec la vraie fenêtre d’où vient la lumière…
    Quant à ton grand-père, il me semble que ton regard ressemble au sien; curieux, bienveillant, goguenard… Merci Francis!

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    1. Ce sont des sortes de plaques de verre photographique, montées comme des vitraux et suspendus devant les fenêtres de façon à ce que la lumière du jour les éclaire. Il n’y avait aucun projecteur. Tes messages me réjouissent toujours !

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  5. je me vois très bien, dans quelques années, faire comme votre grand-père, voir, prendre congé tranquillement de la vie

    déjà, je commence à faire la paix avec moi-même… pas facile de dire ainsi soit-il, « let it be »… reconnaître le temps qui passe, inexorablement

    laisser le temps passer, stoïquement, paisiblement, avec/sans plaisir, mais sans y être indifférent

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    1. Merci pour ce témoignage émouvant. Je crois en effet que ce détachement progressif n’est pas donné à tout le monde. J’ai vu aussi des gens approcher la fin à reculons, en se fermant les yeux, en se révoltant, mais c’est également cette voix que j’aimerais suivre (sans me hâter cependant…)

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  6. Votre texte est magnifique, très poétique, très juste.
    Je comprends ce besoin d’interposer une vitre entre le monde et soi, peut-être pour « pouvoir l’encadrer » et à la fois s’en protéger …

    Les photos d’Amboise me touchent particulièrement car j’y ai passé une partie de mon adolescence … beaucoup de souvenirs !
    Je vous souhaite une belle fin d’année !

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  7. Rosenberg écrivait que « les mots sont des fenêtres » pour titre de son essai sur la communication. Même si on part de l’intérieur de soi, on va vers le monde dès qu’on s’exprime et quelque soit le support, les mots, la peinture, la photo. Comme si on était chacun et tous des univers particuliers en attente de fusion. Faut croire que c’est l’amour alors qui souffle sur les braises de nos désirs. Ton grand père je l’ai vu, tu en parles avec beaucoup de tendresse, merci Francis.

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  8. Comme tout ce que vous écrivez me touche : ma grand-mère faisait la même chose que votre grand-père, des heures à la fenêtre pour un commentaire parfois lapidaire sur la voisine qui passait « c’est vraiment une petit vieille !  » (voisine plus jeune qu’elle !). Et ces châteaux de la Loire, le Clos Lucé, ou les jardins de Chaumont-sur-Loire, vos mots rejoignent un peu des sentiments éprouvés, des émotions qui passent… Ces promenades au fil de Loire qui défilent les siècles passés et notre présence dans ce monde…

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  9. « Voir sans être vu, non pas en voyeur cependant, mais en observateur. »
    Ce grand-père, qui « passait des heures devant sa baie vitrée donnant sur la rue », je le comprends il me semble. Si mon corps vieillit avant ma tête, s’il est trop vieux alors que ma tête en demande encore, je me vois bien passer des heures à regarder les gens passer… et à dicter à un robot les mots qui dansent dans ma tête, à défaut de pouvoir les écrire… jusqu’au jour où je laisserais le flou se faire peut-être, lentement, dans la même chaise, au même endroit…
    Et merci pour « jeter l’argent par les fenêtres »… ça remet les pendules à l’heure. À la bonne heure. Et au bonheur.
    Et à quoi songeait Léonard? Je me serais sans doute posé la question moi aussi.
    Et enfin, pour la toute dernière question, je ne sais pas, Francis, si je vis à l’abri de moi-même. J’ai toujours plutôt l’impression d’ouvrir des fenêtres sur moi-même, vers les autres, et à travers les autres aussi. Il me semble, en tout cas, que j’essaie d’ouvrir les fenêtres qui donnent sur mon âme, sur ce que je suis, chaque jour un peu plus grandes. Mais peut=être suis-je bien naïve…

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      1. Oui, ma fenêtre d’hier, comme un écho…
        Et en voici un autre d’écho peut-être, que j’ai reçu hier d’une amie… J’ai fait le lien tout à l’heure, en préparant mon café… Des mots de Picasso… »L’art est un mensonge qui nous permet de dévoiler la vérité. »
        Et puisque je ne l’ai pas dit dans mon premier message, merci pour ce bel article, où se retrouve encore une fois ton regard lucide et tendre.

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  10. Une habitude que je partage, ou une posture, mais pas dans le sens « fake » du terme, au contraire, ce sont des vérités que l’on cherche à travers l’observation – sur soi, entre autres 😉 j’aime comme le web a multiplié les fenêtres à l’infini…

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  11. Qu’il est beau ton article, tout en douce nostalgie mêlée d’Histoire, et si bien écrit. Le paragraphe sur ton grand-père est tout empreint d’une affectueuse sensibilité qui fait du bien dans le coeur. Ce petit séjour en bord de Loire t’a réussi. Fenêtre sur cour… James Stewart a aussi joué dans La vie est belle, parfois un petit voyage, même par procuration à travers les mots lus sur un écran, nous le prouve aussi. Alors, merci de ce partage, Francis.

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