Sizif se parle

Nouvelle aventure tout à fait ordinaire d’un homme tout à fait banal.

Je pense donc je suis. Ça, c’est de la punchline et de la bonne. Seulement moi, même si je m’efforce de penser, je ne suis pas Descartes et je ne sais toujours pas qui je suis vraiment. Lequel des deux suis je ou pense, hein ? ajoute Sizif en pensée, donc à l’autre lui-même, le « Je » qui suis mais qui pense aussi, comme un clone, une réplique qui réplique. Car celui qui pense suit rarement celui qui est, pendant que celui-ci hait parfois celui là, qui le pense en train d’être. Vous suivez ? Tant mieux, vous m’impressionnez parce que moi…

EurekaDialoguer avec soi-même est l’activité quotidienne, thème récurrent de ces chroniques, la plus incessante comme la plus paradoxale. Car elle se fait sans même notre accord, comme les battements du cœur ou la respiration. Essayez donc un instant de ne plus vous parler, de ne plus échanger entre vous et vous. A la rigueur durant le sommeil, encore que… il nous arrive de nous rêver en train de rêver ou d’en être conscient. Les seuls moments ou nous ne faisons réellement plus qu’un sont des cas extrêmes : danger immédiat, stupéfaction, jouissance, douleurs subites. Alors l’instinct prend le dessus sur ce bavardage intérieur. L’animal prend le pas sur la conscience, les sensations sur l’introspection. Plus le temps de réfléchir, il faut agir ou ressentir. Un moustique a-t-il des scrupules quand il vous suce le sang ou vous torture les tympans en nocturne ?

Oui, Sizif a le soliloque cacophonique.

JiminySizifD’où vient elle, cette voix mielleuse ou acide qui nous interpelle, qui nous tance en silence, nous sermonne ou nous absous, fustige notre fatuité ou flatte notre égo sans vergogne ? D’où sort ce cricket qui sautille sous le chapeau pour nous seriner ce qui est bien ou mal, vrai ou faux, stupide ou habile ? Cette conscience élastique qui s’étire ou se contracte en fonction de notre humeur, le degré de nos désirs comme de nos intérêts ? Ce double intime, secret, tapis dans les circonvolutions inconcevables de nos doutes, cette présence mi sirène mi méduse, nous retiens ou nous tente devant un décolleté au bord de l’asphyxie, une chute de reins à prendre sans frein, nous fait miroiter un chèque en blanc pour du travail au noir, ou une gloire aussi indue que facile…

Oui, Sizif opine sans peine ni panne.

GIF multiplicity michael keaton
– « Pour qui tu te prends ? – Pour toi. » Sizif se parle, interprété par Michael Keaton, (dans multiplicity).

Il le confesse sans frétiller : Lui-même s’est déjà surpris à mentir, à flatter, à détourner les yeux devant l’humiliation, tourner les talons face à la détresse. Mais Sizif bis le poursuit… Cette girouette interne ne se prive pas de lui donner le tournis, de lui reprocher sa lâcheté, sa faiblesse, sa mesquinerie, jusqu’à sa vénalité et sa concupiscence. Oui, Sizif a également déjà sourit en songeant à mordre, serré cette main en rêvant de serrer cette gorge. A l’inverse, il a aussi défendu ses convictions en sachant qu’il avait tout à y perdre, ou qu’il en changerait demain, ou qu’elles n’étaient pas si convaincantes. Il a même balancé ses quatre vérités à un demi de mêlée de cent kilos sans une once de graisse, un poil de patience, soit une tonne d’incompréhension répartie sur près de deux mètres en puissance et à la verticale. Il a aussi offert son aide et son temps en se répétant que cela ne servirait à rien.

Et même quand il pousse son rocher jusqu’en haut de sa colline dans son parc de loisir mythologique, Sizif s’encourage à voix muette, botte le cul de son ombre mentale.

  • Pourquoi je fais ça ? C’est débile. J’en peux plus, j’en ai jusque là de ce job minable, de cette toge ridicule made in Hon Kong qui me fait des mollets de sauterelles poilues !
  • Tu es un mythe, Sizif.
  • Je mime un mythe, nuance. Je m’épelle même pas pareil. Moi, je suis juste un type miteux. Je pousse ce rocher de mes deux parce que je sais rien faire d’autre, c’est tout et c’est rien.
  • Tu es celui qui leur ressemble, qui les soulage de leur quotidien. Tu le pousses parce que tu es fait pour ça. Personne ne le pousse mieux que toi.
  • Arrête, je le pousse même pas, je fais semblant de le pousser, pour les spectateurs. C’est truqué, je te rappelle. C’est électrique. On est à Olympia Land.
  • Alors de quoi tu te plains ? Tu fais semblant, t’es payé et t’es applaudi. Tu crois que le vrai Sisyphe était payé, lui ? Regarde ce gosse comme il te sourit…
  • C’est quand l’heure de la pause ?
  • Encore une montée et c’est bon.

Il est ainsi de suite, Sizif.

Capture d’écran 2016-01-02 à 21.10.07

« Il faut imaginer Sisyphe heureux » Albert Camus

Et Sizif, lui, s’interroge souvent sur cette autre punchline : « Suis je heureux ? Faut il chercher à être heureux ? » « Arrête de penser, pousse plutôt, tu les rend heureux, c’est déjà ça. » lui répond son homologue certifié conforme.

Sizif bureau
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Vous pouvez également retrouver Sizif sur sa page Facebook, même si vous n’avez pas de compte, pour en découvrir plus sur lui, des photos, des vidéos, des GIFS, échanger avec lui, commenter, partager, liker…  en cliquant sur le lien ci-dessous.

Les jours de Sizif.

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

50 réflexions au sujet de « Sizif se parle »

  1. « le soliloque cacophonique », ça fait mal à la tête et nombreux sont ceux qui en souffrent. D’ailleurs, ils se réunissent pour en parler, lors de ces thérapies de groupe qu’ils appellent discussions. Quel boucan, tous ces gens qui pensent en même temps!

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  2. Mais est-ce que ce n’est pas en remontant son caillou à longueur de journée que Sizif peut entrer en état de contemplation ? Il ne penserait et donc n’essuierait qu’entre les coups ! Et qu’est-ce qui fatigue alors le plus, l’état de pensée quand le caillou descend la pente ou l’état de non-pensée quand il la remonte ? Faut voir… Il tranche donc ça nuit, soupire le lampadaire !

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  3. Ce que j’en dis, ce que j’ai envie d’en dire, ce que j’en pense, bref, de tout ça, ce qui me vient de plus fort, ce qui résonne dans ma tête tandis que je te lis (et que mes zygomatiques s’exercent), bref ce qui me vient c’est « bon dieu que j’aime la lucidité »… Et Charlotte qui me donne un coup de coude (un peu trop fort, mais je lui pardonne tout à celle-là) pour que j’ajoute que le jeu, tant qu’on peut se le jouer en pas pire forme physique et mentale, en vaut tout de même un peu la chandelle…
    P.-S. J’avais une affiche psychédélique dans ma chambre à l’adolescence où il était écrit ces mots de Descartes, avec son nom dessous… Je me souviens plus pourquoi j’ai voulu ça, mais elle y était… Ça me fait sourire quand j’y pense.
    Merci pour un autre beau moment avec Sizif, cher Francis.

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  4. Oups ! heureusement que Sizif est opiniâtre, costaud et tout et tout ! Je l’avais abandonné poussant son rocher, sans doute parce que le mien ne voulait pas remonter la pente.
    Je le retrouve avec plaisir 😀

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  5. L’art du soliloque… ce petit entretien privé rien qu’à nous 😉
    Et j’entends la p’tite voix m’interroger 🙂 Moi qui disais que c’était la « vieillitude » qui me faisait me causer toute seule…
    Quant à Sisyphe… le vrai : «Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose» 😉

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  6. Rien de plus normal que de se parler à soi-même. Je le fais et tout le monde sûrement et ça a bien été confirmé que c’est tout à fait normal. Pas d’inquiétude, Sizif est aussi normal que nous dans ce domaine…

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      1. Entièrement d’accord, bizarre, bizarre..vous avez dit bizarre ?? Le monde est drôle alors sans doute sommes nous bizarre ainsi que Sizif… Nous sommes tous une fiction à part entière ainsi que ? SIZIF !

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  7. Vous avez encore du cerveau, vous là, oui oui vous, faites pas l’innocent ? Toi ou moi ou lui ou eux, ça y est je crois que les plombs ont sauté, branchée et noyée à la fois, c’était couru. « une aventure tout à fait ordinaire, qu’il disait » Hé, tu m’prends pour un Pinocchio ? J’ai découvert hier, que le criquet en question, c’était possiblement un bébé crapaud. J’essaie de reconnecter deux synapses entre elle. Sizif, il nous aura tout fait. Tout doux, est-ce que je craque sur un décolleté, moi ? Est-ce que j’opine sans peine ni panne ? Que nenni ! Tel un héros des temps futur, j’unifie mes trois centres « physique « « émotionnel » « psychique » « fulguropoing »… alors se lève l’étendard « le soliloque ne gagnera pas ! ». Bon, quand elle aura fini de parler celle-là… Moi, je dis, c’est du grand biographe, ça… je ne sais plus à qui je parle mais on fera le ménage plus tard. Merci, Francis, merci Sizif, merci vos autres et vos hôtes. « celui qui pense suit rarement celui qui est, pendant que celui-ci hait parfois celui-là, qui le pense en train d’être »… je n’ai pas fini de suivre, tu m’expressionnes, et j’en veux encore.

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            1. Tiens, c ‘est une idée. Mettre un bulletin Sizif dans l’enveloppe. Ce sera bien plus sain que n’importe lequel de tous ces clowns tristes aux blabla mensongers.

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  8. POST intéressant, il résonne en moi pour deux raisons au moins, un : une discipline que j’ai découvert sur le tard « la maïeutique » ou on m’a demandé qui te fait avancer dans ta vie, ta tête ou ton coeur, chez moi la réponse était archi connue…
    fier en levant le doigt « moi madame, moi madame – la tête… »
    et ton coeur sais tu l’écouter ? « euh non madame…
    et la première marche d’un grand escalier venait d’être franchi.

    deuxiement : non heureusement qu’il y a des gens qui savent vivre en se deconnectant de leur tête/mental, la « méditation » et une façon, la plus simple consiste a respirer trés calmement en se concentrant uniquement sur cette dernière, l’entrainement se transforme en automatisme

    pour finir mon prof de MTC nous expliquait que le cerveau devrait principalement servir a nos besoins vitaux… et non occupé nos cerveaux a des choses si peu importantes que finalement c’est ces choses si peu importantes qui deviennent des raisons de vivre…

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    1. Merci Mixate, pour ce message plein d’humour et de sagesse ! La méditation me parait en effet une option, une pause bienvenue, même si personnellement je n’y parviens pas tout à fait. En revanche, la contemplation me conduit souvent à mettre cette voix en sourdine.

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      1. La méditation ne s’improvise pas, c’est un long travail sur soi, par le souffle et par la concentration, donnez aux choses leur juste place. Ce n’est pas seulement une pause, c’est un état d’accueil.

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