Polymnésie, 1970

aquarelle elisapalluau
Portrait de mon père à l’aquarelle par sa petite fille.

Souvenons nous que nous avons plusieurs mémoires, comme autant d’îles dans l’océan de nos vies. La notre pour commencer, constituée de l’acquise et de l’innée, celles de nos aïeux et de nos parents, du pays qui nous a vus naître, de notre groupe ethnique, social, religieux, celles aussi qui ressurgissent aussitôt au contact d’une toile cirée, d’une odeur de friture ou de l’arôme de fleur d’oranger, à la vue d’un bibelot, d’une affiche, d’un lieu que nous découvrons pourtant pour la première fois, cette impression de déjà vu, au craquement particulier d’un plancher en parquet, au chant des grillons, à la consistance fondante d’un caramel sur la langue ou au tanin d’un vin de pays, la mémoire des sensations, celle plus lointaine de notre espèce, comme de celles antédiluviennes qui ont contribué à faire de nous ce que nous sommes. Même la matière, les végétaux, ont une mémoire. Et j’en oublie sans doute…

Il y a également le devoir de mémoire, bien que le mot devoir me rappelle de bien mauvais souvenirs sur les bancs de l’école et qu’en règle générale, je le lui préfèrerais la liberté de mémoire, qui n’obligerait personne à ressasser comme à renier, qui ne diviserait pas et n’attiserait pas les braises de la discorde et du repli sur soi.

Les mémoires de mon père ont fini par flancher peu à peu les dernières années de sa vie. Elles se sont effacées une à une, striptease mémoriel indécent, insupportable pour un homme si pudique et pour ses proches dont il s’éloignait à reculons et en titubant.

Il en reste malgré tout des traces, comme ce multi portrait à l’aquarelle de ma fille ci-dessus, peint quelques mois seulement avant que son grand-père ne se dissolve, couleur après couleur. à chaque portrait, une couleur de moins pour en arriver au blanc. Le papier se plie de manière à les découvrir un à un. Il reste de lui, en dehors de ce qui est intangible, des photos, quelques lettres et objets, soit la partie émergente de l’iceberg de son existence. Un épisode de celle-ci est restée dans le Pacifique, entre les îles de la Polynésie, vers lesquelles il s’envolait quelques mois par an de 1968 à 78 pour participer aux essais nucléaire. Et je parierais que l’une des dernières images conscientes de son esprit doit se trouver dans celles qui suivent. Certaines de ses photos étaient ultra confidentielles à l’époque.

Curieusement, il me parlait peu de ses voyages et je l’interrogeais encore moins lorsqu’il revenait. Quelques anecdotes, quelques cadeaux, mais il restait évasif sur ses impressions. Peut-être parce que je lui en voulais de s’être absenté de longs mois et qu’il le sentait. Il devint plus disert en vieillissant, longtemps après ses périples lointains, et je devins aussi plus curieux. Bien sur, la mémoire peut prendre l’allure d’un mirage dans le désert ou d’une île paradisiaque. Elle se métamorphose sans cesse, la mémoire n’est jamais figée, jamais fidèle non plus. Elle trahie ou réconcilie sans scrupule, enjolive ou enlaidit, apaise ou avive les plaies du passé, pour en dire finalement plus sur celui qui se souvient que de l’exactitude du  souvenir en lui-même.

Le disque ci-dessous que mon père écoutait à l’occasion, produit au début des années 1960 par l’une des artistes tahitiennes les plus célèbres, Madeleine Moua, raconte brièvement au début la création de l’univers selon les croyances indigènes.

La Polynésie est d’ailleurs à l’honneur ces jours-ci avec la visite du président de la république… Les conséquences des essais nucléaires, leur reconnaissance par l’état français et leur réparation financière sont l’un des enjeux majeurs de sa venue. Mais c’est un autre débat…

Capture d’écran 2016-01-02 à 21.10.07

Première partie de cet article : Sahara, 1964.

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

55 réflexions au sujet de « Polymnésie, 1970 »

  1. Ces deux articles sur la polynésie des années 70 m’émeuvent beaucoup. Peut-être parce qu’ado j’ai connu une jeune fille, cousine d’une copine, qui venait en métropole l’été et habitait Tahiti, son père y travaillant.
    Elle nous aprenait à danser le Tamouré, elle était belle et gaie et me faisait rêver.
    C’est sans doute pour ça que les photos du Tamouré, des vahinées en pirogue et celle du pêcheur me boulversent. La vie des personnes de cette époque (pourtant pas si lointaine) comparée à ce que doit être la vie là-bas aujourd’hui…?
    Les aquarelles de ta fille sont supebes, on t’y retrouve

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  2. C’est incroyable comme Tahiti a changé, j’y suis allée l’année dernière et je serais bien en peine de reconnaître Papeete sur la photo de votre père.
    Certains clichés sont vraiment magnifiques, emplis de souvenirs et de témoignages de cette époque.

    Par ailleurs, je ne vois pas le devoir de mémoire comme une corvée, au contraire. C’est la transmission du passé aux nouvelles générations.

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    1. Je suppose que cela a du changé. Je me suis amusé à comparer la photo de plage (punaaia je crois) avec des vues actuelles sur internet. Quelle désolation je dois dire, elle ressemble à présent à tant d’autres, avec ces bâtiments et ces parkings que l’on peut retrouver un peu partout dans le monde. Mais je suis certain qu’il doit encore rester quelques endroits paradisiaques. Pour le « devoir », comme je le précise, c’est le mot qui m’embarrasse, avec une forme d’obligation qu’il suppose et une notion de culpabilité si on ne se souvient pas. Le droit à l’oubli, la liberté de ne pas se souvenir ou même de ne pas vouloir est important aussi. Particulièrement sur des évènements douloureux ou tragiques. Ce n’est pas pardonner ou fuir, mais ce peut être simplement s’affranchir d’un poids pour avancer plus légèrement.

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      1. Oui, la plage de Punaauia s’est « standardisée » comparé à la photo… Mais ça reste assez dépaysant. Cela dit ce n’est pas celle que j’ai préférée.

        La liberté de ne pas se souvenir est tout aussi importante, effectivement. La mémoire ne devrait pas être un poids cependant. Je pense surtout à la seconde guerre mondiale, parce que quand je travaillais au collège, certains 3e avaient pris une option qui s’appelait « devoir de mémoire » et qui tournait autour de ce thème. C’était beau, de voir ces élèves réfléchir dessus, écrire des textes et même une pièce de théâtre sur les camps de concentration. Ils n’avaient pas à porter le poids de ces évènements, mais ça leur a permis de mieux les comprendre. Comprendre l’humanité à l’heure actuelle, c’est aussi comprendre par où elle en est passé.

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        1. Bien sur, c’est fondamental, concernant cet évènement qui a bouleversé à jamais notre conception de l’humanité (et qui pourtant est la même depuis la nuit des temps et continue allégrement à se montrer sous son « meilleur jour »). J’ai parfois l’impression que les leçons de l’histoire ne servent qu’aux historiens. Se pencher sur le passé, surtout à l’école, ne pas le nier, bien sur. L’ériger en « devoir » me semble simplement aller à l’encontre de l’espoir.

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  3. Votre article me touche beaucoup.
    Je suis d’accord avec vous sur le fait qu’un souvenir en dit parfois davantage sur le caractère ou les sentiments de la personne qui s’en rappelle que sur le passé.
    D’après la psychologie, il parait que ce sont les événements les plus riches en émotions qui se gravent le mieux dans la mémoire …

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  4. Bonjour
    C’est un très bel hommage à ton père, touchant, émouvant … l’aquarelle de ta fille est tout simplement superbe.
    Pour parler de mémoires diverses il en est une que j’apprécie … c’est la mémoire « photographique », visuelle …
    Je souhaite que tu puisses un jour aller en Polynésie 😀

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  5. C’est exactement ça la mémoire et il avoir de l’expérience pour le comprendre : 14 enfants d’une même fratrie peuvent avoir des souvenirs si différents les uns des autres qu’ils sembleraient ne pas faire partie de la même famille ! C’est étonnant, étrange et parfois perturbant. Les biographies ne sont jamais que l’apparence d’un être dans la vie qui semble être la sienne mais l’est-elle ? Et les souvenirs d’un père sont bien évidemment le ressenti d’un fils où s’entremêle ce que l’un et l’autre se donnaient ou se refusaient. Etrange micmac ! bric à brac de la vie… Merci Francis.

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  6. Belle réflexion sur les souvenirs et très belle idée : ces portraits à l’aquarelle, évolution de la perte de soi ! Sinon, merci pour les photos, ces teintes de couleur, ça me plait (la troisième est splendide !)…

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  7. Le mélange d’émotion et de réflexion, de personnel et d’universel, contenu dans votre article est très réussi. La mémoire qui perd ses couleurs est une image forte et inquiétante à la fois.

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  8. encore une coïncidence de plus….ah francis, c’est ton père qui était en polynésie et moi c’est ma fille qui y a passé deux ans et y a conçu mon petit-fils qui a pour second présent ‘Manatea’
    or, j’ai vu ses propres photos la semaine dernière……
    depuis l’âge de 8 ans, elle avait deux rêves: devenir sage-femme et vivre en polynésie……et contre toute attente, elle a fait les deux……
    alors l’histoire de ton papa me touche beaucoup, surtout à travers les portraits de ta fille…….merci pour ce partage, francis

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  9. Très touchant, Francis
    Et je voulais recopier le même passage qui ‘vy… beau et fort…
    Mais tout de cet article sur la mémoire (avec un grand M)… tout pour moi y est pertinent et senti.
    Et les dessins de ta fille sont pleins de tendresse.
    Merci.

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  10. Merci encore pour ce magnifique hommage à votre père… Quelle vie fascinante! Nous sommes privilégiés d’avoir accès à un pan de cette dernière grâce à vos écrits, aux photos et maintenant une aquarelle de votre fille. Ainsi, l’oubli n’aura pas tout emporté…

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  11. ..quel magnifique vision que celle des portraits…j’ai vécu ce même « éloignement à reculons, et en titubant » de mon père..restait son regard, sa tendresse…merci pour ce partage très touchant..(et puis, à l’époque j’ai lu « ulysse sur la route » d’henry bauchau, qui m’a appris à oser laisser aller ce « recul titubant », juste en étant là, parce qu’on aime…)

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  12. Difficile d’écrire un commentaire, mes émotions partent dans tous les sens. C’est un article essentiel sur la mémoire, sur les mémoires, c’est tellement juste ce que tu dis… et puis l’aquarelle de ta fille, tellement touchante, on imagine le papier plié qui laisse apparaître les portraits jusqu’au blanc… (…)
    Voilà, j’ai un peu écrit sous les chants dansants et créateurs. Merci.

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    1. Je voulais aussi dire « au devoir de mémoire (…) je le lui préfèrerais la liberté de mémoire, qui n’obligerait personne à ressasser comme à renier, qui ne diviserait pas et n’attiserait pas les braises de la discorde et du repli sur soi. » Je suis tout à fait d’accord. Et cela signifierait que l’homme est enfin apte à respecter l’autre.

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