Sizif se lave les mains

Les actes du quotidien, sujet de cette chronique , de ces aventures tout à fait ordinaires d’un homme tout à fait banal, prennent un relief et un éclairage particuliers en ces temps d’exception. Faire son marché devient passible d’une amende, se promener est soumis à une durée incompatible avec l’errance, emprunter les escaliers de son immeuble sans toucher la rampe ni croiser son voisin requiert une vigilance souillée de méfiance, même se laver les mains prend des allures de tragédie, à tout le moins de film d’angoisse.

Tout déconfit dans le confinement, Sizif se morfond au fond même s’il s’en défend.*

Sans son rocher à pousser, il époussette sans cesse son trois pièces cuisine, dépoussière, aspire, se rend aux toilettes comme on va à l’abattoir, tire la chasse comme on lève le drapeau blanc, se lève afin de pouvoir se coucher, se couche dans l’espoir de se lever, se douche sans se toucher, enfile ses vêtements comme une armure, se met à table l’estomac aussi noué que sa serviette, noue et dénoue ses lacets sans se chausser, se brosse les dents du bout de la brosse, se croise dans les miroirs en gardant une distance de sécurité et n’ose même plus se parler, ou alors au ralenti, sur la pointe de la pensée, avec d’extrêmes précautions cérébrales.

Sa femme Suzon n’en peut plus de voir son héros quotidien, son mythe par alliance, son cher bousier, lui tourner autour jusqu’à la prendre à rebrousse poil. Sa moitié m’a donc supplié de relancer cette chronique, ne serait-ce qu’une ultime fois, pour l’occuper, le distraire de ses ruminations erratiques, tenter de donner un soupçon de sens à cette réclusion virale en lui passant un savon salutaire.

SavonDont acte. Nous nous sommes retrouvés avec un plaisir réciproque comme si nous nous étions quitté la veille. Retrouvailles à distance bien sur, par écrans interposés, au préalable soigneusement désinfectés au vinaigre blanc, sans masque sur le visage tout de même.

Avant, il n’y a pas si longtemps et pourtant, remarqua t’il, cela semble déjà un autre temps, une autre époque, on se lavait les mains avec insouciance, voire une pointe de négligence. Une fois par jour pour les plus désinvoltes, une demi douzaine fois par jour pour les plus assidus. On les savonnait avant de manger, au réveil et au coucher, avant ou après pisser, selon que notre instrument de fonction soit la truelle, la clef anglaise ou la plume. Pour Sizif cela dépendait s’il allait pousser son rocher à Olympia Land ou s’il en revenait. On les récurait telle une sinécure, tout en sifflotant. On se les frottait en frétillant ou avec délicatesse, plus ou moins voluptueusement, machinalement ou distraitement. Les enfants jouaient à faire des bulles.

Maintenant, on éprouve ce sentiment étrange de menacer la terre entière en laissant nos empreintes sur une poignée de porte, de détenir la fin du monde dans le creux de nos mains. On les astique en s’appliquant entre les jointures, comme un tueur en série après un carnage.

Chaque jour, dans son parc d’attractions, Olympia Land, Sizif poussait son rocher comme on hisse le drapeau de la vie sans cesse recommencée, sans cesse imprévisible, grouillante, sans cesse renouvelée et immuable. Il mimait l’effort titanesque de la version originale de son personnage mythologique, supportant ce rocher reconstitué en polyuréthane jusqu’au sommet du mont de béton armé en grimaçant, aidé il est vrai par un système de crémaillère électrique, sous les acclamations des enfants et de leurs parents.

Aujourd’hui, lorsqu’il se désinfecte les mains, après les courses indispensables, Sizif songe à l’insolente innocence de l’ignorance, aussi invisible à l’œil nu que ce virus, ce sombre héros au nom de bière mexicaine, cette innocence qui s’écoule comme ce micro monstre avec l’eau savonneuse en tournoyant dans la bonde du lavabo, dans une séquence digne de celle de la douche dans « Psychose » de Hitchcock.

Oui, Sizif biffe ces jours difficiles, coche ce covid d’un canif hâtif.*

Tout en séchant ses mains pour la énième fois, Sizif songe à ceux qui ne peuvent même pas se les nettoyer par eux mêmes. A ceux ou celles qui dépendent pour cela de la bonne volonté, de la bienveillance de leurs congénères, voire de leurs salaires. Comme son fils retenu loin de lui dans son foyer d’accueil médicalisé, comme ceux ou celles qui s’éteignent par poignées sans plus avoir la force de protester dans des maisons de retraites, comme ceux ou celles sans domicile ou sans mains pour qui les avoir propres relèvent soit de la gageure, soit de l’improbable.

Ne dit on pas « s’en laver les mains » pour signifier que l’on y est pour rien ? Face à son lavabo, Sizif se sent devenir Ponce Pilate un peu plus chaque jour. Plus il a les mains propres, moins il se sent humain. Plus il les nettoie, plus il se sent impuissant. A vingt heures, sur son balcon, il entend les applaudissements nourris en hommage aux infirmières et aux médecins harassés, ce qui n’empêche nullement certains de leurs voisins de leur demander d’aller vivre ailleurs ou de fermer leur cabinet par crainte d’être contaminés par leurs patients, allant jusqu’à l’exiger, jusqu’à les menacer.

Et puis il y a le sourire de Suzon, son vaccin personnel contre la pandémie. Et puis il se dit qu’il ferait mieux de se botter le cul que de se battre la coulpe, de se frotter plus souvent les méninges que les paluches. Peut être en jaillirait il une étincelle. Après tout, les idées sont tout autant contagieuses, si infimes soient elles. A défaut de son rocher à pousser jusqu’au sommet, il lui reste encore à se pousser lui-même pour prendre de la hauteur.

Sizif à la plage
GIF réalisé par mes soins, à partir d’une Performance de Claude Cattelain

Il est ainsi de suite, Sizif

 

*  *  *

 

Il faut imaginer Sisyphe heureux, Albert Camus.

* Test de dépistage : Si vous arrivez à prononcer ces phrases sans toux sèche ni fièvre, c’est bon signe.

Publié par

Francis Palluau

Scénariste, auteur, réalisateur, professeur, consultant touriste sédentaire.

19 réflexions au sujet de “Sizif se lave les mains”

  1. Voyant votre nom sur un commentaire, je me suis rendue sur votre page. Quelle bonne surprise, toujours un grand plaisir de vous lire! Du coup, je me suis réabonnée…et pourtant jamais désabonnée. Bel été à vous!

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  2. Ah Francis.
    Ou devrais-je dire Ah Sizif.
    Je t’embrasse.
    Et Charlotte aussi.
    Caroline
    P.-S. C’était un p’tit bonheur que de voir ta Revue dans ma boîte de réception de courriels. Bise d’outre-Atlantique, Francis. Sous un ciel clair, et dans un air qui se réchauffe tranquillement.
    Et comme on dit par chez nous : Tu repasseras, on n’est pas sorteux.

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      1. En passant, je n’ai eu vent de ta Revue que par un message courriel… Ton post n’apparaît pas dans mon Lecteur. J’ai beau rafraîchir, ça n’y fait rien. Je me dis que je ne dois pas être la seule. Peut-être qu’un petit coup sur « mettre à jour » le ferait? Pour que tous ceux qui aiment sa compagnie (même les non abonnés par courriel) reçoivent la visite de Sizif…

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  3. Comme par hasard, j’ai pensé à ton fils récemment, me demandant s’il était confiné avec toi…j’ai la réponse
    Cette interrogation me venait car dans ‘mon’ foyer il y a 18 résidents sur 28 qui sont à présent permanents….et on sait depuis hier que ça va durer
    Alors merci de faire exister sizif car ça met du sourire dans un air qui a grand besoin de pureté
    Je t’embrasse (de loin) cher Francis

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  4. Bonjour Francis, j’y pensais il y a peu: que tu reprennes ton blog, j’en suis bien heureuse!
    J’espère que vous allez bien, bien que la famille ne soit pas au complet…
    Très amicalement, Marité.

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