Sizif fait son marché

Nouvelle aventure tout à fait ordinaire d’un homme tout à fait banal…

Le marché, c’est avant tout la profusion et la mixité. Un enchevêtrement éphémère de couleurs, de brouhaha, de parfums et d’effluves, de saveurs et de textures.

Sizif légumesUn croisement de populace de tous bords et de tous niveaux, du maire en campagne au vieux en déambulateur, une sorte de messe païenne durant laquelle on célèbre la générosité de mère nature, l’honnêteté du charcutier, le décolleté de la poissonnière comme l’amabilité aléatoire de nos congénères.

Deux fois par semaine, le mercredi et le dimanche, Sizif fait son marché. Seul ou en famille mais toujours avec son caddie, qu’il tire au lieu de pousser son rocher. Ça le change. Le premier Sizif du nom, Sisyphos, avec lequel il n’a d’ailleurs aucun lien de parenté (comme je l’ai expliqué dans l’épisode : Sizif sous la douche), devait également faire son marché dans la Grèce antique. Les marchés existent sans doute depuis l’aube de l’humanité. Bien avant les dieux même. Ce devait être la réunion d’une dizaine de néandertaliens hirsutes dans une grotte nauséabonde pour s’échanger des rognons d’auroch ou un gigot de Mamouth contre un collier de coquillages, des silex taillés ou une femelle du clan. A moins que les dieux n’aient commencé cette tradition en se réunissant sur le mont Olympe ou ils se refourguaient des âmes plus ou moins avariées, plus ou moins pieuses, voire troquer un prophète trop zélé contre des vierges moins prudes.

Sizif exacerbe son plaisir en hésitant.

marché amboise sizif
Cliquez pour agrandir

Entre deux étals, entre veau de mer et cochon de lait, patates et panais, entre poulet cuit et magret saignant, entre bouton de culotte et crottin de Chavignol, il compare, il envisage, il salive. Zoroastre, son fils, adore se pencher sur les fruits pour les humer quand il l’accompagne. Des regards se posent alors sur lui, amusés, inquiets ou désapprobateurs, souvent déroutés par ce jeune homme qui bat des mains en l’air de joie et renifle sans se soucier des réactions. Sizif junior vit dans l’instant, dans la sensation, à l’instinct.

Dommage, se dit Sizif père, en longeant les allées, qu’il n’y ait plus guère de bonimenteurs. Ceux qui vous vendaient n’importe quoi, de préférence ce dont vous n’aviez absolument pas besoin, en vous alpaguant comme un cabotin, et qui vous jouait leur numéro avec autant de bravoure que de bagout. Un économiseur mécanique à lamelles rétractables pour peler la purée, un mixo-broyeur épépineur-calibreur de noyaux, des services de porcelaine de Limoges incassables. Cela n’aurait pas manqué d’enchanter ses filles jumelles, Zazie et Zoé, autant que cela l’émerveillait dans son enfance.

Marché de reves

(Je vous invite à cliquer sur le GIF pour en lire plus aisément les bulles)

Ici, Sizif s’enivre de suppositions existentielles.

Au fur et à mesure que son caddie s’alourdit à proportion inverse de son porte-monnaie, ses pensées s’allègent et virevoltent.

Et si le destin se présentait sous la forme d’un marché ? Un marché dans lequel chaque commerçant proposerait ses éventualités, chaque étal exposerait ses possibilités. Là des rêves de saison, ici des espoirs fraichement cueillis, plus loin des cageots de bonnes nouvelles, de boulots bien juteux, de démocratie sans conservateur cultivée à l’ouverture d’esprit et à l’altruisme, des kilos de guérisons spontanées pour les handicapés, des paniers d’intelligence et de sensibilité, muris avec art et patience. On passerait de l’un à l’autre, on choisirait en fonction de ses besoins, on remplirait son filet à provisions d’imprévus pimentés, de petits malheurs nouveaux, même d’une gousse de déception pour épicer le tout. On s’arrêterait devant les bonimenteurs, qui vous vanteraient les prouesses à prix dérisoire de l’économiseur de conneries, du mixo-broyeur épépineur de violences, et des services publics, de Limoges ou d’ailleurs, irréprochables.

C’est toujours à ce moment là que son fils le tire par la main pour rentrer. L’utopie peut donner faim mais ne comble pas un estomac vide, comme l’idée d’un gratin dauphinois fait saliver sans vous faire grossir. Il repart donc du marché, main dans la main avec Zoroastre, le caddie plein de victuailles et d’illusions, en fredonnant sa chanson fétiche vu l’occasion :

Il est ainsi, Sizif.

Capture d’écran 2016-01-02 à 21.10.07

« Il faut imaginer Sisyphe heureux » Albert Camus

Il faut imaginer POUR être heureux. Proverbe populaire (ou qui gagnerait à l’être).

Sizif bureau
Pour lire ou relire les épisodes précédents, cliquez sur l’image

Pour soutenir Sizif dans sa quête perpétuelle, non pas du bonheur mais de la zénitude à effets rétroactifs, échanger avec lui, ou découvrir ses autres facettes, rendez vous sur sa page facebook : Sizif, au jour le jour.

 

 

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

42 réflexions au sujet de “Sizif fait son marché”

  1. Un concentré d’émotion, d’essentiel, d’éventualité… dans le cabas d’une ménagère qui vient de s’approvisionner pour la semaine ! Wooow Sizif m’impressionne ! J’ai adoré te lire ….! Un imaginaire toujours un peu plus inattendu…! J’attends la prochaine avec impatience… Enfin c’est quand Sizif sera prêt 😉

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    1. … D’autant qu’elle offre diverses interprétations possibles. C’est d’ailleurs cette phrase qui m’a donné l’idée de ce personnage contemporain, en proie comme nous tous à tous les actes quotidiens qui se répètent indéfiniment et auxquels pourtant on n’accorde généralement que peu d’importance. Merci Mokamilla.

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  2. j’ai enfin pris le temps de lire (ou relire) TOUS les sizif et je dois dire (si, si je le doi(gt)s…..il y va de mon honneur de lectrice assise du dessus………hou là, y a du bug ds l’air!), je dois même avouer que le sizif du marché est mon grand préféré!!!!
    TOUT y est!
    et pour ne parler que du gif, c’est une merveille à lui tout seul……
    quant au grand gilles et son franglais, alors là…………moi ça m’achève!

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  3. Un Super marché plein d’idées pour un film d’animation!!
    Le marché me fait toujours penser à la scène dans Mon Oncle:
    le chien qui aboie en voyant le poisson dans le sac de Tati-
    jamais je n’ai ri autant dans un cinéma et cette scène me fait toujours rire-
    je vous la recommande!
    Et bonne Année à Sizif et sa famille de Zo+Zo s!
    Amitiés,
    Solweig

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  4. Ben voilà, pour commencer l’année, rien de tel qu’un bon petit commentaire du marché avec Sizif le grand toujours drôle et philosophique ! Si les bonimenteurs ne sont pas au rendez-vous, on se plonge avec jubilation dans la vente des fellations et des cons par demi-douzaines en solde et on hume les odeurs d’un monde bio et plus propre. Merci l’artiste !

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  5. … d’abord d’abord… hum… j’crois pas que les premières femelles se laissaient échanger si facilement moi… les mâles ont quand même dû pédaler sur un moyen temps avant de concocter un plan qui les rende capables d’usurper le pouvoir des porteuses d’enfants… en tout cas,je la vois autrement, moi, la vie des néandertaliens… ;o)… enfin…. et puis pour ce qui est des rires, désirs, fellations en promo, surprises bien tendres, il est fidèle à lui-même ce Sizif… sauf peut-être pour la truffe de certitudes – il me semble que d’habitude, il en a rien à foutre des certitudes… hé là, non mais, faut pas s’énerver, je blague, c’est tout, j’extrapole un peu peut-être… non vraiment, s’il a envie de certitudes, c’est bien libre à lui, il a le droit de changer le Sizif… et… heu… hum… quant à ses rêves d’un marché-destin.. ah là, par exemple, je le reconnais totalement… surtout quand il nous finit ça avec des imprévus pimentés et une petite gousse de déception pour épicer les heures, y a pas de doute, c’est lui, on le reconnaît, c’est Sizif, tout bon cuisineur qu’il est…. cuisineur de vie, on s’entend… un peu comme not’ bon vieux Gilles national d’ailleurs…allez, à la revoyure Sizif… au marché des saveurs, utopiques ou pas!

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    1. Sizif est faillible, à notre image. Il n’a pas toujours raison mais peut aussi le reconnaître. J’ai hésité pour la femelle, mais justement parce que j’hésitais, je l’ai finalement ajouté. Par refus de m’auto-censurer. Par gout de la provocation et de titiller les réactions. En revanche, pour le « truffé de certitudes », ce n’est pas lui. C’est le con en question. C’est en ce sens qu’il est délicieux…
      Comment sont les marchés au Québec, près de chez toi, Caroline ?
      Sizif et moi te saluons !

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      1. Bien sûr que mon propos était, et tu l’auras compris j’espère, truffé de blagues… Pour ce qui est des néandertaliennes, s’il te plait, surtout jamais d’auto-censure, là serait le drame (je pense, de toute manière, connaître assez Sizif, et même son biographe, pour ne point m’y méprendre)… d’ailleurs, je ne me suis pas censurée non plus en rédigeant mon commentaire – j’y suis allée au gré des secondes, au hasard des élans et des mots, à la va-comme-je-te-pousse (ok caroline, ça suffit, on a compris), bref, j’me suis « lâchée lousse »* comme on dit par chez nous, pour essayer, d’abord et avant tout, de truffer d’un goût d’amitié mon commentaire vers toi, en le pimentant un peu… mais aurais-je tant et tellement épicé que j’aurais noyé les saveurs et fait en sorte qu’on ne goûte ni ne sente plus le mets voulu? I hope not…
        Quant aux gros marchés extérieurs de par chez nous, il s’agit pratiquement toujours et seulement de marchés d’alimentation… on n’a pas trop l’équivalent des grands marchés publics comme celui de St-Ouen par exemple… Voici quand même un bel exemple de ce qu’on qualifie ici de marché, soit le marché Jean-Talon, l’un des quelques gros de Montréal… j’y vais souvent, c’est assez près de chez moi, et j’y achète le meilleur pain en ville (chez Joe La Croûte), du bon poisson, des fruits et légumes du tonnerre… c’est l’abondance en toute saison! Faut cliquer surtout, pour bien y voir le bonheur, et le soleil de février… http://wp.me/a31hcf-fGM
        À très bientôt, m’sieur Francis, et passez le bonjour à Sizif pour moi!
        * « se lâcher lousse »… de l’anglais « let loose »… faut prononcer « lousse » comme on prononcerait « pousse »… ;o)

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        1. Je ne pense pas que je pourrais prendre mal tout ce qui vient de toi, Caroline. Il y a trop d’empathie dans tes mots pour cela. Merci pour la description des marchés de Montréal, pour la photo et l’expression québécoise ! J’en parlais encore à ma femme ce midi, il faut que l’on visite ta région ! Ça fait trop longtemps que j’en ai envie.

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  6. Génial. Le grand Marché du Destin… Ce paragraphe me botte (de radis) tout particulièrement, je remplirais bien aux 2 tiers mon caddie (rouge, 2 roues) d’imprévus pimentés et de pochettes surprise… J’adore les marchés, je peux y passer bcp de temps (surtout si il fait beau) Parfois une amie m’accompagne (qui n’aime pas celui de son quartier) et nous finissons en mangeant un (bon) morceau au bistrot qui s’y trouve, un verre de blanc pour elle, un verre de rouge pour moi, et l’on finit, se « discutant » gaiement, alors que les marchands remballent de l’autre côté de la vitre, ou prennent l’apéro au comptoir s’interpellant en rigolades…
    Moi aussi les bonimenteurs me fascinent, mais la dernière fois que l’un d’entre eux m’a attrapée avec sa « Mandoline » (instrument TRES tranchant) j’ai regretté mon achat et l’ai jetée direct après que ma fille (unique et préférée) qui l’utilisa la première, y eut laissé un petit morceau de doigt.
    J’aime beaucoup l’image de Sizif Junior, faisant de jolies vagues dans le décor…

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  7. Il est délicieux Sizif, à moins que ce ne soit son biographe. J’ai grogné de rire sur le gif « du bon con d’élevage nourri à la télé… » , tout pareil pour le troc de prophète. Si Sizif cherche des bonimenteurs, qu’il essaie le marché de chez moi. Oh et puis, ce magnifique paragraphe sur le marché de éventualités… mais où allez-vous chercher tout ça, monsieur le biographe… au marché, je sais. Je devrais y aller plus souvent au marché. C’est trop bon, Francis. J’étais en train de ramer sur un texte que j’essaie d’écrire et Sizif arrive, on ne le fait pas attendre, tu comprends ? qu’est-ce que tu veux qu’on fasse après ça ? On profite, c’est tout, et sans mauvaise conscience. C’est du divin, Sizif, du nanan. Soupir !!! J’aime trop ! Bon, calme-toi, la ‘vy, m’enfin ! Sûr que je vais l’aimer sur facebook, celui-là. Ah, ben c’est fait, tiens. La chanson est bien choisie aussi, elle nous garde le sourire jusqu’au bout. Suis revenue avec une cargaison de bonne humeur du marché de Sizif…

    Aimé par 1 personne

      1. Oh, c’est joli et gentil, ça. Je deviendrais bien un personnage fictif rien que pour distribuer quelques rêves à un Sizif éberlué et offrir une pomme d’amour à son fils Zoroastre (il a quand même fait fort, Sizif en l’appelant ainsi). L’enthousiasme est facile quand le plaisir est réel. Merci à toi.

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  8. Le marché c’est tout un monde que j’ai un peu connu de l’intérieur. Mes parents ont « fait » les marchés pendant quelques années et parfois j’allais avec eux. Mais j’imaginais plutôt Sizif au supermarché. il y a quelque chose de » sizifien » à pousser non pas son rocher mais son caddie toutes les semaines. Pour une prochaine aventure peut-être ?

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  9. J’imagine si bien les néandertaliens hirsutes faisant leur marché.
    Quant à la démocratie sans conservateur cultivée à l’ouverture d’esprit et à l’altruisme, c’est tout ce qu’on peut souhaiter à ce brave Sizif pour 2016…

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