Traitement de chic

Jean Marc ThibaultMes parents n’en revenaient pas. Enfin, j’étais payé pour écrire. Et non seulement j’étais payé, mais en plus j’écrivais des épisodes pour la série télé qu’ils ne manquaient jamais et pour l’un de leurs acteurs préférés. Moi, j’étais surtout content pour le chèque, en fermant un peu les yeux sur ma vanité d’auteur, mais j’avais tort. J’étais un jeune crétin. Si, si. Non seulement j’ai pu faire vivre ma famille non pas de ma plume mais du clavier de mon premier mackintosh 512, mais surtout j’ai croisé sur le plateau de tournage quelqu’un qui m’a fait comprendre la noblesse de donner du plaisir au plus grand nombre, ce que le terme populaire avait de généreux.

Jean marc Thibault préférait le terme artisan au mot artiste, il était pourtant les deux. Le meilleur souvenir que je garderais de lui, c’est un souvenir volé. Il répétait sur le plateau, tout seul, et je voyais cet homme de soixante cinq ans environ à l’époque, moi qui en avait trente-cinq de moins que lui, s’amuser encore comme un gamin, une lueur de jubilation dans le regard, la bouche gourmande, savourant les mots, cherchant le geste, l’émotion juste. Lui qui avait tout joué, tout abordé avec succès, music hall avec son complice Roger Pierre, théâtre, cinéma, chansons, dans tous les registres et tous les genres, possédait encore cet âme d’enfant émerveillé et joueuse.

Jean Marc m’a pris sous son aile tout de suite. Après la lecture du scénario du premier des neuf épisodes que j’allais écrire pour cette série sur deux ans (dont l’un portait le titre de cet article), il m’a pris à l’écart pour me féliciter et m’encourager, avec chaleur, dans sa gouaille savoureuse habituelle, avec simplicité et sincérité. Son affection ne s’est jamais démentie par la suite même si, au fil du temps, nous nous sommes revus de plus en plus rarement. Par ma faute, mon incurable pudeur, indéfectible discrétion, qui peuvent parfois prendre l’allure désagréable de nonchalance et de désinvolture, voire d’ingratitude.

Ce fut l’un des très rares à me donner vraiment confiance et à m’aider. Il m’a présenté à son agent qui est devenu le mien durant plusieurs années chez Artmédia. Il m’a demandé de lui écrire de courts intermèdes parlés entre ses chansons pour son récital. Il m’a invité avec ma femme dans sa maison paradisiaque à Eygalières. Ah cet aigle qui planait en cercle au dessus de la piscine et au loin les crêtes des Alpilles. Il m’a suivi avec bienveillance sans me prendre de haut, comme un complice, un égal.

Jean Marc était un homme de convictions, attachant, sensible, pétillant, passionné jusqu’à l’emportement mais jamais acerbe ou amer, un homme d’une extrême générosité. Toutes mes pensées amicales et affectueuses à Sophie et Alexandre particulièrement, ainsi qu’à tous ses proches.

Et merci à lui d’avoir été ce qu’il sera toujours pour moi, et pour des millions d’autres, terriblement vivant et vrai. Jean Marc Thibault est décédé Dimanche 28 Mai 2017.

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Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

20 réflexions au sujet de « Traitement de chic »

  1. Comme il est touchant de revenir sur son passé, de pouvoir en faire une sorte de bilan, d’analyser des rencontres qui jalonnent les chemins de vie et qui font de nous ce que nous sommes. Il est à espérer, comme pour vous-même, que chacun trouve sur sa route un être de qualité comme J. M. T. , un héros positif, comme dit Boris Cyrulnik. Ce sont ces personnes qui nous font atteindre à la belle humanité.

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  2. Je suis contente de lire que tu l’as connu et contente de l’hommage rendu car, avec roger-pierre, ils ont été ma joie du petit écran…..
    Grâce à ton témoignage, je constate que jean-marc était bien l’homme que j’imaginais et ça me fait très plaisir……je lui souhaite d’enchanter les cieux comme il l’a fait ici-bas.
    Merci francis 🙂

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  3. Francis,
    Cet article m’a touchée fort dès les premières lignes. C’est senti, humain, et à la hauteur, semble-t-il, de l’hommage à rendre à cet homme. Les mots qu’ils t’inspirent sont beaux et tendres, alors il a dû être tout ça.
    Et puis y a aussi cette candeur avec laquelle tu parles de toi. Ça, ça ressemble à l’oeuvre du temps. Non, pardon, je recommence : c’est, à ne pas s’y tromper, l’oeuvre du temps.
    Et allez, avouons-le, je me suis reconnue dans tes mots, dans ta façon de sentir les choses. Et surtout ici : « Par ma faute, mon incurable pudeur, indéfectible discrétion, qui peuvent parfois prendre l’allure désagréable de nonchalance et de désinvolture, voire d’ingratitude. » Et ça m’a fait du bien.
    Merci pour ce beau moment, Francis.

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  4. Bonjour Francis! C’est chouette de voir la simplicité et la fraîcheur de cet homme au milieu de ce « décorum Ardissonnant ». Cela donne envie de revoir leurs sketchs, avec Roger Pierre, qui nous amusaient tant autrefois… Merci!

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