Volumes encyclopédiques

Photo Helmut newton
Photo Helmut Newton, recadrée par mes soins.

Au téléphone, sa voix d’oiseau mouche, au débit propre à m’étourdir, m’assura qu’il était bien sûr possible de payer à crédit sur trente mois à un taux ridicule… Ce qui, somme toute, équivalait à l’achat d’un paquet de blondes par jour.

J’en fumais déjà plus d’un, lui annonçais-je avec ménagement, et comptais dépasser le deuxième bien avant de pouvoir lui régler la moindre facture. De surcroît, j’étais chômeur, sans allocation. Son timbre aigu émit un rire dissonant. J’avais fait l’erreur de laisser mon numéro dans une foire au livre… Je la crus désarçonnée par ma réplique. Hélas, ses vocalises verbales reprirent bientôt au bout du fil. Elle semblait si désireuse de me fourguer sa fabuleuse encyclopédie d’art reliée en cuir, doré à l’or fin et en deux volumes… Bref, une flopée d’arguments plus tard, elle me décrochait un rendez-vous à mon domicile pour le surlendemain, sans engagement de ma part, juste pour une démonstration exemplaire en main. Après tout, pensais-je en reposant le combiné, les femmes aux voix d’oiseau ont souvent un joli plumage…

Ce qui n’était pas vraiment le cas. Lotte Duvallon m’apparut sur le seuil de mon appartement comme une de ces beautés qui frôlent la vulgarité en catastrophe : brune décolorée affublée de colifichets cliquetants à chacun de ses gestes. Rien chez elle ne sortait de l’ordinaire. Enfin… rien, hormis une caractéristique, ou plutôt deux. Deux signes distinctifs qui captivaient son interlocuteur, moi en l’occurrence…

Lotte Duvallon affichait une poitrine épanouie telle qu’il devait falloir une vie d’homme pour en faire le tour. Elle possédait deux incroyables protubérances, deux seins expansifs à ne plus savoir où se mettre.

Sur mon invitation, ils se dirigèrent vers un fauteuil du salon où je les priais de s’asseoir. Puis la gorge de volatile de leur propriétaire exerça de nouveau ses compétences. Mademoiselle Duvallon survola le sujet en experte, picorant les pages de son volume de démonstration, vantant la qualité du cuir, des reproductions et le sérieux des rédacteurs. Inutile de préciser que ma curiosité se portait sur deux autres volumes tout aussi encyclopédiques, sinon plus. Le col claudette de son corsage ne me permit cependant que d’extrapoler sur la force de gravitation de ses satellites jumeaux. Évitons certaines interprétations graveleuses : J’affirme que j’étais moins attiré en tant que membre du sexe opposé, que fasciné scientifiquement par cette énigme biologique. A la fin de son exposé, je lui proposais un café qu’elle accepta volontiers. Pendant que sa tasse escaladait avec maintes précautions ses monts improbables jusqu’à ses lèvres, je lui réitérais doucement mon incapacité financière à accepter son offre promotionnelle, aussi alléchante pouvait elle être.

En guise de lot de consolation sans doute, elle se laissa aller à des confidences : Démarcheuse par nécessité ( c’est qu’il doit falloir relever ses manches pour sustenter deux gouffres pareils.), elle nourrissait dans le secret de son âme une passion pour la poésie. Elle en commettait même depuis l’âge de six ans sur du papier à lettre rose parfumé au jasmin. Son essence de femme évaporée se résuma pour moi dans le fait qu’elle me déclara dans la foulée comme étant son meilleur ami. Lotte décida donc de m’emmener chez elle sur le champ afin que je puisse l’entendre déclamer ses vers. Elle conduisit aussi allègrement qu’elle discourait, si bien que le trajet me parut court.

Après le dîner, mon hôtesse s’installa sur un fauteuil à bascule en inox doré, me désigna une chauffeuse en vis à vis puis se mit à me réciter ses vers, tout en se balançant. Sa paire de sphères oscillantes me plongèrent dans une chaude torpeur. Je ne saurais préciser combien de temps je méditais ainsi. Toujours est-il que je m’entendis bafouiller finalement quelques politesses sur les rondeurs sonores de ses rimes, ce qui la combla.

– Il est tard. Je me sens trop fatiguée pour vous raccompagner. Partageons mon lit en amis, vous voulez bien ?

Je tâtais le sommier et appréciais sa densité, tandis qu’elle s’éclipsait dans la salle de bain. Le temps de me glisser à l’abri de draps brodés machine en position de franc tireur et j’entendis le déclic du loquet de la porte…

Raté ! Lotte éteignit la chambre avant que je ne puisse évaluer de visu ses mensurations mammaires. Tant pis, il ne me restait qu’à tester leur texture au contact. Elle s’allongea près de moi sur le flanc droit, n’offrant ainsi que ses reins à mes projets d’investigation, avant de me souhaiter une bonne nuit et de s’assoupir sans délai.

Quelques légers baisers langotés derrière le lobe de l’oreille semblèrent la laisser de marbre. Je devais à tout prix l’inciter à se retourner. En flattant astucieusement d’une paume experte et patiente sa hanche la plus accessible, j’y parvint. Son corps pivota lourdement sur le dos. Lotte balbutia alors entre somme et veille :

— Restons amis, si vous voulez bien…

Les globes tant convoités enfin à ma merci, j’y amarrais délicatement mes mains. L’onde de choc se propagea le long de mes bras jusqu’à mon cerveau hébété.

Où avaient ils bien pu passer ?!

Les seins de Lotte avaient disparu!

Je tâtonnais hagard aux alentours, ils semblaient s’être dissous… Plus aucune trace!! Décrire mon désarroi, ma stupeur comme ma frayeur, serait immanquablement les réduire en intensité. Une seule pensée s’insinua jusqu’à ma conscience, comme une gorgée glacée et brulante de vodka : Avait elle subi une ablation chirurgicale, suite à une prolifération de cellules cancéreuses? Je tachais au toucher de vérifier mon hypothèse; pas le moindre signe de cicatrices au bout de mes doigts. D’ailleurs, la réponse à mes angoisses ne tarda plus…

Alanguie par mes approches brouillonnes, Lotte m’enlaça en pivotant d’un quart de tour dans ma direction pour me faire face. Je sentis alors deux masses malléables chuter en avalanche sur mon visage. Je saisi l’horreur en une fraction de secondes. Ses énormes mamelles étaient si molles qu’à l’horizontale, elles en devenaient impalpables. J’entendis pépier la voix d’oiseau qui m’adjura encore une fois de « rester-amis-si-vous-voulez-bien ». Je réussis à acquiescer, étouffant sous le poids de ses appendices funestes.

– C’est préférable, en effet.

Lotte eut un soupir de dépit et me libéra. Je m’endormis tard, me réveillais tôt et m’éclipsais dès que possible.

Capture d’écran 2016-01-02 à 21.10.07

Précision : le récit à la première personne du singulier n’induit nullement que l’auteur en est le héros.

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

63 réflexions au sujet de « Volumes encyclopédiques »

  1. A chaque passage du nouveau éclate au regard
    comme ce « recadré par mes soins »
    et ce second niveau du titre (pourtant j’aurais du me méfier … mais, happé par le texte …)
    miam²

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  2. C’est bien vu tout ça. Finalement une aventure sexuelle ratée est bien plus intéressante qu’une mâle vantardise. Mais les vendeurs d’encyclopédie, ça existe encore ? Qui fait encore du porte à porte dans l’espoir qu’on écoute ses poèmes ?

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  3. Ah oui, très bien palpé tourné roulé ce texte! Moi aussi je m’attendais à une rencontre mâle intentionnée. Et les commentaires sont aussi très amusants!

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  4. cette lecture fut parsemée
    de sautillants sursauts de rire
    jusqu’au coup de déconfiture
    où les convoités disparurent
    mon imagination, j’avoue
    est allée complètement ailleurs
    je vis tout de suite un entrejambe
    jumeau de celui de l’auteur…

    chose certaine, j’ai mordu.

    et oui, péchez, surtout, péchez mon enfant…
    ‘vous en empêchez surtout pas

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          1. Oh, mais peut-être n’aurais-je pas dû mettre les trois petits points après tellement… Aurais-je, sir Francis, semer le doute quant à la nature de ma réponse et de mon sentiment… c’était un tellement, comme on dirait absolument… et pour tout vous dire, je pourrais même mettre deux fois la majuscule… vous me croyez, dites?…
            Aie! aie! la v’là qui m’tire par la chemise encore. Ça l’énerve quand je dérape…. Ah, ça va Charlotte, je m’amuse un peu, c’est tout. C’est lundi matin, non? Non mais, de quoi elle se mêle, celle-là…

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              1. C’est bien ce que j’me disais… qu’il y avait anguille sous roche, je veux dire… ou grenouille peut-être… bref, qu’elle me les casse pour si peu, la Charlotte… elle est comme ça, mais là, je comprenais pas, c’était pire que d’habitude… merci d’éclairer ma lanterne, Francis… oui, Lotte, bien sûr… et vous ai-je dit aussi que le nom de famille de Charlotte est Lamontagne?…
                Et en passant, au cas où je l’aurais jamais dit… au fait je ne l’ai jamais dit comme ça… merci pour ces lieux de jouissance, ces petits jardins d’innocence – quoi qu’en dise ‘vy – que vous nous donnez à visiter si librement… et où vous nous laissez nous étendre éperdument… bonne fin de journée, Francis, et je te l’espère belle en masse! (y a pas de double sens ici s’il vous plait.. t’as compris, vy?)

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          1. hé là! mon « mordu », tu l’as tordu, ma ‘vy… il venait d’une réplique de Francis…
            mais tords, allez tords tant que tu veux… en autant qu’on s’les tape… euh… les cuisses j’veux dire… surtout que tout le monde le sait : mieux vaut tords que…
            ok je m’arrête là… sinon on s’en sortira pas… euh sortir, mais sortir quoi au juste?
            Bon, ça suffit Caroline…. (ça c’est miss Charlotte qui me rappelle à l’ordre… par chance que je l’ai celle-là)

            Aimé par 1 personne

            1. Ah oui ? dit-elle d’un air innocent. Vraiment ma tortue, une réplique de Francis ? Serais-je assez tordue pour trouver du mordu dans des mots zinnocents ? Et arrête de vouloir sortir des « choses », on ne dit pas sortir quoi, mais sortir de quoi, sortir d’où, quand on ne veut pas tordre l’esprit de la ‘vy, ma doudou qui s’carapace. Et Francis qui fait celui qui n’avait pas vu l’allusion mais qui te demande la taille de ton bonnet. Arrête de me dire de tordre, ma belle, sinon où est-ce qu’on va ? Elles ont beau dos les cuisses qu’on s’tape, ma grenouille…

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              1. ah là, non mais, oui quoi, tu m’la fouines ou on se dit tout? Les cuisses, les grenouilles, les marais, les carapaces… on parle de quoi, là? De tortue ou de grenouille? Faudrait se décider quand même. J’commence à avoir mal au corps, moi, à vouloir me transformer en p’tite bête de conte sans qu’on me dise laquelle… ah zut, Charlotte, la ferme, non mais celle-là me les baragouine royalement ce matin… oui, oui, c’est lundi, faut s’la faire plus grave que ça, je sais… ah non, mais bon… j’vais aller me faire mon deuxième café moi, ça m’changera de cette grande fève qui se mêle de ce qui la regarde pas… bref, j’ai compris, j’arrête de te dire de te la tordre… bon lundi, Blanche Neige… oui, et même qu’il en tombe encore ici ce matin…

                Aimé par 2 people

                1. Hé psss, Caroline, pour faire taire Charlotte, suffit de la manger, c’est ce que Blanche neige à fait avec Pomme un soir de grande snifitude. Rien que des pépins il restait. Pas grave que j’me suis dit, mon paradis a besoin d’pomme des fois que …j’te la fouine, tiens donc, tu me refiles des expressions l’air de rien y toucher… on n’a pas essayé le cochon et sa p’tite queue en tire-bouchon… tirelirelirela… je crois que j’ai besoin d’un café moi aussi. Bonne journée ma Lolotte (je précise au cas où l’histoire du bonnet reviendrait sur le plateau, rien à voir).

                  Aimé par 1 personne

                  1. bon j’allais finir ça là… mais faut quand même que j’te dise…s’la fouiner n’existe que depuis ce matin… bonne journée ma popomme, je t’aime tu sais, avalée, ravalée, épépinée, tout ça et rien, et puis t’es bio après tout, alors bonne journée ma popomme…

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  5. Bon jour,
    Ce texte c’est bien le regard que l’on vont nous faire « avaler » sur une société spectacles de sensations (négatif ou positif) qui trompent nos sens. Tromperie sur la « marchandise ». Un tout formé du superficiel.
    Max-Louis

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    1. Je ne saisis pas bien le sens de votre message, Max-Louis. Concernant cette nouvelle en particulier, comme mes textes en général, j’écris sans à priori, suivant mon inspiration du moment, perdu ou pas, sans préjuger de la manière dont ils seront reçus ni vraiment m’en soucier, sans m’imposer de contraintes éthiques ou autres pour me conformer à quoi que ce soit.

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      1. Le fait que le personnage soit « émerveillé » par une poitrine généreuse et qu’au résultat, ce n’est pas ce qu’il espérait et d’un personnage féminin qui apporte l’artifice dans sa tenue et le pouvoir de vendre quelque chose.
        J’ai fait corrélation entre la société actuelle et ces deux personnages.
        Cette vue d’interprétation de ma part, un peu tordue, sans doute, et je tiens à m’en excuser si je vous ai froissé par mon commentaire.

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        1. Ah non, pas du tout, sincèrement vous ne m’avez pas froissé. Tout d’abord parce que on ne sait jamais comment va être perçu un texte et c’est ce qui en fait aussi l’intérêt. Que le lecteur se l’approprie. Ensuite parce que écrire, comme tout création destinée à être vue, lue ou entendu, c’est non seulement admettre et respecter la critique, qu’elle quelle soit, mais surtout la recevoir comme le signe que vous avez au moins réussi à ne pas laisser indifférent. Simplement je comprends mieux maintenant votre point de vue, assez fin d’ailleurs, sans que cela n’était conscient de ma part. Merci donc !

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  6. Le roman d’une pelle à la louche du tombé des bretelles de la platine d’une blonde finissant dans le cendrier d’un roman qui entrera dans la légende architecturale de l’histoire de l’Art et du lard paume, paume pis doux !

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