Ridicule

Deuxième épisode des « dialogues du 3ème type », que j’envisage de réaliser sous forme de courtes vidéos. Deux touristes extraterrestres de passage sur la Terre nous observent et commentent, avec une pointe de consternation. Imaginer deux silhouettes sur un banc public ou sous un abri bus dans la rue, vêtues d’imper, de chapeaux de pluie et d’un masque sur le visage pour dissimuler leur vraie apparence, probablement monstrueuse.

Hervé Dirosa, musée de la maison rouge.
Hervé Dirosa, musée de la maison rouge.

– T’as quel âge déjà ?

– Quand même papa… Tu te rappelles même pas de ma date de naissance ? Bravo.

– Mais non, je ne sais pas combien ça fait en années, c’est tout. En années terrestres.

– Eh ben pourtant, c’est facile… On multiplie mon age de chez nous par le carré de la vitesse de la lumière, divisé par le nombre Pi. Ou alors, plus simple, tu ajoutes le nombre de cuisse de poulets mangés sur Terre en un jour auquel tu retranches le prix du kilo de truffes blanches.

– Et alors ?

– Hum… En gros, ça doit faire dans les deux milles sept cent ans. Et des poussières.

– Pas plus, ah bon ?  Et eux, là ?  Ils vivent combien de temps ?

– qui ça, eux ?

– Ben ceux qui courent, qui gueulent, qui grouillent partout, ceux qui puent là… C’est pas possible d’être aussi moches.

Il regarde passer une jolie femme.

– Ah, les humains ? Dans les quatre vingt, je crois.

– Non ?!

Il pouffe de rire.

– T’es sur ? Quatre vingt ? Pas plus ?

– Oh y en a peut-être qui grappillent. Allez, arrondissons à la centaine pour les plus vieux.

Le père éclate de rire.

– Non mais c’est… Cent ans au maximum, c’est ridicule ! A peine le temps d’ouvrir la bouche et hop, ils poussent leur dernier soupir.

– C’est vrai que c’est assez ridicule.

– Planque ta tentacule sous ton imper, y en a encore une qui va hurler.

– J’étouffe la dessous.

Le fils fait disparaître sa tentacule qui sort entre ses jambes sous les pans de son imperméable.

– Et non seulement ils ont une longévité déplorable, mais c’est comme s’ils trouvaient ça encore trop long. Ils passent leur temps à s’entretuer pour n’importe quoi, le cours du pétrole, le port d’un vêtement, un pan de terre, un bout de truc. Même par amour ! Ils sont capables de tuer par amour, tu te rends compte ? Ils ont une espérance de vie misérable, infinitésimale, grotesque et en plus, ils n’ont de cesse de la raccourcir en se détruisant la santé avec application par tous les moyens… En polluant l’air qu’il respire, l’eau qu’ils boivent, leur nourriture, en détruisant leur planète.

– On perd notre temps avec eux, je te l’ai déjà dit. Je m’ennuie ici. Ça fait pourtant que vingt ans qu’on est là.

– Au contraire, profites en. Tu te rends pas compte de la chance qu’on a. Nous, on peut s’ennuyer. On peut s’emmerder des années, rien foutre durant des décennies, se la couler des douces durant des siècles. On a tout notre temps. Savoure. Regarde les, à courir partout, à s’agiter en vain.

– Remarque, toi, papa, je voudrais pas dire, mais tu commences à te faire vieux.

– Dis donc, j’ai encore au moins vingt mille ans devant moi tout de même !

– C’est bien ce que je dis, tu te fais vieux.

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Hervé Dirosa

– Oui et ben si ca se trouve, d’ici là, ils n’existeront même plus, eux. Leur espèce dérisoire aura disparu.

–  Ça, ça m’étonnerait pas. Ils font tout pour en tous cas.

– Quatre-vingt ans, elle est bonne celle là ! Quatre vingt ans et ça la ramène, j’en reviens pas. Et ça fait le prétentieux…

– Dis donc, si t’étais comme eux, qu’est-ce que tu ferais ?

– Moi, comme eux ? Tu rigoles ?

– …/…

– … Je crois que je me flinguerais.

– Y en a qui le font d’ailleurs. Comme quoi, certains sont plus lucides que d’autres.

– Et toi ? Qu’est-ce que tu ferais à leur place, hein ? Toi qui fais le malin.

– Si je vivais aussi brièvement ? Je voudrais surtout pas en perdre une minute. Je crois que J’éviterais de travailler toute la journée ou d’étudier. J’essaierais juste de profiter de la beauté du monde… C’est à dire de baiser tout le temps et de me saouler. Et le premier qui me gonfle, je le bouffe. Crois moi, je m’en foutrais de polluer et de me bousiller la santé, puisque de toutes manières, je serais bientôt raide.

– ben voilà, tu vois, c’est peut être pour ça qu’ils font ce qu’ils font en fait. Plus ta vie est courte, plus tu la fous en l’air.

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Les aliens sont dans Belleville.

Capture d’écran 2016-01-02 à 21.10.07

Pour ceux qui n’ont pas lu le premier épisode et que cela intéresse, cliquez sur ce lien : « Dialogue du 3ème type », merci.

J’en profite pour souhaiter à tous mes lecteurs de joyeuses fêtes et tous mes vœux pour 2017 !

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

29 réflexions au sujet de « Ridicule »

  1. Si tu la voyais qui jubile, la Charlotte. Elle veut parler. Mais je lui ai dit que celle-là, j’me la gardais pour moi toute seule. Elle a juste à se créer son propre compte si elle veut commenter.
    Bref, j’ai souri beaucoup en te lisant, avec quelques gloussements bienheureux. On a eu des pincements au cœur aussi (oui, je parle pour nous deux, t’as vu… c’est qu’elle chigne la pauvre… bah, après tout, c’est compliqué pour elle tout ça, les ordis j’veux dire…)… bon, où en étais-je…. Ah oui, des pincements au cœur. Parce que la vérité est souvent drôle amer. La vie courte, la vie qui passe, la vie usée à courir, la vie aveuglée, la vie amoureuse, la vie qui nous émerveille un instant et nous échappe l’autre, la vie avec tout ce qu’elle a de beau, et de laid, la tendre et la cruelle, la chaude et la froide (ici en tout cas)…
    Quand j’ai commencé à te lire (bon, là c’est moi toute seule)… quand j’ai commencé à te lire, dis-je… j’y ai tout de suite vu une histoire que j’me suis racontée au moins cent fois, sinon mille, malgré ma courte vie. J’les ai imaginés combien de fois ces extraterrestres qui nous regardent en se grattant le coco. Suffit de se faire un petit tour dans l’espace rapido et de nous regarder un peu d’en haut… disons, pour rester gentille, que c’est facile de voir que l’intelligence moyenne, appelons-la aussi conscience, n’est pas ce qu’il y a de plus élevée. Mais là tout de suite, y a une p’tite voix dans ma tête qui me dit : sans le noir, y aurait-y du blanc? Et puis tiens, voilà qu’il me vient aussi une réplique d’un célèbre film québécois pour enfants… « la guerre, la guerre, c’est pas une raison pour se faire mal. »…
    Tout ça pour dire que malgré toute la folie de notre espèce et toutes ses illusions de grandeur, j’aimerais bien moi vivre des milliers d’années encore. Pour pouvoir regarder l’histoire se dérouler encore. Et encore. Si j’ai envie de ça, ça doit vouloir dire que quelque part en dedans de moi, j’ai espoir.
    En te souhaitant, Francis, un merveilleux temps des fêtes avec tes aimés. Et des temps heureux, remplis de bonheurs humains.
    Et Charlotte m’envoie un coup de coude… et t’en souhaite autant.

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  2. Je me demande si ces extraterrestres ne sont pas pire que les humains… un ordinateur analyseur de comportements humanoïde leur dirait « in té gra tion réussie ». Il serait intéressant de les observer plus longtemps.

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