aspirateur Sizif poussières

Sizif et des poussières

Nouvelle aventure tout à fait ordinaire d’un homme tout à fait banal.

Chacun son rocher à pousser sans fin, chacun sa colline à monter sans cesse. Mais il y a un rocher auquel nous sommes tous confrontés. Un rocher microscopique et pourtant harassant, symbole d’éternité et du quotidien : le grain de poussière. Vous avez beau le balayer, l’aspirer, l’épousseter, il revient, il s’agglutine, s’amoncèle pour former une couche, un tas, que dis je, un monticule si jamais vous repoussez le plumeau à plus tard en préférant le plumard au plus tôt.

Oui, Sizif astique sans tiquer ni truquer.

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Gene Kelly (GIF f.Palluau)

Face à la crasse, il se surpasse en suppôt de la serpillière, en soliste de la balayette, se fait dompteur d’aspirateur, laveur de carreaux, dresseur impitoyable de moutons, non pas sous les draps en s’endormant, mais sous le lit. La traque récurrente de la tache à récurer ne l’effraie pas, même s’il est loin d’être un tatillon de la miette, un méticuleux de l’éradication de l’acarien, encore moins un pervers de l’évier frétillant d’aise éponge en main pour procéder à l’élimination de toutes traces de calcaire sur inox ou grès céramique.

Bref, Sizif ne se ménage pas quand il le fait, sans enthousiasme mais sans hostilité excessive non plus. Soyons honnête également et rendons à Suzon ce qui appartient à Suzon. Il y a une tache ménagère devant laquelle son homme a toujours réussit à se défiler : celle du chemisier froissé et du col amidonné. Il s’est toujours tenu à distance respectueuse du fer et de la planche à repasser, instruments de torture à ses yeux, tout en félicitant sa moitié pour son art consommé de la pattemouille.

Quoi qu’il en soit, il ne porte que rarement des chemises ou tout autres vêtements qui ne supportent pas un faux pli. Quant à sa tenue de travail, à savoir sa toge en viscose et nylon, imitation chanvre, de style gréco-taïwanais, qu’il porte durant ses prestations mythologiques à Olympia Land, elle se lave en machine et ne nécessite pas de repassage.

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Fred Astaire (GIF f.Palluau)

Le sens de l’ordre et la foi en des jours meilleurs, de lendemains qui chantent comme de vie éternelle ne sont pas inscrits dans son mode d’emploi. Sizif se nourrit du présent et de l’incertitude. Il est poussière et il retournera poussière.  D’ailleurs, lorsqu’on lui demande son age, il ajoute toujours  : … et des poussières.

Alors, chaque fois qu’il donne un coup de balai, de torchon ou de chiffon, il éprouve la sensation de se balayer lui-même, de dépoussiérer son esprit des scories, des moutons noirs qui bêlent leurs regrets, de passer la peau de chamois sur la peau de ses chagrins, de repousser les acariens acariâtres, ceux qui propagent la peur et la rancœur, d’effacer les coulées de stupidités graisseuses.

Oui, Sizif se nettoie les méninges en faisant le ménage.

Lorsque l’aspirateur s’éteint enfin, que le lavabo brille, que les vitres n’ont plus de faux reflets, il se laisse aller un instant à l’illusion que son univers est neuf et propre. Il savoure ce renouveau, cet instant étincelant. Puis le premier grain de poussière se redépose dans un recoin, sur une étagère, invisible, tenace, ironique. Et tant mieux, songe-t-il. Car l’idée d’un monde impeccable, irréprochable, immuable, que d’aucuns appellent de leurs vœux, à genoux ou dans l’urne, souvent en uniformes soigneusement repassés, a toujours enfanté la fureur et la mort.

Toutes les plantes tirent leur substance, leurs couleurs, leurs saveurs et leurs parfums de la richesse du humus sur lequel elles poussent, c’est à dire sur des détritus, des déchets organiques ou végétaux en décomposition. Tout artiste puise son inspiration dans sa fange intime. Tout chercheur découvre des lois dans le désordre même. Toute société repose sur ces paradoxes : Sans laideurs pas de beautés, sans saletés pas de pureté, sans poussières pas de vie.

En vidant le sac plein de crasse de son aspirateur dans la poubelle, Sizif se demande si cet ustensile ne  serait l’essence même de ce processus, le parfait symbole de cette contradiction qui anime la démocratie, voire le règne du vivant. Absorber l’immonde pour s’en débarrasser. Ce pourrait même être l’image pieuse par excellence, puisqu’il prend en lui les salissures du monde. Un aspirateur qui resterait neuf et propre serait un aspirateur sans raison d’être. C’est donc en nettoyant qu’on devient sale, comme c’est en voulant rester propre qu’on laisse la saleté aux autres.

Il est ainsi, Sizif.

 

Capture d’écran 2016-01-02 à 21.10.07

« Il faut imaginer Sisyphe heureux » Albert Camus

Il aspire à l’être du moins…

Sizif bureau
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Vous pouvez également retrouver Sizif sur sa page Facebook, même si vous n’avez pas de compte, pour en découvrir plus sur lui, des photos, des vidéos, des GIFS, échanger avec lui, commenter, partager, liker…  en cliquant sur le lien ci-dessous.

Sizif au jour le jour.

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

36 réflexions au sujet de « Sizif et des poussières »

  1. Ah voilà Sizif at his best, il m’a fait penser à ma voisine , Madame Cri-Cri-Chapeau (80 printemps et des poussières …) disant de sa mère Odile, malade et presque impotente, qu’elle faisait quand même les poussières. Quand elle lui disait « Enfin, maman reste assise, je vais le faire  » Odile répondait:  » Ocherme, je le fais moi-même, comme ça je sais quand même mettre mes idées sur quelque chose  » (prononcer avec l’accent brusseleir)
    ;o)

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  2. Chers Sizif et Francis,
    Nous vous parlons ici à tous les deux, ça nous semble important. Nous désirons souligner cette perspicacité et cette humanité que vous semblez avoir en commun tous les deux, celle qui fait qu’on se reconnait, Charlotte et moi, quand vous relatez les faits de la vie, jusqu’à même la danse du ménage. Bref, merci pour cette belle incursion dans les coins et recoins de l’âme, là où même la plus petite poussière fait des petits, et fort heureusement.
    Juste un petite chose par contre, un peu plus terre à terre…
    Charlotte et moi avons des vitres à laver, des vitres sales de trop de ville et trop de temps passé… Et chaque fois que la tâche se présente à nous, force nous est de constater que nous n’avons pas encore trouvé le moyen de les rendre aussi transparentes que nous le voudrions… Nous sommes d’avis qu’en matière de transparence, vous vous y connaissez. Est-ce que l’un de vous deux aurait une suggestion?
    Avec mille et une poussières d’amitié,
    Charlotte et Caroline

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  3. coïncidence – extrême, vu la rareté de l’évènement – je viens de passer l’aspire à tort et à travers dans mon bureau
    Aussi* cette aventure héroïque de Sizif, au pays de la poussière qui menace de devenir mouton, me touche-t-elle profondément.
    Quant à cette pensée/perception/sentiment que le propre c’est la mort, elle rebondit comme une boule de billard poussière dans ma cage en calcium et y fait de terrible dégâts !

    ___
    * mais pas que pour cette raison … il y a aussi le style enlevé de celui qui tient les fils !

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    1. Merci pour ces impressions en retour qui font tout le sel de ces chroniques sur les actes quotidiens, qui paraissent anodins, que l’on fait par habitude, mais qui sont si révélateurs de notre humanité pour peu que l’on se penche dessus.

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  4. Je ne ferai plus le ménage l’esprit vide et la tête en friche. Désormais, je repenserai à Sizif, mon philosophe de l’amer et des poussières. C’est fou comme le monde change quand un spot éclaire certains coins oubliés pour en faire ressortir les scories mais aussi les angles, les détails oubliés, et même les farfadets cachés. Cher Sizif, voudriez-vous venir chez moi passer un coup d’aspirateur ?

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    1. Chère Anne, voici un message qui me donne l’envie de l’encadrer comme un diplôme de docteur es ménage. Sizif a bien envisagé à une époque de devenir homme de ménage avant de trouver sa voie sur sa colline…

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  5. J’ai une sainte horreur de faire le ménage !! Je détiens un nombre incalculable de poussière en tout genre ! J’invite Sizif quand il veut, il arrivera peut-être à rétablir la connexion entre le mot poussière et Marie !

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  6. Les tâches ménagères semblent souvent rédhibitoires, mais quand on s’y attache avec de quoi se meubler les pensées, elles deviennent une saine activité du corps et de l’esprit…et puis, c’est si gratifiant après! (pour le ménage, pas forcément pour la pensée qui n’a jamais de fin)

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  7. Comme tu l’indiques avec les mots de camus … il faut l’imaginer heureux 🙂

    Cela dit, ça me met en tête que je dois reprendre mon nettoyage de printemps commencé l’an dernier, ou l’année encore avant … je ne sais plus, tout à mon bonheur non-ménager

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  8. Bon jour,
    A la lecture de votre article (loin d’être poussiéreux) 🙂 j’ai pensé au film d’animation « Horton », un éléphant qui prend part et cause pour une poussière incrustée sur une fleur quand celle-ci lui parle. 🙂
    Max-Louis

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  9. Ah la poussière, une vieille amie fidèle qui me tient toujours compagnie. Je chante faux de la balayette et mon aspirateur est sauvage…
    Mais que ce soit pour ses inspirations ou ses aspirations, Sizif est vraiment impeccable.

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  10. Je vous trouve en pleine forme sizifienne monsieur le biographe. Le dernier paragraphe donne envie de se salir. Louons Sizif pour ces saines pensées.
    Et comme j’ai ça qui traîne chez moi, avant de redevenir poussière virtuelle, voici une autre petite image qui j’ai saisi lors d’une exposition sur la poussière, au BAL en début d’année.

    Aimé par 1 personne

  11. Un texte fort inspirant en ce début de grand ménage printanier,.. Être sale ou être propre? Il faut peut-être chercher l’équilibre et ouvrir toutes grandes nos fenêtres à la brise étoilée…

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  12. wahhhh encore un sizif qui dé-ménage et qui me plaît….au delà de la première image-impression 😉
    je vais y aller de mon dépoussiérage perso en titillant le sizif qui tire « du humus »….et en devient bègue dirait-on…..
    je laisse tomber ma pelle et ma balayette pour applaudir des deux mains à cette belle envolée de moutons!

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  13. Le grain de poussière est de toutes saisons. De la famille du morpion il aime le poil du ballet auquel il s’accroche. Dans ce monde sale lui au moins ne cache rien de sa nature. Rien à voir avec un chef d’état de surface torve et machiavélique qui s’accroche aussi.

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  14. une fois n’est pas coutume, je ‘like’ dès la sortie de ton article, francis……et parce qu’en l’affichant, ce sont les danseurs que j’ai vu en premier…..et ça, çaaaaaaa j’adore! donc là je vais lire et je reviens 😉

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