Sizif en marche

Nouvelle aventure tout à fait ordinaire d’un homme tout à fait banal.

Sizif marche mieux en mode pause. On met généralement un pied devant l’autre pour se rendre d’un point à un autre, souvent par nécessité de nos jours : allez donc trouver un métro, un taxi ou même un char à voile en rase campagne. Le congénère moyen contemporain n’est plus qu’un bipède d’occasion. Il se déplace à pieds sur de courtes distances, entre deux écrans d’ordinateur, deux bus, deux parkings, deux trains, deux avions, de son coin bureau au petit coin, de sa cuisine à sa salle à manger, à la rigueur de son domicile à son boulanger quand ce dernier ne livre pas. Cependant, il en existe encore qui se meuvent sur leurs jambes par principe, économique ou écologique entre autres. Le masochiste martyrise ses membres inférieurs sur tapis roulant, avec une fureur qui confine à l’acharnement thérapeutique, pour les rendre supérieurs justement, sculpter quadriceps, ischio-jambiers et fessiers. Le pèlerin crapahute pour atteindre une extase hypothétique dont les ampoules aux voutes, non célestes hélas mais plantaires, en seront les stigmates aussi indiscutables que glorieux. Le promeneur dominical s’y emploie aussi le samedi et les jours fériés pour aérer sa marmaille et tenter de semer sa moitié, ou l’inverse.

Funambule
Marcher sur des nuages

Entre toutes ces manières de marcher, Sizif préfère à nulle autre celle qui n’a aucun but. Avancer sans raison, horizon ni prétexte, bras ballants et nez au vent, sans écouteurs non plus. Aucun impératif, aucun temps imparti, aucune destination. Il noue ses lacets comme décrit dans sa première aventure et sort sans le moindre itinéraire préconçu.

oui, Sizif s’élance sans circonspection.*

« Un intellectuel assis va moins loin qu’un con qui marche« , fait dire Michel Audiard à l’un de ses personnages. Sizif ajoute que le con le sera moins s’il marche longtemps et régulièrement. Car la marche oxygène le cerveau et incite à la rêverie, à la pensée évasive. La déambulation stimule la cogitation. En allant plus loin, ce qui semble somme toute logique en marchant, Sizif envisage même l’hypothèse que le con, s’il marche suffisamment longtemps et souvent, pourrait bien finir par devenir un intellectuel. Si, si. La preuve en est qu’il en viendra inéluctablement à s’asseoir et qu’un autre con prendra alors le relais.

A moins que l’intellectuel ne se soit assis devant un abime ou un champ de mines pour méditer sur le moyen de les contourner lorsque le con, en marchant droit devant lui, en réfléchissant trop peu, trop vite ou trop mal puisqu’il est con, basculera dans le vide ou finira en morceaux, « éparpillé façon puzzle » pour reprendre une autre expression de Michel Audiard.

Suivant son raisonnement, Sizif marche dès qu’il en a le loisir et que la météo le permet. Le froid ni le vent ne le gênent vraiment, la chaleur non plus tant qu’elle ne canicule pas. Seule la pluie, pas la bruine mais les trombes, peut le faire renoncer. Car son errance, mentale et corporelle, devient alors une lutte, un effort à tout le moins et non plus une diversion provisoire aux obligations.

Pourquoi se donner un but pour marcher, une destination ? Comme si l’on voulait donner une raison au fait de mettre un pied devant l’autre. Le sens de la marche, n’est-il pas de marcher ? envisage Sizif en se promenant. Comme le sens de l’existence est d’exister, voilà tout. N’en déplaise à certains qui voudraient nous faire marcher au pas, à défaut du trot ou du galop, nous faire défiler à la baguette, en file indienne ou à la queue leu leu, voire même sur la tête, en laissant sur le bas-côté ceux qui ne marchent pas assez vite, assez bien, assez droit, ou à côté de leurs pompes, dans la direction imposée par leurs œillères de toutes sortes, tricolores, à croissant ou à étoiles, d’âne bâtés…

L’une des premières choses que nos parents nous apprennent, c’est de marcher. Nos premiers pas sont acclamés comme le fut, sinon plus, celui d’Armstrong sur notre satellite. Ne nous y trompons pas, ils les célèbrent car ces pas hésitants sont pour eux le signe précurseur de l’indépendance, le mouvement même de la liberté. Ce n’est pas par hasard si toutes revendications, toutes manifestations, toutes révolutions,  passent par une marche.

Ceci posé, Sizif ne revendique rien sinon de pouvoir se perdre ou de rebrousser chemin. Il ne s’en vante pas mais, si l’idée d’une ballade en famille ou entre amis le réjouit toujours, il ne marche jamais aussi bien que seul. Il en éprouve un vertige buissonnier que rien n’égale.

Et puis, après tout, même quand on marche seul, on ne l’est jamais vraiment. L’ombre de nos désirs nous suit ou nous précède à la lumière de nos espérances.

Promenade

Chemin bienfaisant, Sizif devise par aphorismes qui fusent de son cerveau euphorique :*

  • « Marcher en rond ne mène nulle part, certes. Ça permet tout de même de revenir sans problème à son point de départ. Et c’est plus facile que de marcher en triangle ou en polygone. »
  • « Un conseil : Si vous devez marcher sur des œufs, mettez carrément les pieds dans le plat. Histoire de ne pas gâcher la nourriture. »

A l’arrêt ou en marche, Il est ainsi, Sizif.

Capture d’écran 2016-01-02 à 21.10.07

« Il faut imaginer Sisyphe heureux » Albert Camus

« Si la marche ne rend pas forcément heureux, elle permet au moins d’avancer ». Sizif.

* Excellent exercice de diction, à pratiquer en marchant bien sur.

Sizif bureau
Pour lire ou relire les épisodes précédents, cliquez sur l’image

Vous pouvez également retrouver Sizif sur sa page Facebook pour en découvrir plus sur lui, échanger, commenter, partager, liker… tout nu ou habillé, en cliquant sur le lien ci-dessous :

Sizif au jour le jour.

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

52 réflexions au sujet de “Sizif en marche”

  1. comme j’aime flâner seule, j’ai attendu que le gros des troupes soit passé et j’ai pu jouir de *tout* ;-)……chacun se balade comme il peut, ‘doit’ (le devoir c’est quand mon chien ‘rafale’ ne me laissait pas le choix et je l’en ai toujours remercié….même sous la pluie, sachant que sans lui, je ne bougerai pas une patte ni une oreille…..)
    j’ai vu la giboulée parisienne et aujourd’hui j’apprécie le beau soleil champenois……même si ma sortie du jour sera pour le travail 🙂
    mmmmmmmmmm…….quel plaisir d’avoir cheminé aux côtés de sizif, ce matin…..je m’étire de plaisir et de bon cœur et *ça*, mmmmmmm, ça n’a pas de prix!!!

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  2. En même temps je me dis que mieux vaut marcher sans savoir où aller que rester assis sans rien faire… 😉
    Probable que le défit de ce siècle est de savoir « bien » marcher sur la terre alors que l’homme a marché sur la lune le siècle dernier.
    Merci Sizif … vois-tu comme personne n’est indifférent à tes aventures 😀 … Perso à chaque fois je souris d’une oreille à l’autre.
    Doux week end Francis

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  3. Encore un bel épisode plein de sagesse:)
    Il y a des passages qui m’ont vraiment touchée…Celui de l’ombre de nos désirs…et le parallèle entre l’apprentissage de la marche et les manifs!
    Il est attachant ce Sizif!

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  4. J’arrive après tout le monde, et je n’ai plus qu’à plussoyer aux propos des uns, des autres, et de Sizif ; je vais aller marcher un peu, des fois que ça m’inspire une répartie originale, esprit de l’escalier oblige.
    qu’ajouter sinon que je rêvasse et bricole la meilleure part de mes histoires en marchant ; l’écriture assise est une phase d’assemblage, comme un passage à l’atelier.

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    1. Je vous rejoins en cela. Mes meilleures idées, je les ramasse en marchant la plupart du temps. Après je tente d’en faire un bouquet à table. Merci de nous avoir rejoint pour cette promenade, même si j’espère que vous n’êtes pas le dernier…

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  5. C’est une belle ballade que de vous lire et vous nous faites bien marcher avec vos histoires. Merci. Le seul qui ne comprend pas le sens de la marche, c’est le sphinx éternel, comme vous avez dû le lire quelque part.

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  6. « Et puis, après tout, même quand on marche seul, on ne l’est jamais vraiment. »
    J’aime beaucoup cette phrase, même si finalement elle peut s’appliquer à d’autres activités comme la course et le vélo.
    Quand j’étais petite, je détestais les promenades dominicales familiales, justement parce que marcher sans but ne me convenait pas.
    Depuis quelques années, j’ai repris goût à cette marche que vous décrivez si bien. J’oublie trop souvent ses bienfaits.

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    1. Merci Pidiaime. Certes, on est jamais vraiment seul également en vélo (pour la course, ne la pratiquant pas, je ne me prononcerai pas). Cependant la marche, à la différence du vélo, requiert moins d’attention, de concentration (particulièrement en ville). Elle favorise donc plus ce dialogue intérieur…

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  7. Cher porte-parole de Sizif, je viens de réaliser ma marche quotidienne en lisant vos aventures et en fonçant droit dessous la liste des 31 commentaires, ce qui m’a largement permis de ne pas tourner en rond. J’ai laissé derrière moi les rapides, les réguliers, les lecteurs qui lisent en direct, les présents, bref, du monde. Mais comme dans les marathons, l’essentiel est d’être là et de participer, disait Pierre de Coubertin. Là, je viens de passer le relais : je me suis ravitaillée à la philosophie de Sizif et repart illico à sa poursuite. Et je ne lâche pas : sachez-le !

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  8. Je suis contente de m’être baladé avec toi mais aussi d’avoir écouté ta ballade et d’avoir marché avec Sizif…!
    Mettre un pied devant l’autre, j’adore, c’est un vide cerveau et « le pied » pour cumuler de l’énergie grâce, entre autres, aux ampoules… ( C’est léger, je sais;))… Est-ce que Sizif a tenté Compostelle? Bonne soirée

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  9. Serait-ce à dire que tu nous envoies promener
    parce que tout est plus charmant en marchant ?
    Je suis … en flânant bien sur
    (sur les traces de Saint Benoit Labre le saint des Vagabonds)

    Merci une fois de plus pour cet article qui
    ouvre des pistes
    donne une infinité de points de fuite
    portes dans l’horizon.

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  10. Beau sujet que celui de la marche, surtout celle qui ne mène nulle part ! Dans cette même optique, je vous conseille de lire Jacques Réda, un poète contemporain qui a, entre autres, compilé dans « La Liberté des rues » des poèmes en prose dédiés à ses promenades urbaines sans but, ses errances et ses déambulations dans les rues de Paris. Votre texte m’a fait pensé à lui : ses poèmes, très personnels, ont une portée universelle, tout comme votre texte 🙂

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  11. D’abord, et mon constat est empirique : on devient moins con en marchant. Du moins, il me semble… à moins qu’on… bref, c’est ce que je pense. Quant à Charlotte, elle insiste cette fois pour que toi et moi fassions part à Sizif du fait qu’elle se vit « exactement » comme lui pour ce qui est des empêcheurs de marcher. L’errance mentale et corporelle lui étant vitale, seules les trombes l’empêchent, elle aussi, non point de sortir – elle aime trop se mettre nue et se laisser aller follement sous quelque orage impétueux ou autre fougueuse ondée céleste – mais de partir pour une longue marche. Et puis dis aussi à Francis, me dit-elle, de dire à Sizif qu’il a raison de dire que le sens de vivre est de vivre, et que moi comme lui, toute Charlotte que je suis et Charlottement parlant, je préfère marcher seule, mais qu’il me fera quand même plaisir de prendre une marche (je sais, je sais… take a walk, et vous, vous avez le shopping alors qu’ici on parle de magasinage) avec lui un de ces jours. Et puis moi, l’autre, l’auteure de ces lignes, je finirai en disant comme Peter Seller : Life is a state of mind.
    Merci Francis. À te lire, on est certainement porté à croire que t’en déambules un bon coup.

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    1. Ah mais Sizif, comme moi, serions ravis de prendre une marche avec vous deux. Sizif précise même qu’il ferait une exception pour Charlotte quant à la pluie. A mon avis, à voir son sourire en te lisant, il en viendrait même à souhaiter qu’il y ait ce jour là une « fougueuse ondée céleste »…

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    2. Ma chère Caroline, très chère Charlotte. J’ai bien pensé à vous deux tout à l’heure dans la rue sous une tempête de neige, qui toutefois dura peu mais qui nous paru magique à nous qui n’avons pas l’habitude. J’ai pris une photo pour toi Caroline, mais elle n’est pas terrible, par contre j’ai bien pensé à Charlotte qui, je n’en doute pas, aurait ajouté à la magie du spectacle en guinchant nue sous la tempétueuse giboulée. La photo eut été plus belle, j’en suis persuadée.

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      1. Si vous voulez voir cette giboulée, Caroline et Charlotte, elle est en GIF sur la page d’accueil du blog dans la fenêtre de Sizif facebook. Ou sur son profil directement en cliquant dessus (profil public, nul besoin d’être inscrit). Merci ‘vy, en espérant que nous puissions tous nous balader ensemble un jour !

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    3. Et puis ma chère Caroline très chère Charlotte, il vous faut absolument revenir sur les moments perdus qui hébergent Sizif, vous pourrez y admirer, dans la petite fenêtre de gauche* au niveau des commentaires, la tempête de neige qui nous ébouriffe l’émotion à nous autres Parisiens qui n’avons pas l’habitude des grandes étendues blanches comme par chez vous.
      (fenêtre facebook) (voir le commentaire de Francis sous mon précédent commentaire).

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  12. Sizif hourrah !
    Je lui fais un triple ban pour souligner le bien fondé de la marche sans but quand l’air rance de l’ordre dans lequel nous vivons nous conduit uniquement dans le mur..et puis quand il voudra donner des mots aux pigeons, avec trois bans pour s’asseoir ils auront beaucoup à se dire Francis.

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  13. La marche, c’est évidemment aller de l’avant, c’est déjà une rencontre, avec l’extérieur, avec le monde, au hasard c’est encore mieux et Sizif a bien raison de marcher à l’aveuglette, c’est une façon d’ouvrir les yeux sur soi et sur l’inattendu. Sizif est une vrai philosophe finalement. il aime la vie, une Biophile alors.

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  14. Dixième épisode et toujours le même bonheur de marcher la vie au côté de Sizif, même si comme lui je pense qu’on ne marche jamais aussi bien que seul. Et j’en espère beaucoup encore des aphorismes de Sizif, le plat est bon à partager.
    Il faut imaginer le cerveau euphorique de Sizif lorsqu’un aphorisme fuse.

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      1. La marche peut prendre tellement de formes. De la marche jouissance qui donne entière liberté aux jambes à la marche méditative qui donne au souffle sa pleine puissance. La pensée est dans la marche (j’ai d’ailleurs longtemps cru que je pensais avec mes pieds), mais ça Sizif le sait déjà.

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