Une vie sur deux, roman

Photo envoyée par une lectrice, Merci Manal.
Photo envoyée par une lectrice, Merci Manal.

« Certains jeunes gens sont bien vieux pour leur âge. » Erik Satie

… Et réciproquement.

« On met longtemps à devenir jeune » Pablo Picasso

1

Vraiment pas mal. Pas mal du tout. Après avoir visité plusieurs résidences pour seniors, j’étais enfin tombé sur la bonne. Ne manquait que les Résédas, qui auraient donné leur sens, à défaut de leur éclat et de leur parfum, au nom de la résidence, pour obtenir l’appréciation maximale. En fait, en découvrant la plaque en cuivre fixée au muret de briques de la clôture, j’avais tout d’abord cru lire :

« Résidence des Résidus. »

À grand renfort de « Bien sur » et de « bien entendu », Madame Odile Keroual, la directrice de la résidence, une femme forte dans tous les sens du terme et toute en angles aigus de profil, vêtue d’un tailleur à damiers jaunes et noirs, ne manqua pas, tout en me guidant d’un pas martial, de me souligner certains articles primordiaux du règlement pour le bien être et le respect de tous.

Les animaux domestiques étaient interdits, les fumeurs uniquement tolérés sur la terrasse, et les visites familiales ou amicales soumises à certains horaires.

Tandis que je remplissais le formulaire d’inscription dans son bureau, elle me fit part de sa fierté, de sa plus grande réussite, depuis son arrivée à son poste il y a trois ans. Madame Keroual était parvenue à convaincre le conseil d’administration des Résédas que la présence d’enfants, indésirable car source de bruits et de perturbations diverses, devait être strictement réglementée.

– Comprenez-moi bien, je n’ai rien contre les enfants en tant que tel, bien sûr.

– Bien sûr.

Non seulement je le comprenais, mais encore j’approuvais sans réserve. Je n’avais plus de famille, même lointaine, lui confiai-je, ne mentant que le strict nécessaire. Jamais eu d’enfants non plus, à fortiori encore moins de petits-enfants. Ce n’était donc pas pour supporter les gosses des autres. Surtout que la jeunesse m’avait toujours mis mal à l’aise. Non pas que j’éprouvais envers cet état transitoire, enviable pour certains, un tant soit peu de jalousie, simplement je n’avais moi-même été jeune que trop peu de temps. Du moins pas assez pour en conserver un souvenir précis ou un arrière-goût d’amertume. D’aussi loin que ma mémoire remontait, je m’étais toujours senti vieux. J’étais fait pour être vieux. À présent je me sentais on ne peut mieux dans ma peau de presque octogénaire et comptais bien rester vieux le plus longtemps possible.

À défaut d’être un paradis, ce refuge pour moribonds se présentait comme un purgatoire sympathique et sans prétention, avec des prestations satisfaisantes pour un tarif honnête. De quoi passer le reste de ma vie à me la couler douce et c’était en fin de compte là mon but. Mon seul but.

Le parc entourant la propriété, paisible et rassurant, donnait d’emblée le ton de l’ensemble. Ni trop grand pour se sentir perdu, ni trop petit pour se sentir cerné. Des bancs en pierre reconstituée proposaient des pauses bien venues pour souffler, méditer ou radoter, à distance raisonnable. Il y avait même un bassin circulaire de diamètre conséquent pour les admirateurs de carpes, un terrain de boules aux dimensions réglementaires pour les amateurs de sensations fortes, un potager divisé en parcelles individuelles pour les adorateurs de la binette, des tomates cerises et autres groseilles à maquereaux.

Quant aux bâtiments, rien à redire non plus. Un architecte en verve avait réussi le tour de force de réunir une toiture façon chaumière normande au béton nu contemporain en passant par le manoir breton pour les tourelles de granit et les tours de la Défense pour les larges baies vitrées teintées. Chacun pouvait ainsi se sentir chez soi.

Passons maintenant au grand jour, celui pour lequel j’avais bouleversé mon destin et franchi tant d’obstacles : le jour où je pris possession de mon studio. Avec exaltation, j’y installai mes affaires, dont un fauteuil en cuir râpé, un secrétaire et des bibelots à la valeur sentimentale, aux quatre coins. Coin cuisine, coin toilettes, coin chambre et coin salon, le tout dans vingt-deux mètres carrés, placard compris, exposé ouest avec vue sur le potager. Ça me suffisait. Pourquoi désirer le double ou le triple d’espace ? Si c’était pour tourner en rond, j’en ferais plus vite le tour.

Alors que je fêtais ma crémaillère en solitaire autour d’une tasse de décaféiné soluble, ma voisine de palier vint se présenter à ma porte. Courtoise et coquette avec un fond d’espièglerie dans la voix et dans les prunelles. Nous échangeâmes nos prénoms, Mireille et Victor, ainsi que les amabilités d’usage avant d’en venir à ce qu’elle avait derrière la tête.

– Ne le prenez pas mal surtout, mais vous ne devriez pas rester là, dit-elle.

– Ou ça, là ?

– Ici.

– Ici, dans cette résidence ?

– Ah non ! Bien sûr que non, gloussa-t-elle, se demandant à coup sûr l’espace d’un instant si j’étais sénile. Vous êtes le bienvenu. C’est une résidence très agréable, tout le personnel se plie en quatre pour nous. Vous vous y plairez beaucoup, du moins je l’espère. Non, je parlais de ce studio. Vous devriez en demander un autre. Madame Keroual s’est bien privée de vous prévenir, n’est-ce pas ?

Question de pure forme car elle ne me laissa pas le temps d’y répondre.

– Je la connais. C’est pas la reine de la franchise. Si elle vous avait prévenu, vous n’en auriez pas voulu et votre studio lui serait resté sur les bras.

Je la fixais un instant en souriant. Un truc que j’emploie souvent pour voir venir sans trop me découvrir quand les gens m’ennuient. Une manière polie de leur faire sentir qu’ils peuvent toujours poursuivre si ça leur chante parce que franchement, j’en n’ai rien à cirer. La plupart du temps, ils finissent par laisser tomber. Elle se pencha vers moi pour enchaîner en baissant d’un ton.

– Vous n’en avez plus que pour six mois -au plus !- si vous restez là-dedans.

– Six mois ?

– Au plus ! Peut-être moins. Ce studio porte malheur.

Mireille avait beau approcher des quatre-vingts ans à reculons, ce n’était qu’une fausse vieille, entendez par là quelqu’un qui n’a de son âge avancé que l’allure voûtée, la peau froissée et jaunie, le geste incertain, mais dont les yeux pétillants et la malice calfeutrée sous le fard des joues dénoncent une incurable jeunesse d’esprit. Les faux vieux ont des cœurs d’adolescents qui les rendent incontrôlables.

– Je ne suis pas superstitieux, soulignai-je en ralentissant le débit de ma voix.

– Oh mais ça n’a rien à voir avec la superstition. Pas le moins du monde. Ce serait plutôt un problème de probabilités, ou de statistiques, comme vous voudrez. Quelque chose d’inéluctable, voyez vous. Les trois derniers occupants sont morts dans les six mois qui ont suivi leur emménagement. Comme ça, sans prévenir. Tenez, Monsieur Botron, Pierre, celui qui vous a précédé, il n’avait que soixante-neuf ans. À son arrivée, il faisait même cinq ans de moins. Trois mois et demi plus tard, c’est son cerveau qui lâchait, en pleine partie de belote.

Je la remerciai pour sa prévenance en lui promettant d’y réfléchir sérieusement dans les années à venir.

La première partie de mon plan avait réussi. J’étais où je voulais être, parmi les miens, dans un univers qui me correspondait, avec des revenus suffisants pour m’offrir quelques extras en dehors de régler les mensualités des Résédas ad vitam aeternam. Aucun ami, aucune de mes rares connaissances, ne viendrait me chercher dans une résidence pour seniors, personne n’y songerait même, et ceux qui y vivaient ou qui y travaillaient ignoraient qui j’étais réellement.

2

La première chose que faisait Jérôme quand il revenait de la sécu, en général vers dix-sept heures, c’était d’ouvrir les fenêtres. On vivait tous les deux dans un cendrier de cinquante-sept mètres carrés, dans un brouillard permanent, l’odeur du tabac froid imprégnait jusqu’au rideau de douche, jusqu’au gant de toilette, jusqu’au savon et lui… Lui, il aérait ! Quant à moi, j’étais souvent assis en train de boire un verre de Bourgogne blanc ou de fumer un joint, parfois les deux en même temps, ou j’étais allongé dans ma chambre et sur ma copine du jour.

Mon petit-fils m’amusait avec ses manies de vieux garçon. À nous voir, on pouvait se demander qui était réellement le grand-père des deux. Manger à heures fixes, mastiquer lentement, cuisiner sain et varié, ne pas se coucher tard, dormir au moins huit heures par nuit, gérer son budget, économiser pour sa retraite, prévoir ses vacances, avoir la même petite amie depuis le lycée… Est-ce qu’il l’avait seulement sauté ? Je n’aurai pas parié ma chemise là-dessus. Pas chez nous, en tous cas. À la réflexion, je préférais leur accorder le bénéfice du doute. C’était moins déprimant. Il restait bien dormir parfois chez elle mais, comme Nathalie vivait avec sa mère, une femme velue du menton et sourcilleuse de confession, peut-être qu’il se tapait seulement le canapé-lit.

Nathalie venait dîner une fois par semaine, mais ne restait en revanche jamais la nuit. Les draps à la nicotine ne devaient pas l’émoustiller. Belle brune au demeurant, ferme et dorée, rien à retoucher, si ce n’est des lèvres trop minces, un menton en pointe, une peau sèche et allergique au fond de teint et, déformation professionnelle oblige, une tendance professorale à tout savoir mieux que vous.

Orphelin à dix-sept ans, Jérôme s’était installé chez moi, dans ce trois pièces enfumé qui donne sur le passage Saint-Laurent à Montparnasse. Bien que fort différents de caractère, la ressemblance physique entre nous était frappante. Si on le comparait à une photo de moi au même âge, nous pouvions passer pour des frères. Des faux jumeaux. Nous avions toujours été assez proches l’un de l’autre. C’était mon seul petit enfant, le fils de ma fille unique.

Ma femme nous avait quitté trois ans après la naissance de Marlene. Plus exactement, Margot m’avait quitté, ce que j’avais parfaitement compris. À l’époque, je la trompais un jour sur deux. Les voies du plaisir sont pénétrables. Et multiples. C’était la devise du queutard que j’étais. La faute à mon taux de testostérone, inversement proportionnel à mon nombre de neurones. Cette séparation n’avait d’ailleurs en rien modifié mon comportement, seule la qualité et la fréquence de mes érections s’étaient dégradées en suivant la même courbe que ma presbytie. Comme si la vision de près et le sexe étaient intimement liés. J’avais même fait l’expérience de porter mes lunettes pour pratiquer le cunnilingus, sans progrès notable. Je m’étais alors replié sur les stimulants pharmaceutiques et les produits aphrodisiaques dont je faisais une consommation abusive pour un résultat aléatoire.

En revanche, j’avais tiré de mon divorce un enseignement : Ne jamais me remarier. Margot émigra aux Etats-Unis pour y devenir agent artistique, avant d’être décapitée par un semi-remorque au volant d’un cabriolet, une décennie plus tard.

Jérôme a toujours été un garçon adorable et affectueux, bien que sa nature réservée le freinât dans ses élans de tendresse. J’étais heureux de m’occuper de lui, de pouvoir prendre le relais de ses parents et d’alléger son chagrin autant que faire se peut.

En réalité, je dois l’admettre, ce fut plutôt lui qui me prit en charge. Durant ces dix années de « vie commune », il me passa tout, mes maîtresses aussi improbables qu’elles furent pour la plupart éphémères, mes gueules de bois, ma tabagie, mon sens inné du bordel et de l’improvisation. Jamais je ne l’entendis se plaindre ou protester. Il s’inquiétait que je ne manquasse de rien, préparait nos repas, faisait les courses, poussant le vice jusqu’à vérifier chaque mois le virement de ma pension de retraite et mes relevés de compte, ce qui avait fini par me taper sur les nerfs.

J’aurais juste souhaité qu’il soit moins sérieux. Moins résigné, moins gonflant par moments. Rebelle si possible. Dès que l’occasion se présentait, je lui faisais entrevoir toutes les possibilités, toutes les aventures, tous les plaisirs que ce monde vous offre pour peu qu’on s’ouvre à lui. Quitte à se prendre une mandale de temps à autre. Je l’emmenais partout avec moi, je tentais par tous les moyens de le pervertir pour son bien. En vain. Il ne fumait pas, ne buvait que très modérément, rechignait à sortir. L’avion l’angoissait, le train l’ennuyait, le tourisme l’indifférait. Le brise menu de service. À ce que j’en déduisis de son attitude envers les femmes, elles devaient représenter à ses yeux un concept étrange, digne d’une étude approfondie dans le cadre d’un projet à long terme.

Quant au sexe, il y avait tout à parier qu’il le concevait comme un organe utilitaire fort ingénieux, à double fonction biologique : Uriner au lever du soleil, se branler à son coucher.

Les derniers temps de notre cohabitation, nous ne nous disputions pas, nous n’avions plus rien à nous dire. Mon espérance de vie avait beau se réduire à quelques saisons, j’avais encore des désirs, des plaisirs, des raisons de me lever. Même minimes, même dérisoires. Ne fut-ce qu’une érection matinale au réveil. C’était assez pour tenir encore. Mais jusqu’à quand, face à cette inertie béate ? Combien de temps résisterai-je à la résignation en sa compagnie ? Un jour, il m’aurait. Il m’entraînerait dans son sillage sans remous et je ne me débattrais même plus. Seulement ce jour-là, qui ne tarderait plus, c’en serait aussi fini de lui. Et ça, je ne pouvais m’y résoudre. Je me sentais responsable. Si rien ne changeait, nous allions couler ensemble, car il n’y aurait alors plus personne pour tenter de l’arracher à lui-même.

Aussi longtemps que je resterai à ses côtés, il s’enfoncerait. La conclusion s’imposa d’elle-même. J’allais m’effacer, lui céder la place. Rien ne me retenait vraiment. Je n’avais pas grand-chose à perdre, la ligne d’arrivée se pointait à l’horizon pour moi. Mais avant de la franchir, je pouvais faire quelque chose pour lui. Un dernier baroud d’honneur. Un électrochoc. Pour le réveiller d’entre les morts.

Ce soir, quand il rentrera, son premier geste sera d’ouvrir les fenêtres, par réflexe. Son regard tombera -comment l’éviter ?- sur le panneau publicitaire géant fixé au-dessus du cabinet d’assurance qui nous fait face dans la rue. Il lira distraitement le nouveau slogan vantant une assurance vie qui s’y affiche en gras :

« Ne mettez pas votre avenir de côté,

Mettez de côté pour votre avenir. »

Lorsqu’il tournera enfin le dos à la fenêtre, il réalisera qu’il n’y a pas de fumée dans la pièce. Seulement des mégots et leurs relents froids. Alors il m’appellera. Une fois à voix basse, une seconde fois plus fort. Il ira me chercher dans ma chambre. C’est là qu’il trouvera le petit mot que je viens de lui laisser, sur ma table de nuit.

3

– Tiens, ça sent pas trop le mégot froid aujourd’hui.

– J’ai aéré. J’ai laissé les fenêtres ouvertes depuis trois jours.

– Ne me dis pas que Victor s’est arrêté de fumer ?! À son âge, ça pourrait le tuer.

– Mais non… Il est parti.

– Parti ? Comment ça, parti ?

J’ai hésité un instant. Pourquoi ne pas lui dire la vérité ? Après tout, Nathalie était ma meilleure amie. Mieux, nous allions nous marier, elle avait le droit de savoir.

– En tournage. Dans le Sud. Il sera absent une quinzaine de jours. Peut-être plus.

Inutile de l’inquiéter pour rien. Juste pour une fugue. Mon grand-père reviendrait quand il se serait lassé de sa conquête du moment. L’affaire d’une semaine ou deux.

– Il ne s’arrêtera jamais, poursuivit-elle en ôtant son imper pour le pendre à la patère de l’entrée. Ça me dépasse… Il a une bonne retraite et ça ne lui suffit pas. Moi, à sa place…

– Il m’a dit qu’il en profiterait sans doute pour voir une de ses amies qui vit dans le coin.

– Ça lui fera du bien, j’espère… Soupira-t-elle. Et à nous aussi. Je le trouve bizarre en ce moment, pas toi ?

– Il a toujours été bizarre.

– C’est pas faux.

Elle m’embrassa en passant avant de s’asseoir sur le divan afin d’ouvrir son fourre-tout pour en sortir un paquet.

– Viens voir, je suis passée prendre les faire-part chez l’imprimeur.

– Les faire-part de quoi ?

Elle me lança un regard accusateur. À priori, elle attendait que je réponde à ma propre question. Quelqu’un était mort ? Sa mère ? Mon grand-père ? Non, pas lui, impossible, elle ne savait même pas qu’il avait disparu.

– Tu le fais exprès, là ? S’impatienta-t-elle.

– Hum ? Bien sûr que je le fais exprès. Qu’est-ce que tu crois ? Que j’aurai oublié ça ?

Elle n’eut pas l’air convaincu par ma mauvaise foi, mais préféra laisser tomber. Profitant du répit, j’allais m’effondrer à ses côtés. Notre mariage ! Voilà ce qu’il y avait dans ce foutu paquet !

Au bout d’une dizaine de jours, je ne pouvais plus me mentir. Mon grand-père ne reviendrait plus. À dire vrai, j’en avais eu l’intuition dès la première lecture du mot qu’il m’avait laissé, je m’étais simplement refusé à l’admettre. Ce n’était guère son caractère de vous prévenir. De quoi que ce soit. Quand ça le prenait, il était capable de tout. Pour une bouteille ou pour une femme. Il avait déjà disparu, un jour ou deux. Il cuvait ou copulait dans un coin puis revenait sans crier gare avec un sourire entendu pour toute explication, plus en forme que jamais. Le fait de m’avoir écrit ce mot laissait présager le pire.

Une fouille minutieuse de l’appartement n’avait permis que de m’angoisser davantage sans m’apporter le moindre indice, la moindre piste. Si ce n’est qu’il n’avait rien emporté. Strictement rien. Pas de valise, pas de vêtement de rechange ou d’affaires de toilette, pas même son portable. Plus intrigant, la présence de son portefeuille. Il avait pris le soin de le sortir de la poche intérieure de son blouson d’aviateur marron, qui manquait à l’appel, pour le ranger –à mon intention ?- dans le tiroir du secrétaire de sa chambre, posé bien en évidence à côté de ses clefs de voiture, de sa carte grise, de son chéquier, de ses relevés de banque et de ses papiers administratifs. Rien n’y manquait : Carte bleue, permis de conduire, carte d’assuré social.

Que voulait-il me signifier par là ? Qu’il n’avait plus besoin de rien parce que… Je ne pouvais pas croire à son suicide. Pas lui. S’il y avait une seule personne sur Terre qui ne succomberait jamais à cette tentation, c’était bien Victor. Et si, malgré tout, c’était son but, pourquoi aurait-il pris la peine de disparaître avant de mettre fin à ses jours ? Pour me laisser dans l’incertitude ? Ça ne tenait pas debout.

« Ne perds pas ton temps à me chercher, ne préviens personne.

Je suis ou je suis et j’y suis bien.

À toi de jouer maintenant.

Ton grand-père qui t’aime, Victor. »

En dépit de ses recommandations, je m’évertuais à le retrouver. En l’espace de quarante-huit heures, j’avais enquêté auprès de deux de ses plus proches amis et de sa demi-douzaine de maîtresses plus ou moins régulières, à ma connaissance. J’avais improvisé un prétexte, à peu près dans ce goût-là, avec de légères variantes selon mon interlocuteur : Victor était parti en voyage en oubliant son portable. Une maison de production cherchait à le contacter. Si jamais il les appelait ou leur envoyait une lettre, pouvaient-ils me le faire savoir ? Aucun d’eux n’avaient eu signe de vie de lui depuis son départ.

Il me fallait prendre une décision. Je ne pouvais plus continuer à faire comme si mon grand-père allait revenir. Soit je prévenais la police, soit je trouvais une solution permanente pour que personne ne s’inquiétât de sa disparition. Auquel cas, laquelle ?

« Je suis ou je suis et j’y suis bien… »

Tant mieux pour toi. Parce que me concernant, ça n’allait pas très fort. Je vivais comme en sursis ou en liberté surveillée. Tu me suggérais entre les mots de ne pas m’en faire, tout en te marrant doucement entre les lignes. Allons, tu devais bien te douter par avance de ma réaction. Tu m’avais tout appris et je n’avais eu de cesse de te décevoir. Pardonne-moi, grand-père… S’il y en avait un qui aurait dû disparaître, c’était moi.

Cette pensée prit ses aises dans mon cerveau toute la journée durant laquelle, comme tous les jours ouvrables depuis plus d’un semestre, j’apportais sans enthousiasme excessif mon humble contribution à combler le trou insondable de la sécurité sociale, tel Sisyphe, que d’autres creusaient dans le même temps avec plus de zèle, entre 9 heures et 17 heures, pauses et déjeuner compris, arrivée en retard et départ en avance non retenus, en compagnie de mes tout aussi mornes collègues surnuméraires de la CPAM.

C’est en consultant le courrier, le soir, tout en dînant de tomates mozzarelle et de pennes rigates à l’huile d’olive, que j’ai commencé à entrevoir une solution qui pouvait nous satisfaire mon aïeul et moi, à tout le moins nous réconcilier à distance, faute de mieux.

L’étude détaillée de son relevé bancaire me confirma que Victor n’avait pas tiré d’argent ni procédé à aucun paiement de quelque nature que ce soit depuis sa fugue. Elle m’apprit en outre que son virement de pension de retraite venait d’être effectué. Si mon grand-père avait tout organisé pour que son corps, ou sa piste, ne soient jamais retrouvés, tout en m’abandonnant les preuves matérielles de son identité, c’était à l’évidence à mon bénéfice.

« À toi de jouer maintenant… »

En me tendant une perche invisible, il espérait que je prendrais sa place. En la saisissant, je ne ferai que respecter son dernier vœu et par-delà, me racheter à son égard.

Je passais une partie de la nuit, paradoxe apparent, à tenter d’y voir plus clair. Il me fallait envisager toutes les modalités et les conséquences de cette substitution. Vaincu par la fatigue, je m’allongeais sans pour autant parvenir à trouver le sommeil. Jusqu’à l’aube, je me retournais sous des draps moites, le torse en sueur, avant d’aller ouvrir la fenêtre pour aspirer l’air frais du petit matin. Curieusement, en dépit d’une migraine lancinante, je me sentis en forme, prêt à faire face à ce qui m’attendait. Sans doute aussi parce qu’on était samedi, un week-end de trois jours de surcroît, avec le lundi de Pentecôte chômé. Je m’étirais en bâillant.

– … Une attaque cérébrale ?!

– En plein tournage. Il a été hospitalisé sur place.

– Vacherie de merde… Où ça ?! J’y vais, il faut que j’y aille. Il est où, bordel ? il est où, Jérôme ?

Jean-Charles était le meilleur ami de Victor, de qui il tenait son surnom dans le métier, Jean-Chi. Ça lui allait parfaitement, ça le résumait. Il ronchonnait à propos de tout et de n’importe quoi. Jamais content mais toujours là quand il le fallait. Un chef accessoiriste hors pair, une grande gueule aux doigts de fée. Seulement là, il n’avait presque plus le cœur à ronchonner. Il faisait peine à voir et j’étais sur le point de craquer moi aussi et de lui avouer mon mensonge.

– … Au Portugal. – Au Portugal ?! S’exclama-t-il. Mais il va crever au Portugal ! Faut le sortir de là !

– T’inquiètes pas pour lui. Ils vont le rapatrier dans trois jours.

– Trois jours ? Dans trois jours ! Pourquoi pas dans un an tant qu’ils y sont ! s’égosilla-t-il. Chiotte ! C’est qui, cette prod de merde encore ? Ils vont m’entendre, ces pingouins !

Je lui serrais chaleureusement l’avant-bras.

– Je m’en charge, Jean-Chi, je me charge de tout. Ils m’ont assuré qu’il s’en sortirait…

– Encore heureux, oui… Ils ont intérêt à ce qu’il s’en sorte, maugréa-t-il.

– Seulement…

– Quoi ? Seulement quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Va-z-y Bordel !

Je m’écœurais moi-même, mais je n’avais plus le choix.

– … Seulement… Il en gardera des séquelles.

– Des séquelles… Répéta-t-il avec angoisse.

– La mémoire surtout. Il risque de ne plus reconnaître personne.

– Victor ? Pas moi quand même, pas lui…

Sa voix se fit plus faible, plus implorante. Il ne me restait plus qu’à porter l’estocade.

– Et aussi de ne plus pouvoir parler.

Jean-Chi se tassa sur lui-même, le regard vide.

– Il aura besoin de soins, d’une assistance permanente. Lui précisai-je. Ils m’ont conseillé de le placer dans une maison médicalisée. Dès que j’en aurais trouvé une, je te tiendrais au courant, t’en fais pas.

Lorsque je m’éloignais de son pavillon de meulière, en redescendant la colline jusqu’à la gare R.E.R de Sèvres, le soulagement supplanta ma honte. Il fallait en passer par là pour dissuader ses proches relations de revoir Victor. Les autres seraient moins difficiles à convaincre. Ils le furent, en dépit de quelques larmes versées sur son sort par ses maîtresses.

Dans les semaines qui viendraient, je les tiendrais au courant de l’évolution de son état… Guère plus brillant surtout. Stable tout de même. Je leur déconseillerais, suivant en cela l’avis du psychiatre traitant, de lui rendre visite, tout en les remerciant avec chaleur. Quant à la maison médicalisée, il me suffirait d’en trouver une à plusieurs heures de transport, afin de décourager toutes velléités.

– Qu’est-ce que tu en penses ?

– Hum ? Rien.

– Jérôme…

Je l’avoue, j’étais loin d’elle, loin de cette salle de réception où nous nous trouvions, la troisième que nous visitions depuis le matin et Nathalie n’était pas dupe.

– Non, je veux dire, ça va, ça ira, non ? Lui lançai-je à tout hasard.

– Ça ira ? C’est bien ça. Peut-être qu’on peut juste trouver mieux que « ça ira », tu ne crois pas ?

Elle avait raison. Elle aimait avoir raison et dans l’ensemble j’aimais aussi qu’elle ait raison. Ça me dispensait d’avoir un avis. C’est ce qui me plaisait avant tout dans notre relation. Toujours est-il que cette fois, elle avait vraiment raison. Mon « Ça ira » résumait cette salle. Il aurait pu lui servir de slogan. Insuffisant aux yeux de ma future pour accueillir notre mariage.

Nous avons écumé l’Yonne à bord de sa Twingo le reste du dimanche, après avoir quadrillé la Nièvre le mois précédent à la recherche de la salle idéale pour un budget réaliste. Avec ou sans terrasse, avec ou sans jardin, avec ou sans sono, avec ou sans cheminée, style rustique, récent ou faux rustique récent avec fausses ou vraies poutres apparentes, chaque fois, une option manquait à l’appel.

– La prochaine, c’est la bonne, se persuadait Nathalie en reprenant le volant.

Si la suivante y manqua de justesse, la faute à son tarif rédhibitoire, elle me permit néanmoins d’aborder le sujet de mon grand-père. En effet, l’hôtel-restaurant dont elle faisait partie jouxtait une résidence pour seniors. L’occasion était trop belle.

– Ça t’ennuierait si on y jetait un œil ?

– Attends Jérôme… Tu ne voudrais quand même pas qu’on organise notre mariage dans une maison de retraite ?!

– C’est pour Victor. Il est passé en coup de vent hier soir. Avant de repartir chez une amie pour le week-end, il m’a annoncé qu’il pensait vendre l’appartement. Il envisage de s’installer dans ce genre d’endroit.

– Victor ? Victor, là-dedans ?!

Effectivement, ça ne lui ressemblait pas, seulement je n’avais pu trouver mieux pour justifier son éloignement. Alors j’ai brodé pendant que nous visitions rapidement cette résidence… Il avait beaucoup vieilli ces derniers mois… La plupart de ses copains étaient soit décédés, soit hospitalisés, soit justement dans ce genre d’endroit… Ça lui avait donné un coup au moral. Notre mariage avait fini par le décider. Il ne voulait pas être à notre charge.

Comme je m’en doutais, Nathalie se laissa pour une fois facilement convaincre. Elle n’appréciait que modérément l’excentricité fumeuse de mon grand-père. Au point qu’à la fin de cette visite express, elle se fendit d’un commentaire succinct.

– Ça ira. Ça ira bien pour lui, non ?

Entre elle et moi, dès le début de notre relation, un rapport équilibré s’était installé à défaut de rapports passionnés. Nous nous complétions. Ma jeunesse studieuse l’avait séduite et rassurée, j’avais été attirée par sa maturité. À presque trente ans alors, elle n’avait connu que de brèves rencontres, dont le seul résultat notable fut de lui laisser un goût fort modéré pour les transports du corps. De mon côté, sortant à peine d’une adolescence tourmentée, pléonasme certes, si ce n’est que la mienne le fut au-delà de toutes normes, j’abordais ces transports du bout des doigts avec un mélange d’appréhension somme toute banale et de répulsion honteuse qui s’érigeait, se raidissait douloureusement à toute heure de la journée contre le coton rêche de mon slip pour s’achever la nuit en rêves humides et draps souillés.

Bien qu’elle ne fut pas mon initiatrice, Nathalie devint sans conteste mon mentor. Hormis les mathématiques, elle m’enseigna, progressivement pour commencer – j’étais mineur à l’époque – le platonisme en me dévoilant avec parcimonie son anatomie en classe, chapitre par chapitre : Décolletés entrouverts, suivi de chemisiers dont la transparence s’accentua au prorata de mes progrès. En cours particulier, elle me fit ensuite découvrir le stoïcisme coïtal par l’étude de classiques comme l’absence de soutien-gorge, la longueur de jupe, l’évocation prometteuse des collants, des bas, des jambes nues, de l’entrejambe, avec et sans culotte. Le bac en poche, j’eus droit ensuite à une formation accélérée en onanisme pratiquant. À raison de trois séances hebdomadaires, à son domicile, elle me masturbait avec science, en variant les paramètres, rythme, pression, amplitude, selon une courbe logarithmique.

La reprise du mardi matin à la CPAM me fut beaucoup moins pénible qu’à mes collègues. À leur décharge, ils savaient qu’ils devraient pour la plupart attendre encore de nombreuses annuités avant de profiter de leur retraite, ce que je m’apprêtais à faire. Je demandais un entretien privé à ma supérieure hiérarchique afin qu’elle m’accordât, selon les textes en vigueur, un congé d’un an pour convenance personnelle. J’avançais un prétexte vague mais suffisant de problème familial, ce qui n’était pas si faux, assurant ainsi mes arrières. Si, à la fin de cette période sabbatique, tout ne s’était pas déroulé comme je l’espérais, je pourrais toujours reprendre le fil de mon existence au point où je l’avais laissée.

Une heure avant la fermeture, comme il est de coutume, j’offris un modeste pot d’adieu.

4

Dans la salle de bain, Victor m’observait, avec une expression d’incrédulité sur le visage. Sous ses sourcils froncés, ses yeux verts délavés me scrutaient, cherchant le détail qui cloche. L’infime oubli qui gâche tout. Mais non. Il grimaça une seconde, faisant jouer sa barbe taillée entièrement blanche, accentuant les rides de ses paupières, de ses pommettes et de son front. Ses grandes mains, piquetées de bruns, aux veines saillantes, à la peau fine, craquelée, aux doigts jaunis par la nicotine, se levèrent lentement à hauteur de son visage, tendues droit devant lui, dans ma direction, saisie d’un imperceptible tremblement. Nous nous faisions face, séparés par le tain du miroir ovale accroché au-dessus du lavabo. L’illusion était parfaite. Aidé il est vrai par notre ressemblance, il n’en demeurait pas moins que je m’étais surpassé. Un chef d’œuvre d’hyperréalisme. Et Victor méritait bien cet hommage.

J’allais ensuite jusqu’à l’armoire de sa chambre dont la porte centrale supportait un miroir en pied, pour vérifier ma silhouette. La sienne en l’occurrence.

Des épaulettes pour élargir ma carrure, moins imposante, un rembourrage discret en mousse de latex pour égaler son embonpoint… Rien d’insurmontable. Je me voûtais pour compenser la légère différence de taille en ma faveur et le tour était joué. Avant de lui tourner le dos, je saluai son reflet ou son spectre en me courbant, comme au théâtre. Victor Lemaronnier, soixante-dix-sept printemps au compteur et Jérôme Théophile Nobs, de cinquante ans son cadet, ne formaient plus qu’un.

Désormais, le maquillage, pose de postiches comprises, se réduirait à environ une heure et demie, peut-être moins avec un peu d’entraînement, chaque fois que cela serait nécessaire de prendre son apparence et trente minutes environ pour l’ôter. Délai raisonnable. Sa création et sa mise au point, cependant, m’avaient occupé cinq jours pleins. J’avais d’abord récupéré le moule de son visage qu’il m’avait fait réaliser des années plus tôt dans son atelier. Il s’agissait d’une ancienne remise de menuisier, blottie dans une arrière-cour d’immeuble de la rue Deparcieux, à deux pas de son appartement.

À l’intérieur, près d’un demi-siècle de l’histoire du maquillage de plateau offrait ses trésors. Un musée bordélique et poussiéreux, qui vous faisait respirer le cinéma par ses effluves de colles, de solvants, de poudres et de cires, dans lequel s’empilaient des pièces rares…

Une collection d’affiches originales jaunies, dont une majorité de françaises, « Le Salaire de la Peur », « la Traversée de Paris », « Série Noire», « Les Valseuses», mais aussi des perles internationales comme « Huit et Demi », « Brazil » ou encore « La nuit du Chasseur », ornaient les murs… Des empreintes prestigieuses de mains, de pieds, de nez, de visages d’acteurs populaires de toutes les époques, Michel Simon, Arletty, Jean Carmet, Romy Schneider, Charles Denner, Patrick Dewaere, ainsi que des masques de chimères qui ne demandaient qu’à s’animer, s’entassaient dans des cartons. Les tiroirs regorgeaient d’ustensiles étranges, aux allures d’instruments de torture, pour le profane. Les étagères débordaient de mixtures mystérieuses, de solutions de toutes consistances, de toutes couleurs et conservées dans des bocaux, de flacons de faux sang gélifié aux teintes variant du pourpre sombre au carmin clair, de mystérieuses purées censées reproduire l’aspect des liquides physiologiques, dans l’une desquelles, pour peu qu’on voulût l’examiner de près, de minuscules morceaux d’éponges naturelles donnaient l’apparence d’éclats de cervelles. Sur l’établi principal reposaient des organes humains en résine, en latex, en silicone et en d’autres matières improbables.

J’avais passé tant d’heures inoubliables dans cet atelier, aux airs de laboratoire diabolique digne de ceux des docteurs Frankenstein ou Jekyll, au milieu duquel trônait un antique fauteuil de dentiste.

C’est là que mon grand-père m’avait formé à son métier, et c’est encore là, trois jours et deux nuits durant, que je le fis réapparaître à travers moi.

Satisfait du résultat, j’étais à présent impatient de le mettre à l’épreuve. Place au test en milieu naturel ! Surtout pas face à Nathalie ou à l’une quelconque des relations de mon grand-père. Pour une avant-première, je ne me sentais pas prêt à les affronter. Un maquillage, aussi sophistiqué et criant de réalisme fut-il, ne suffirait pas à les abuser plus de cinq minutes. Encore fallait-il l’animer avec justesse. Quand bien même je connaissais mon grand-père mieux que personne, ses mimiques, ses tics, son timbre de voix, son débit, un entraînement préalable ne serait pas superflu. La véritable épreuve de vérité aurait lieu plus tard. Ou jamais, si je pouvais l’éviter.

– Qu’est-ce qu’il prendra aujourd’hui ?

– Deux tranches de foie de veau.

– Deux tranches deux fois, ça fait quatre, ça, non, M’sieur Lemaronnier ?

Notre boucher avait toujours le mot pour rire. Souvent le même. Je hochai la tête en guise de réponse complice et lui réglai son dû. Il ne parut rien remarquer et passa au client suivant. Pas mécontent de moi, de nous plus exactement, je poussais l’expérience jusqu’à la boulangerie-pâtisserie où j’achetai un éclair au chocolat et un baba au rhum, car nous étions toujours censés vivre ensemble, lui et moi. La patronne, l’une des commerçantes les plus anciennes du quartier, avait un petit faible pour Victor qui lui donnait des conseils de maquillage en échange de son pain quotidien. Je n’y coupai d’ailleurs pas et m’en sortis haut la main. Dans la foulée, je m’enhardis, achetant des rillons et du céleri rémoulade chez Rémy, le charcutier traiteur, des fraises, des mange-tout et une scarole au gérant chinois de « La Tonnelle Provençale », tout en échangeant des avis météos contre des pronostics de tiercés. Tous deux n’y virent que du feu.

Mes courses dans mon cabas, je pris tranquillement le chemin du retour, me congratulant intérieurement de ce résultat concluant. Au pied de l’escalier de mon immeuble, le gosse du rez-de-chaussée, Julien, se proposa même de porter mes provisions jusqu’au troisième. Je déclinais poliment son offre. Faut pas exagérer non plus.

Cette sortie encourageante m’ouvrit l’appétit et je dînais copieusement le soir même, ouvrant pour l’occasion une bouteille de blanc, qui allait si bien avec ma tenue « victorienne » dans laquelle je me sentais en confiance. Arrivé au dessert, j’engloutis l’éclair, mais calai sur le baba. Peu importe, je ne m’étais jamais senti aussi bien. Je n’avais qu’une envie, être au lendemain. Sentiment nouveau pour moi, qui me donnait le vertige. Plusieurs démarches fastidieuses ou délicates à entreprendre m’attendaient et pourtant, j’avais hâte d’y être.

Les avantages du troisième âge sont innombrables ! À la poste, la file d’attente faillit me faire rebrousser chemin lorsque j’eus l’idée de prendre une voix chevrotante et une allure lasse pour glisser au quadragénaire en costume devant moi que la station debout m’était très pénible. Devant son atermoiement, j’ajoutai que je sortais d’une opération de la prostate. Aussitôt, il s’effaça, suivi de plus ou moins bon gré par trois des cinq personnes qui m’avaient précédé, les deux autres ayant droit d’ancienneté. Formidable pouvoir ! Dans le bus, outre le chauffeur qui me délivra un ticket à tarif réduit sur présentation de ma carte vermeille, une jeune femme me céda sa place assise en insistant après que j’eus simplement soupiré de fatigue.

Et ce n’est pas tout, il y a l’indulgence générale dont on bénéficie grâce aux rides et aux cheveux blancs. Avec une canne, c’est encore mieux. On vous pardonne presque tout. On a le droit d’être sourd quand l’envie vous en prend, d’avoir un trou de mémoire au bon moment, d’être exigeant, tatillon, râleur, radin, égoïste. Tout passe mieux. La patience des autres est infinie quand ils se disent : Il n’en a plus pour longtemps. Sans compter les petits à-côtés, le panier du terroir, entre autres, offert par le maire à chaque Noël, d’autant plus généreux à l’approche des municipales.

Un peu trop sûr de moi, je baissais ma garde et faillis me faire surprendre par Nathalie qui m’attendait sur le palier du troisième. Grimé en Victor, je revenais d’avoir confié la mise en vente de l’appartement à une agence immobilière et grimpais l’escalier quatre à quatre, comme j’en ai l’habitude sous ma vraie identité, lorsque sa voix me figea.

– Jérôme ? Jérôme, c’est toi ?!

Elle m’avait reconnu à l’oreille ! De stupeur, je ratais une marche et perdis l’équilibre. Je me voyais déjà dévaler tout l’étage sur le dos lorsque je parvins à saisir la rampe par réflexe.

Nathalie, penchée au-dessus de la cage, avait dû apercevoir ma vivacité et mon prompt rétablissement, étonnant pour un supposé septuagénaire. Elle en resta coite un moment, les yeux rivés dans le vide. J’en profitais pour me remettre à monter, au rythme de Victor cette fois, en l’interpellant par la voix essoufflée et bougonne de celui-ci.

Tu voulais me tuer en hurlant comme ça ? Désolé, mais je suis pas encore totalement pourri. Alors tu viens m’aider maintenant ? J’ai dû me faire un tour de rein.

Je poussais un gémissement en portant mes mains au bas de mon dos. Elle se décida brusquement à descendre me rejoindre. Le moment de faire mes preuves était arrivé. Je priais mon grand-père de ne pas me laisser en plan.

– Excuse-moi… J’aurai juré que c’était Jérôme, me dit-elle en me prenant le bras pour me soutenir. Ça va ?

J’évitais de trop la regarder.

– Jérôme… Jérôme, il n’est jamais là quand on a besoin de lui, tu le sais bien ! Il est pas là, Jérôme. Il ratisse son trou de la sécu !

– Pas là ? Mais on avait rendez-vous ! Il devait prendre sa journée pour qu’on aille choisir un traiteur.

Quel con ! Ça m’était complètement sorti de la tête. Victor me faisait un peu trop oublier Jérôme ces temps-ci.

Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Il a peut-être eu un empêchement. Repasse ce soir, tu lui demanderas.

Gagner du temps. Chercher à écourter l’échange.

– Tu as encore de beaux restes, dis-moi. Tu montes l’escalier comme un jeune homme !

– Et si c’était que les escaliers… Répliquai-je en m’efforçant d’y insuffler la malice goguenarde d’un vieux encore vert.

Elle me lâcha le bras en levant les yeux au ciel. Nous étions arrivé au seuil de l’appartement. Je fis semblant de reprendre ma respiration avec le souffle rauque du fumeur invétéré.

– Alors comme ça, tu vas revendre l’appart et t’installer dans une maison de retraite ?

– Une résidence pour seniors.

– C’est pareil, non ?

– Comme un hôtel de passe et un palace. On y fait les mêmes choses mais c’est plus classieux. Un copain m’a filé le tuyau. Pour draguer, y a pas mieux. Ça se comprend en fait. À nos ages, y a plus de femmes que d’hommes. Question de longévité. Alors là, on les a toutes à portée de main, tu vois. Des veuves qui n’attendent que le bouquet final.

– Je t’imaginais plus séducteur que vieux cochon mais bon…

– Le séducteur vous baise la main et le vieux cochon vous baise tout court.

Je maniais le style fleuri de Victor avec aisance. Je sortis lentement mon trousseau de clefs pour ouvrir la porte. De son côté, elle prit son portable dans son sac à main pour composer un numéro.

– Qu’est-ce que tu fais ? Lui demandais-je en redoutant sa réponse.

– J’appelle Jérôme.

Mon téléphone était au fond de ma poche. Il allait sonner. Dans la poche de Victor. J’y fourrais une main fébrile, laissant tomber mon trousseau.

– Merde, mes clefs… Tu veux pas…

– … Hum ?

– Mes clefs, tu veux pas les ramasser ? J’ai dû me bloquer une vertèbre, grimaçais-je.

Elle se baissa, j’en profitais pour éteindre à tâtons mon téléphone avant qu’elle ne se relève.

– Tiens…

– C’est gentil Nathalie.

J’ouvris la porte pendant qu’elle attendit quatre sonneries avant de refermer le clapet de son portable dans un geste de dépit.

– Tu sais, parfois… Je me demande s’il veut vraiment qu’on se marie.

Pour être franc, je ne me le demandais plus. Cela m’était apparu d’un coup. Une évidence. J’ai failli lui répondre non. Arracher mes postiches et lui répéter de ma voix naturelle. Non.

Foutrement non.

Cent fois non.

Depuis des mois, sans être enthousiaste à cette idée, je m’y étais accoutumée. Nathalie s’en était chargée. Alors ? Était-ce le fait de l’avoir vue par les yeux usés de Victor ? Même de près, surtout de près, elle me paraissait déjà loin, presque floue. En quelque sorte, sa presbytie me facilitait les choses. Ça m’évitait de tergiverser puisqu’il aurait fallu trancher un jour ou l’autre. Jérôme et Victor ne pourraient co-exister indéfiniment. Je n’allais pas me dédoubler, je n’avais ni le don ni le désir d’ubiquité. À moyen terme, l’un de nous deux devrait s’effacer. Jérôme s’était porté volontaire. Il devrait juste le faire progressivement, sans brusquerie. Le temps pour tout le monde de s’habituer à son absence. De l’oublier. Ce ne serait pas si compliqué. Pas si douloureux non plus.

Les évènements se précipitèrent. Je signai peu après une promesse de vente pour l’appartement. Après une brève négociation, j’avais accepté un rabais raisonnable, compte tenu de travaux à entreprendre et du taux de nicotine par mètre carré.

Les amis et maîtresses de Victor me téléphonaient moins souvent pour s’enquérir de sa santé. Jean-Chi, le fidèle complice de toujours, y compris. Grand-père leur manquait cruellement, mais ils se résignaient doucement à son éloignement. Je les réconfortais en les assurant que, en dépit de son état stationnaire, il ne souffrait pas.

Un antiquaire et un brocanteur emportèrent la plupart du mobilier, avec convoitise, après avoir joué le dédain pour mieux brader les prix. Je conservais seulement quelques bibelots, souvenirs qui dataient de mes parents.

Bien entendu, il était hors de question que je me séparasse de l’atelier, cette caverne d’Ali Baba, de la rue Deparcieux. En revanche, je refourguai sa voiture à un collectionneur pour un bon prix. Je n’avais jamais compris pourquoi il tenait tant à cette vieille Plymouth, voyante et impossible à garer dans Paris, une espèce de paquebot sur roues à l’Américaine, des années soixante, dont le plein suffisait à peine pour faire le tour du quartier et qui consommait autant d’huile.

Peu à peu, je prenais mes aises en Victor et espaçais les apparitions de Jérôme. Je fis une seule valise de ses affaires, le strict nécessaire. Comme une trousse d’urgence.

Quant à Nathalie, à priori, elle ne se doutait de rien.

Comme souvent le samedi, pendant la sieste de sa mère, elle me masturba volontiers après avoir ôté son soutien-gorge et revêtu son chemisier transparent. Celui que je préférais. Elle avait des seins magnifiques. En guise d’adieux, je recouvris leurs sommets de ma neige éphémère et chaude.

Nous partîmes alors en voiture pour aller choisir le traiteur du mariage. Au troisième feu auquel sa voiture s’arrêta, je me décidai. Pourquoi le troisième ? Pourquoi à ce moment-là ? Je ne sais pas. Ce n’était pas prévu. Je ne pouvais plus continuer, j’étais arrivé au bout. Voilà tout.

– Laisse-moi là. Je vais m’arrêter là.

Elle se tourna vers moi sans comprendre.

– Je vais descendre et je vais partir. Je veux dire, je vais partir loin. Je ne reviendrai pas. Tu n’y es pour rien. Pardonne-moi.

J’ouvris la portière et me retrouvai sur le trottoir. Elle me regarda se penchant sur le siège pour me fixer avec stupeur.

– Jérôme ?

Sa voix s’étrangla.

Le feu passa au vert.

Derrière elle un conducteur klaxonna.

– Ne cherche pas à me revoir. Désolé. Lui demandai-je en claquant la portière.

Elle resta encore un instant dans la même position, hébétée. Je lui tournai le dos pour m’éloigner. Plusieurs coups de klaxon impatients résonnèrent. Je reconnus le bruit aigre du moteur de la Twingo quand il s’emballa.

5

Chaque soir, le démaquillage s’avérait plus pénible. Ce n’était pas physiquement douloureux ou difficile. Le retirer me prenait à présent une quinzaine de minutes au plus. C’était le fait de retrouver Jérôme. Des retrouvailles aussi inévitables que déplaisantes. Je repoussais au plus tard ce moment de le voir ressurgir, à petits coups de dissolvant, de coton hydrophile et de lait nettoyant, devant le miroir.

Dans mon studio, je m’étais aménagé le secrétaire en coiffeuse pour éviter les questions indiscrètes des curieux. Sauf exception, je m’y attelais juste avant de me coucher. J’attendais que le sommeil embrume mon cerveau et plombe mes paupières. Quitte à accélérer le processus à l’aide d’un ou deux verres d’alcool, levés à la santé de Victor. Sitôt fait, j’éteignais la lumière. Le matin, au sortir de la douche, avant de prendre mon petit-déjeuner, je m’asseyais devant la coiffeuse avec délices. Sans la moindre culpabilité, sans le moindre sentiment de malaise.

Quel mal y avait-il à vivre ainsi ? À se transformer pour se sentir vivre ? J’étais loin d’être le seul au monde dans ce cas. Combien d’entre nous portent un masque, visible ou non, sciemment ou pas, pour se sentir en accord avec eux-même ? Les acteurs en font bien leur métier et les travestis leur raison d’être. Certains vont même jusqu’à changer de sexe. Moi, je n’avais changé que de nom et de date de naissance.

Certes, la loi pouvait me reprocher à la rigueur d’avoir pris la place d’un autre. Son identité et ses biens. À ceci près que cet autre me les avait transmis. Sinon encouragé, il m’avait du moins incité à m’en emparer. En outre, ses biens me seraient revenus, tôt ou tard. Mon seul acte discutable concernait le détournement de sa pension. Mais mon grand-père avait assez cotisé sans en profiter pour que je puisse en bénéficier sans arrière-pensée.

Autant l’avouer avec franchise, je savourais sans complexe ma retraite dorée aux Résédas. En humble et patient disciple, je m’attachais à observer mes aînés, à les imiter comme des maîtres, à recueillir leur témoignage pour tenter de m’imprégner de leur savoir. La vieillesse ne s’apprend pas en un jour. Comme s’il suffisait de se blanchir les cheveux pour en saisir toutes les subtilités ! C’est un état qui se mérite, qui se transmet sur la longueur.

L’autre jour, en traînant à la médiathèque municipale, je suis tombé par hasard sur un livre au titre étrange d’un obscur auteur.

« L’art du Bronzage au Purgatoire »

Je ne l’ai pas emprunté par crainte d’être déçu. Je préférais en imaginer le contenu. Il résumait si bien ce que j’éprouvais : L’impression de vivre des vacances sans fin dans un lieu de villégiature où il n’y avait strictement rien à voir ni à faire, seulement apprendre à se bronzer le corps et l’esprit. Une conception de l’existence qui me correspondait parfaitement.

Je suivais mon programme à la lettre. Le matin, après la douche, le maquillage et le petit-déjeuner, j’allais faire quelques courses chez les commerçants du quartier pour le repas du soir, que je prenais seul dans mon studio.

À midi trente, déjeuner dans la salle de restaurant. Cuisine correcte, saine et variée. J’y fis connaissance d’un certain nombre de résidents. Les plus curieux, les plus sociables. L’un d’eux me prit spécialement en sympathie et se mit à m’attendre pour déjeuner. Par chance, Rolland préférait vous soûler de paroles que de boire les vôtres, et par bonheur, il était un vrai vieux. À ne pas confondre avec les vieux cons, qui, eux, n’ont pas d’âge. À soixante-seize ans, le cheveu rare et les joues généreuses, l’embonpoint rassurant et la voix veloutée, Rolland n’attendait plus de miracle de l’existence. Les visites mensuelles de ses petits-enfants, une boîte de chocolat noir fourré à la griotte hebdomadaire, une partie de boules quotidienne et sa série préférée le soir sur le petit écran le contentaient parfaitement. Roland cédait bien parfois à la nostalgie, en général en fin de repas, mais elle s’épanchait sans aigreur. Sa vie, aux péripéties de laquelle je ne coupais pas, à raison d’un épisode par repas, l’avait à peu près contenté. Soit, il n’avait pas échappé à certains accidents de parcours, certains drames, comme nous tous, mais il les avait cependant surmontés parce qu’il le fallait bien. Il avait aimé son métier d’ingénieur agronome, il s’était habitué à sa retraite. Il avait aimé sa femme, il s’était habitué à sa tendresse, puis il s’était habitué à sa présence, jusqu’à sa mort, il y a deux ans, d’une tumeur. Alors il s’était habitué à son absence.

En début d’après-midi, suite de mon programme : promenade digestive dans le parc jusqu’aux environs de dix-sept heures, avec pause stratégique sur un banc. Avec un peu d’entraînement, je réussissais même parfois à m’assoupir en suivant le circuit hypnotique des carpes dans le bassin.

En fin de journée, chorale pendant une heure trente. De nombreuses activités étaient proposées et je me devais de participer au moins à l’une d’entre elles sous peine d’éveiller la méfiance. L’aquagym et le club de théâtre furent d’emblée rayés de ma liste. Hors de question de paraître torse nu en maillot de bain ou dans un déguisement qui m’aurait à coup sûr dévoilé aux yeux de tous. Quant à la peinture sur soie ou la poursuite du moi yogi, c’était au-dessus de mes forces, en dépit de ma bonne volonté de m’intégrer. La chorale m’apparut comme un moindre mal, l’activité qui portait le moins à conséquence me concernant. Chanter en groupe, c’est d’abord ne pas pouvoir se parler en même temps. C’est ensuite ne plus exister qu’à travers le chœur, ne plus former qu’une seule voix, qu’un seul organe. Mais surtout, avantage primordial, le chef de chœur était canon.

Trop jeune à mon goût, Caroline Lamentin devait avoir dans les trente ans, sa désuétude vestimentaire me la rendit toutefois bandante. D’ici une trentaine d’années au plus, elle ferait une vieille dame à croquer, tout à fait appétissante. En attendant, elle poussait la délicatesse jusqu’à paraître dix ans de plus. Chignon ou queue-de-cheval de rigueur, regard voilé de celle que la foi anime, des jupes comme on en trouve plus depuis que l’existentialisme s’est fait une raison, des chemisiers à cols Claudine prolongés par une chute de reins cabré contre le péché, des fossettes que les rides ne manqueraient pas plus tard de rendre bouleversantes.

Lors de la première séance, elle me présenta aux six personnes qui constituaient le groupe. Quatre femmes pour deux hommes, dont Rolland, qui m’y avait entraîné. Moyenne d’âge : soixante-quatorze ans.

En guise de bienvenue, j’eus droit à un récital de leur répertoire. Tous les fameux airs des opérettes de Francis Lopez y passèrent, dont « La Belle de Cadix » et « Le Chanteur de Mexico ».

Caroline les dirigeait avec ferveur et grâce. Ses mouvements de mains exaltaient chaque note. Le plaisir manifeste qu’ils y prenaient faisait excuser les légères imperfections. Ils terminèrent avec enthousiasme par un pot-pourri de Georges Guétary, Bourvil et Tino Rossi.

« La vie commence à soixante ans

Quand on la connaît mieux qu’avant

Et que l’on a appris par cœur

Tous les raccourcis du bonheur »

J’applaudis sans me forcer. Puis ce fut mon tour, impossible de me défiler… Caroline se mit au piano pour évaluer ma tessiture. Elle joua quelques notes en me priant de les suivre. Mes vocalises périlleuses, durant lesquelles ma voix s’efforça de ne pas me trahir, semblèrent la laisser perplexe. Le reste du groupe me soutint d’un regard chaleureux ou opina en rythme. Loin de s’avouer vaincue, leur chef de chœur m’encouragea gentiment d’un frémissement de fossettes, à la suite de quoi elle ferma les yeux pour mieux écouter mes piteuses tentatives. Un court silence suivi ma prestation.

– Vous êtes baryton, ça tombe bien, il nous en manquait un. Merci, Victor.

Rumeur satisfaite des choristes. Léger soupir de soulagement de ma part.

– Merci à vous. Je ferai ce que je pourrai.

Caroline restait assise sur son banc de piano à me dévisager, les mains posées sur ses genoux, comme si elle attendait plus de ma part.

– Ne vous en faites pas, me rassura-t-elle. Si vous aimez chanter, vous vous y mettrez vite… Je peux vous tutoyer, Victor ? si ça vous ennuie, dîtes-le moi.

J’acquiesçai sans l’interrompre.

– On n’est pas de la même génération mais entre nous, ça ne compte pas… Ici, pendant deux petites heures, on oublie les dates de naissance.

– Oui, ça vaut mieux.

Elle ne pouvait pas se douter à quel point ma pirouette était sincère et à entendre au premier degré, toujours est-il qu’elle déclencha l’approbation solidaire des choristes.

Oh non, c’est pas pour ça. C’est parce que la voix, ce n’est pas une question d’âge. C’est même l’organe qui vieillit le moins vite. Chez certains, tiens comme Armelle, elle ne bouge pas. Au téléphone, elle passerait facilement pour ma cadette.

Son visage se tourna, cherchant l’approbation de la soprano du groupe, une pétulante septuagénaire à la permanente argentée.

– Tout de même, tu as une voix curieuse, reprit-elle à mon intention, en lissant son chignon d’une main appliquée. Intéressante hein, non vraiment, il y a de quoi faire… Mais curieuse. Comment dire ? Entre deux, tu vois ? On ne sait pas trop par où la prendre. Une voix qui n’ose pas se lâcher, voilà. Qui se cache dans le fond de ta gorge. Il va falloir la faire sortir de sa tanière !

Je me suis alors promis de ne plus remettre les pieds à la chorale. Trop risqué pour moi.

En dépit de mes résolutions, je me surpris pourtant à nouer des relations amicales. Un cercle restreint, dont Colette était le centre. Pourquoi le cacher, j’avais un faible pour elle. Le béguin, comme elle l’aurait dit dans un éclat de rire mutin si elle l’avait su. Encore qu’elle devait s’en douter car elle se jouait de moi à la perfection. À défaut d’enfants, Colette avait eu trois maris, en dehors de ces innombrables conquêtes. Une sorte de Victor au féminin, le vrai. Son premier époux l’avait quittée parce qu’il l’avait surprise entre les bras du second, qui lui-même succomba d’une crise cardiaque en pleine partie de jambes en l’air. Quant au troisième, cela faisait huit mois qu’elle en avait obtenu le divorce, à l’âge de soixante-douze ans.

– Il n’est jamais trop tard pour bien faire ! me confia-t-elle, ajoutant après un court silence ponctué d’un regard effronté… Surtout l’amour.

C’était sa phrase fétiche, sa formule magique. Il n’était jamais trop tard pour Colette. Menue, de santé fragile, visage de lutin, elle avait la volonté de jouir jusqu’au bout. Seules ses forces faiblissaient. Rien à voir cependant avec la jouissance vorace, égoïste et aveugle. Colette ne dévorait pas ce dont elle raffolait. Hommes, pâtisseries ou romans, elle les dégustait en prolongeant le plaisir jusqu’au souvenir. Elle ne cherchait pas non plus à rester jeune à tout prix, cédant seulement à la politesse de la coquetterie.

Nous prîmes l’habitude, vers dix-sept heures, de nous asseoir devant un thé et des amandines à la terrasse d’un salon du centre-ville de Yerres. C’est en y allant que je devins malgré moi son héros et par contre coup celui des Résédas, ce dont je me serais bien passé. Sur le chemin, Colette venait de retirer de l’argent à un distributeur lorsqu’un jeune type se mit à nous suivre, sans même s’en cacher. Deux petits vieux à dépouiller dans une rue tranquille, la routine. Il se rapprocha de nous d’un pas souple, mains dans les poches et sourire aux lèvres. Colette ne l’avait pas remarqué, ni lui, ni son acolyte qui nous attendait plus loin, à cheval sur son scooter rangé en bordure de trottoir avec le moteur qui tournait. Il tirait sur son clope, dos voûté. Le coup classique. Mêmes gueules vicelardes, mêmes silhouettes efflanquées qui flottaient dans des fripes extra larges, même dégaine nauséabonde du camé multicarte. Seule différence, la coupe iroquoise de l’un contre les nattes tressées de l’autre, tout aussi crasseuses toutefois.

Une bouffée de rage m’envahit à l’idée que ces deux connards ne puissent gâcher le goût de la bergamote de Colette.

L’iroquois, parvenu à notre hauteur, s’apprêta à nous devancer. Je me laissais décrocher d’un mètre tandis que sa main droite se porta sur le sac de Colette pour le lui arracher. Je le saisis par sa crête de cheveux rouges et tirais en arrière d’un coup sec. Il perdit un instant l’équilibre. Profitant de l’effet de surprise, je lui flanquais un coup de genoux dans les lombaires. Grimaçant de douleur, il tomba accroupi. Colette n’avait pas bougé. Tout allait trop vite pour elle. Le scooter pris son élan vers nous. Sans réfléchir, je me précipitais à sa rencontre. Pour un peu, les nattes tressées se seraient dressées sur le crâne évidé du motard, qui n’en croyait pas ses yeux. Un vieillard fonçait sur lui en piquant un sprint ! Il m’évita de justesse d’un coup de guidon et détala en abandonnant son complice. Je courus après lui sur cent mètres avant de renoncer. Tandis que je retournais sur mes pas, embarrassé par la mine tétanisée de Colette, l’iroquois décampa à son tour en sens opposé.

L’incident fit rapidement le tour de la résidence. J’essayai en vain de temporiser l’ardeur de Colette, pleine de reconnaissance. Son récit prit des allures épiques. J’avais terrassé deux criminels armés jusqu’aux dents. Des regards moqueurs ou méfiants se posèrent sur moi avec insistance. Des bruits de couloir circulèrent et enflèrent sur mes prétendus exploits. De mauvaises langues s’interrogèrent, avec Mireille pour chef de file. Comment croire qu’un septuagénaire ait pu rivaliser en force avec deux jeunes voyous ? Je fis profil bas et relativisai mes prouesses en les mettant sur le compte de la chance.

À peine commençai-je à retrouver ma tranquillité qu’un autre évènement fit à nouveau de moi un centre d’intérêt, circonscrit à mon groupe d’amis cette fois.

Armelle, la soprano de la chorale, en fut à l’origine. Elle m’aperçut dans le parc, lors de ma promenade quotidienne, près du bassin où elle vint me rejoindre. Les ondulations fluides et scintillantes des carpes tempéraient le commérage effréné de Mireille, qui n’arrêtait pas de me flatter sur ma condition physique, ma jeunesse d’esprit, bref de m’agacer. J’accueillis donc l’intervention de la choriste comme une délivrance.

– Vous ne voulez plus chanter avec nous ? On est si mauvais que ça ? Émit-elle sans détour.

– Ce serait plutôt le contraire, c’est moi qui…

Elle m’interrompit en émettant deux brefs claquement de langue sur ses dents en signe de contestation. Mireille en profita pour s’éclipser, ayant aperçu une autre proie à harponner près du potager.

– Caroline vous regrette et nous aussi. Elle est formidable, vous savez. Enfin bon, je n’insiste pas. Je dois vous quitter… Mes petits-enfants viennent me rendre visite aujourd’hui ! Si je ne me refais pas une beauté, ils risquent de repartir en courant !

Elle poussa un léger soupir amusé, espérant récolter une flatterie en retour. Par réflexe, mes yeux se posèrent sur son visage pour le scruter. La texture de sa peau, sa carnation naturelle, la brillance de ses lèvres. Elle sembla prendre la balle au bond.

– J’ai vraiment une mine si affreuse que ça ?

– Ah non, excusez-moi, je… C’est juste…

Sans m’en laisser le temps, elle répondit à ma place, sur un ton qui n’accordait aucun démenti.

– … De la déformation professionnelle, c’est bien ça ?

– … ?

– Vous étiez bien maquilleur professionnel, non ? Je ne me trompe pas ?

Qui avait bien pu le lui dire ?

Vous vous demandez comment j’ai pu le savoir… Mais tout se sait ici, vous savez. On ne peut rien cacher.

La fuite venait sans doute de la directrice ou d’un membre du personnel, quelqu’un qui avait accès à mon dossier d’inscription. J’acquiesçai en guise d’aveu. Ses yeux s’écarquillèrent de convoitise…

Impossible de faire autrement que de m’exécuter sans tarder. Devant le miroir de sa coiffeuse, dans son studio, j’eus l’impression subite, troublante, de me retrouver des années en arrière. Quand j’avais cinq ou six ans et que je regardais mon grand-père maquiller ma mère. Comme elle rayonnait sous ses doigts ! Comme il la sublimait ! Comme je l’avais envié d’avoir ce pouvoir sur elle.

Lorsque j’en eu fini avec elle, Armelle n’en croyait pas son reflet. Elle se pâmait, ne tarissant pas d’éloge sur mon petit miracle. J’eus beau minimiser mon apport et lui demander de n’en parler en personne, rien ne pu freiner sa reconnaissance. Ses petits-enfants et leurs parents lui réservèrent par ailleurs un triomphe. Ils ne l’avaient jamais vue si resplendissante.

La suite était hélas prévisible. À l’occasion des quinze ans de l’ouverture des Résédas, une réception fut organisée, auquel je ne pus me dérober, comptant bien n’y faire qu’une brève apparition. Caroline m’y repéra, au sein d’une centaine de convives, près du buffet installé à l’ombre des arbres du parc. Toujours aussi délicieusement démodée, elle portait une robe légère sans manche, à pois noirs et rouges, qui devait sortir d’un catalogue de la Redoute printemps été dix-neuf cent soixante-deux. Elle m’observa tout d’abord à la dérobée. Je la laissai venir avant de la saluer d’un signe de tête engageant.

J’ai dû vous dire quelque chose qu’il ne fallait pas. Je fais souvent ça. Des gaffes. J’ai dû vous blesser, j’en suis désolée. Parce que vous avez une belle voix. N’allez pas croire non plus que je voudrais vous forcer la main. C’est simplement…

Son filet de voix à la tessiture improbable, se brisa un instant avant de reprendre en accélérant son débit d’oiseau.

Enfin, je voulais avant tout vous remercier pour Armelle. Elle était magnifique l’autre jour. Magnifique et heureuse comme tout, c’est le plus important. Vous avez fait des prouesses avec elle. Incroyable ! Non, attendez, je ne suis pas en train de dire que c’était si difficile que ça de la rendre belle mais quand même… Ça y est, je m’enfonce encore ! Vous voyez ? Je n’en…

Elle s’interrompit en constatant que j’étais abasourdi par sa volubilité et prit le parti d’éclater de rire. Un rire vif et contagieux.

Nous discutâmes le reste de l’après-midi, sans qu’elle ne parvienne à me tutoyer. Le pli était pris. Quand elle s’y mettait, elle savait très bien écouter. Ses sourcils se fronçaient, ses lèvres s’entrouvraient, comme si elle ne voulait rien rater de vous. Tant et si bien que je me surpris plusieurs fois à parler dans le seul dessein de la voir m’écouter. Comme elle en paraissait avide, je lui évoquai mes souvenirs. Flatté par son intérêt, je m’emballai toutefois et faillis me recouper entre le passé du grand-père et celui du petit-fils. Caroline sembla aussitôt intriguée en apprenant l’existence de Jérôme. Elle me confia s’être retrouvée orpheline très jeune, ses parents ayant péri dans l’incendie de leur immeuble. Ses grands-parents s’occupèrent d’elle avant de passer la fin de leurs jours dans cette résidence. Ils moururent à six mois d’intervalle. Autre point commun troublant, sa mère avait été, tout comme la mienne, musicienne professionnelle. La première fit partie de l’orchestre philharmonique de Strasbourg en tant que violoniste tandis que la seconde composa au piano des bandes son originales, principalement pour des documentaires.

À ses nombreuses questions sur Jérôme, je sentis que Caroline aurait bien voulu faire sa connaissance. A fortiori lorsque j’eus succombé, pour satisfaire sa curiosité, en grand-père gâteux, à la tentation de lui dresser le portrait du petit-fils idéal que j’aurais tant voulu être. Elle s’étonna qu’il ne vienne pas me voir… Il était très demandé sur les plateaux de tournage du monde entier, prétextai-je, il voyageait beaucoup… Heureusement, grâce à Internet et à la webcam qu’il m’avait offert, nous ne nous sentions jamais vraiment loin l’un de l’autre. Sous un certain angle, je ne pouvais pas être plus sincère, webcam exceptée.

Peu avant de prendre congé, plus obstinée et malicieuse que je ne l’aurais cru, Caroline revint à la charge au sujet de la chorale et du maquillage. Profitant du moment d’abandon, de confidences et de complicités que nous venions d’avoir, elle obtint de moi ce qu’elle avait en fait désiré dès le début de notre conversation. J’acceptais de devenir leur maquilleur attitré lorsqu’ils se produiraient en spectacle, soit trois ou quatre fois par an. Jouant sur l’effet de surprise, elle m’octroya dans la foulée, sans relever mes faibles protestations, les postes de régisseur et d’éclairagiste. Selon elle, j’étais le plus à même de l’occuper, ayant passé ma vie sous les projecteurs.

Ce qui m’inquiétait davantage en y songeant la nuit venue, seul dans mon studio, ce n’était pas que j’eusse accepté, avec les risques légers que cela ne manquerait pas d’entraîner. Ce n’était pas plus sa proposition, ce n’était pas elle. C’était moi. C’était nous deux. Au fur et à mesure que je me démaquillais devant le miroir de mon secrétaire-coiffeuse, je ne pouvais plus me cacher la vérité. Entre temps, Jérôme était tombé amoureux sous le masque de Victor qui lui-même bandait par membre interposé.

6

Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ?

J’avais cinq ans quand un vague cousin de mon père, dont je ne me souviens plus du nom, crut bon de me poser cette sempiternelle question.

J’veux être vieux, lui ai-je répondu sans hésiter, haussant les épaules pour lui signifier à quel point c’était évident.

– Ah oui ?

Il dut se demander s’il avait bien compris parce qu’il hésita un instant avant de se le faire confirmer.

Tu veux être vieux ?! Et pourquoi ?

– Ben, pour qu’on me demande plus ce que je veux faire plus tard.

Il resta agenouillé à ma hauteur, une expression niaise plaquée sur le visage. Si niaise que j’eus pitié de lui et tentai de lui expliquer le fond de ma pensée.

Oui, parce que les vieux, ça ne travaille plus. Alors on ne leur pose plus cette question.

– Ah d’accord.

Il n’insista pas, me tapota la joue et alla retrouver mon père pour tout lui rapporter sur ce ton horripilant de connivence entre « grandes personnes ». En moins de deux minutes, la blague fit le tour de la famille, avec les rires confits qui vont avec.

Mes parents rigolèrent presque autant le jour où je pris ma boîte de gouache pour me teindre les cheveux avec le tube de blanc. Comment auraient-il pu se douter que je n’en démordrais jamais ? D’où pouvait bien me venir cette attirance irrésistible, cette prime à l’ancienneté ?

Je n’étais pourtant pas ce que l’on appelle un fils de vieux. Mes parents m’avaient conçu dans la tranche d’âge correspondant à la moyenne nationale. En revanche, mon père l’avait été. Mes grands-parents paternels avaient déjà bien rentabilisé leur cotisation retraite lorsque je vis le jour. Ils s’éteignirent lorsque je soufflai mes dix bougies, à des âges avancés. Il me restait d’eux un parfum composé de patine à l’ancienne et de plats mijotés ainsi qu’un goût discutable pour les meubles en formica et les vieilleries chinées dans les brocantes. Je les adorais. Les vacances dans leur maison vendéenne du Fenouiller, un village situé à environ cinq kilomètres de la côte, filaient plus vite entre mes doigts que le sable des plages dans ma passoire. Par-dessus tout, je crois, j’aimais en eux le fait qu’ils n’avaient plus d’autres préoccupations journalières que de satisfaire les caprices de leur petit-fils unique. J’étais leur loisir.

Le concept de retraite devint dès cette époque pour moi l’invention la plus magistrale de l’espèce humaine. Son Graal. Le summum de notre civilisation. Ne plus rien faire et être payé pour ça. À vie.

Si j’ai toujours cherché en vain le déclencheur de cette tendance gérontolâtre, j’en connais depuis longtemps le moteur, cette période de ma vie durant laquelle cette névrose s’installa définitivement en moi.

De l’Abécédaire au baccalauréat, ma scolarité me dégoûta de ma propre jeunesse. Si elle ne fut pas médiocre sur le plan des notes, elle fut exécrable sur tous les autres. L’école maternelle fut une épreuve, la primaire un calvaire et le secondaire, l’enfer sur Terre. Des enfants partout ! La jeunesse qui vous agresse tous les sens. L’ouie, avec les braillements puis les hurlements dans les préaux et les couloirs durant les récréations, l’odorat surtout avec cette effusion d’haleines qui manifestaient par des relents pestilentiels leur révolte contre l’usage quotidien du dentifrice et de la brosse à dents, cette infusion d’hormones intempestives, de sèves en ébullitions, de sudations nauséeuses, d’orteils rances et d’aisselles aigres imprégnant chaussettes et maillots dans les vestiaires du gymnase. La vue ne me fut pas plus épargnée. Acné purulente, cheveux gras, ongles noirs, corps mal dégrossi, pas fini, bourgeonnant, puberté affolée sous des tenues consternantes. J’abhorrais cette dictature puérile qui fit régner sa loi en moi et tout autour jusqu’à la fin de l’adolescence. Cette effervescence printanière, cet état transitoire, grotesque, écartelé entre ignorance revendiquée et certitudes assénées, je les ai vécus comme la pire des humiliations.

Alors oui, mon désir impatient de vieillir fut en grande partie provoqué par ce rejet viscéral de la jeunesse.

Déduction inéluctable : Mes premiers émois amoureux furent empoisonnés par cette obsession. Les filles de mon âge ne m’attiraient pas le moins du monde. Quand elles ne me répugnaient pas, elles ne me faisaient au mieux aucun effet. Avec leur poitrine agressive, leur peau suintant encore du lait maternel et leur visage de poupée, elles ne parvenaient à mes yeux qu’à reproduire une pâle copie de la femme. Tous leurs efforts de moues sensuelles, de lèvres boudeuses et de postures soi-disant provocantes ne m’évoquaient qu’une vaine imitation bon marché de la séduction féminine. La vraie.

Rien ne valait la femme mure. Attention, tout est relatif. À cette époque, j’entendais par femme mure tout individu de sexe féminin ayant atteint la trentaine sans franchir les quarantièmes ronronnantes. Passée cette limite, aux yeux du garçon de quinze ans que j’étais alors, c’était déjà se pencher sur un cercueil. Depuis lors, j’étais devenu beaucoup plus exigeant, j’avais revu mes ambitions à la hausse.

Vantardise mise à part, j’étais qualifié de beau mec, ce qui me facilita la tâche. En dépit de mes critères élevés, je réussis donc tout de même à les satisfaire par trois fois. Une conseillère d’orientation du lycée m’ôta ma virginité en faisant preuve de toute la psychologie requise, une voisine de palier mariée à contrôleur de train m’offrit sa tendresse clandestine et une documentaliste de la médiathèque municipale me donna le goût de la lecture et me fit découvrir le nec plus ultra de la littérature érotique en l’illustrant par les gestes, d’Apollinaire au divin marquis. Des aventures sans lendemain, qui eurent toutefois le mérite de combler mon attente et mes angoisses avec mention satisfaisante. Elles me permirent de survivre en attendant des jours meilleurs. Ceux dont je me persuadais qu’ils étaient enfin arrivés quand je fis la connaissance de Nathalie devant son tableau noir, en terminale.

Par malheur, bien avant cet épisode d’apprentissage sentimental, somme toute moins exaspérant que pitoyable, un autre événement, atroce celui-ci, accentua mon addiction à la vieillesse. Un drame qui lui fit prendre une dimension d’urgence, une résonance tragique et qui foudroya mon enfance en plein mois d’Août.

Ma mère et moi, nous entamions notre deuxième semaine idyllique au Fenouiller, comme tous les ans. Mon père, cadre commercial pour une major pétrolière, avait été muté à Londres pour trois ans. Il venait tous les week-ends et devait nous rejoindre deux jours plus tard pour le reste des vacances. Il me tardait qu’il revienne, surtout pour maman. Quand il était absent, il me semblait qu’une partie d’elle l’était aussi. En attendant, je profitais à fond de l’autre partie, la meilleure selon moi.

À l’heure du coucher, moment que je repoussais autant que faire se peut, nous inversions nos rôles. Je lui lisais une histoire, ou l’inventais le plus souvent, pendant qu’elle se chargeait des bruitages et de l’ambiance musicale. Ensuite, je prétextais que cette vieille maison grinçait de partout pour la supplier de dormir avec moi. Ça marchait deux fois sur trois.

Durant la journée, l’une de mes activités préférées consistait à attraper des crabes et des crevettes, piégés dans des trous d’eau au creux des rochers, lorsque la mer se retire. Mes grands-parents étant déjà trop âgés pour s’y risquer, j’y allais donc seul avec ma mère, plaisir supplémentaire. Nous réglions avec minutie nos expéditions en fonction des horaires des marées, afin de ne pas nous faire surprendre par la montée des eaux, ce qui ajoutait le frisson de suspens indispensable à cette aventure.

Ce matin-là, il fallait y être entre sept et onze heures du matin. Avant de partir, j’enfilai mes bottes de caoutchouc, mes lunettes de soleil, glissai un goûter dans ma poche puis vérifiai avec application mon matériel : un crochet de métal, deux épuisettes et un seau.

Dans un sens puis dans l’autre, nous parcourions la côte, des Cinq Pineaux à la plage de Boisvinet de Saint-Gilles Croix de Vie. Soit environ deux kilomètres en trois heures. Il n’y avait pas encore grand monde, surtout à cet endroit, peu apprécié des estivants parce qu’il est difficile, voire désagréable, de s’y baigner. Une semaine auparavant, nous y avions fait une pêche exceptionnelle. Une araignée de mer colossale de plus d’un kilo qui avait dû être piégée en dérivant et que nous avions mangé le soir même. En règle générale, je rapportais une dizaine de crevettes et un ou deux crabes faméliques que nous libérions piteusement en repartant.

Une serviette de bain nouée en pagne autour de sa taille et des tongs aux pieds, ma mère suivait mes exploits de près, seau en main. Les récifs sur lesquels nous marchions à la recherche de trous d’eau dépassaient rarement les deux mètres de haut. Il y en avait peu d’escarpés ou de glissants et nous évitions soigneusement ceux que les algues couvraient.

Je ne l’ai pas vu tomber, pas même entendu avec les bourrasques de vent qui soufflaient du large, le cri des mouettes et le ressac de l’océan.

Accroupi devant une cavité rocheuse, surexcité, je fixai un crabe gros comme mon poing. Avec mon crochet, j’essayais de le déloger sans lui sectionner une pince ou une patte. J’appelai ma mère à la rescousse sans me détourner de ma proie.

– M’man ! J’en ai un, m’man ! Un gros ! J’en ai un, viens voir ! Le seau, m’man, apporte le seau !

Le crabe s’enfouit dans le sable mouillé et je n’osai pas y mettre la main. Dépité, je me relevai en râlant pour me retourner vers ma mère. Il n’y avait plus que le seau renversé à l’endroit ou elle était encore deux minutes plus tôt, à une quinzaine de mètres. Je crus qu’elle me faisait une blague.

M’man ? Allez m’man, si j’aurai le seau, je l’aurai eu ! Lui criai-je.

J’allais le récupérer lorsque j’aperçus son corps, un mètre en contrebas, étendu sur une bande de sable entre deux rochers. Une mèche de ses cheveux, en frémissant sous le vent, alla s’agglutiner au filet poisseux qui coulait de son front.

Un pécheur du coin nous trouva au même endroit, elle dans la même position et moi recroquevillé à ses côtés. L’eau s’engouffrait par vagues blanchâtres entre les récifs et commençait à nous asperger. Il ne parvint pas à tirer un seul mot de moi, tenta brièvement de me réconforter et de soulever ma mère sans y parvenir.

Reste là, petit. N’aie pas peur, je reviens. Je vais chercher de l’aide. Ça va aller, j’en ai pas pour longtemps. Elle va s’en sortir, ta maman.

Il se mit à trotter comme il le pouvait sur la crête des rochers en criant « à l’aide » jusqu’au poste de secours de la plage surveillée, située quatre cents mètres plus loin.

Juste avant que les pompiers n’accourent avec une civière pour l’emporter, une vague plus puissante que les précédentes recouvrit ma mère un instant d’une écume furieuse et sale, en déposant une algue brune sur son visage.

Contrairement à ce que j’avais cru sur le moment, ma mère n’était pas morte. Son cœur battait toujours en arrivant aux urgences. Ils la placèrent aussitôt en salle de réanimation et procédèrent à une I.R.M, une imagerie par résonance magnétique de son cerveau. Elle révéla que la commotion cérébrale provoquée par la chute n’avait pu en elle-même causer de dommages irréversibles. Après bilan complet, le diagnostic final établi par l’équipe médicale tendit à prouver qu’il avait dû se produire l’inverse. Une hémorragie, ou infarctus cérébral, avait précédé et donc causé sa chute.

Il était trop tard pour l’opérer. Au delà d’un délai de trois heures, les risques liés à une intervention sont trop importants. À la surprise générale, elle reprit conscience après quelques semaines de coma durant lesquelles le caillot de sang se résorba à l’intérieur de la boîte crânienne, diminuant la pression interne. Seulement, elle ne pouvait plus bouger ni parler.

Elle avait trente-quatre ans et moi, huit.

Maman survécut ainsi onze mois.

Une éternité intenable pour un gamin.

J’espérais chaque matin qu’elle se réveillât à mes côtés, et chaque nuit, je rêvais qu’elle mourait. Qu’elle mourait pour de vrai. Et quand cela arriva, je m’en voulus avec une rage bien plus terrible que la souffrance de ne plus pouvoir, ne serait-ce que regarder ma mère dans les yeux. Aussi dévastés que moi par le chagrin, Victor et mon père réussirent pourtant, à la longue, en reportant toute leur affection sur moi, à évacuer ce sentiment destructeur de mon cœur.

Mais pas de mon esprit.

À L’enterrement, ma décision était prise. Si je voulais vivre vieux, j’avais intérêt à me dépêcher.

Une fois de plus, je pris en cela l’exemple de mon grand-père. Dans les heures qui suivirent le décès de sa fille, Victor se métamorphosa à vue en vieillissant de quinze ans. Ses cheveux virèrent du brun grisonnant au blanc pur, ses rides se creusèrent, ses traits s’affaissèrent. Lui si soucieux de son apparence physique auparavant se laissa aller. Son corps s’empâta, son élégance se mua en négligence. Au fil des mois, il se réfugia encore plus dans ses passions qui le maintenaient debout, à savoir son métier, le vin blanc et plus encore, le désir des femmes, sinon l’amour. Ces femmes qui l’avaient parfois perdu et qui le sauveraient dorénavant.

Mon père, lui, agit en père responsable. Il mit de côté son désespoir, du moins en ma présence. Sa raison dut le ranger dans le dossier « Dégâts Naturels » à l’onglet « Sentiment » sous l’étiquette « Archives ».

7

Abandonner ma bagnole avait été un vrai crève-cœur. C’était une Plymouth Fury III de 1966. Pas n’importe laquelle, l’exemplaire original du « Cercle Rouge » de Jean-Pierre Melville, celle conduite par Alain Delon. Je l’avais rachetée à la production en fin de tournage pour la moitié de sa valeur. Cela dit, son entretien finissait par me coûter une fortune. Pour me consoler, je m’étais payé une moto. La Norton cinq cent, le même modèle que celle de Guevara sur laquelle il traversa l’Amérique du Sud avant de devenir le « Che ». Walter Salles en reconstitua le périple formateur avec tendresse et brio dans « Diarios de motocicleta ». Mon petit cadeau d’adieu, mon animal de compagnie. Sans identité, je ne pouvais pas passer le permis deux roues et je m’en tapais. Si les flics m’envoyaient une contredanse, avec le temps qu’ils mettraient à retrouver ma trace, je la recevrais au cimetière. Je n’avais plus de nom, plus d’adresse fixe, j’étais libre comme l’air et comptais bien en profiter. Ma seule concession fut d’acheter un casque intégral, en total faux raccord avec le millésime de l’engin. Non par sécurité, mais pour un problème de logistique : Ça me permettait de ne pas me faire repérer par Jérôme quand je le suivais.

Tout laisser derrière moi bien en évidence avait été le seul moyen que j’avais trouvé pour le provoquer, le forcer à se poser des questions pour trouver lui-même les réponses. Peut-être qu’il réaliserait enfin que la vie pouvait être autre chose qu’une autoroute rectiligne bordée de rambardes de sécurité et parsemée d’aire de repos avec le péage au bout. J’espérais juste qu’il ne me décevrait pas, une fois de plus.

Enfant, Jérôme semblait fasciné par ce que je faisais et par le plaisir que j’y prenais. J’ai eu la chance d’avoir une vocation, une passion qui ne m’a jamais quitté : le maquillage. Je l’emmenais aussi souvent que possible sur les plateaux de tournage. En grandissant, il apprit ainsi « sur le tas », formé à l’ancienne comme je le fus, les rudiments du maquillage pour lequel il se révéla doué. Lorsqu’il commença à envisager le choix d’une profession, je l’incitais à prendre ma suite.

Comme tous les novices, sa curiosité se porta d’abord sur les « effets spéciaux », la partie la plus excitante car la plus spectaculaire. Il assimila aisément les classiques : Les yeux au beurre noir, les lèvres tuméfiées, les éraflures, toutes les sortes de cicatrices et de marques. Puis, nous abordâmes les techniques plus pointues des postiches, des moulages, de la prise d’empreinte par bandes plâtrées à la réalisation de masque ou de prothèses en mousse de latex, en passant par l’utilisation de la plastiline. Les maladies de peau repoussantes, saupoudrées de pustules, nappées de bubons, gorgées de fluides glauques et gluants, firent ses délices; les brûlures de tous degrés, les blessures par balles, par armes blanches, les déformations faciales, les excroissances corporelles, ignobles de préférence, les difformités de toutes sortes lui devinrent familières.

Son apprentissage parvenu à ce stade, je le sentis prêt à s’attaquer à la difficulté suprême, à l’essence même du métier, à sa source : l’art de magnifier un visage, un regard. Un art qui requiert autant de subtilité que d’humilité parce qu’il doit se faire oublier en donnant l’illusion d’être naturel. Un art enfin sur lequel j’ai bâti ma réputation. Plus d’une vedette m’a imposé par contrat parce qu’elle savait que mes mains pouvaient tout effacer, les bourdes comme les oublis de la nature, les nez brillants, les rougeurs, les rides, les cernes, les nuits blanches, les abus de toutes sortes, les années… Victor les mains d’or, alchimiste du mascara, intermittent de la cure de jouvence ! Tout du moins je parvenais à les en persuader, ce qui après tout fait aussi partie du talent nécessaire, comme la patience ou une oreille attentive.

Au fur et à mesure, Jérôme affina sa technique et parvint à m’égaler à bien des égards. Il avait le coup d’œil, le coup de patte, la discrétion requise et la souplesse de caractère indispensable face aux caprices orageux qui menacent souvent sur les plateaux au lever des projecteurs. J’étais fier de lui, assuré qu’il prendrait ma relève avec brio.

Le retour de flamme fut d’autant plus traître et violent lorsque, du jour au lendemain, il piétina mes espérances.

– Je ne peux pas continuer comme ça, dans l’incertitude. C’est trop aléatoire, comme profession. Tu comprends Victor ? J’ai besoin de stabilité, de sécurité, j’ai besoin de penser à mon avenir. Il faut que je pense à ma retraite, c’est normal.

Que voulez-vous répondre à un type de vingt-six ans, votre petit-fils qui plus est, quand il vous balance une telle énormité…

« Il faut que je pense à ma retraite.»

J’avais tant cru en lui, tant rêvé du jour où il me succéderait… Et lui n’envisageait son futur qu’en termes de retraite. Il m’apparut subitement comme une de ces victimes dans « L’invasion des Profanateurs de Sépultures » de Don Siegel, qui n’avaient plus aucune émotion après que des extra-terrestres se furent emparés de leurs corps.

Au début de ma disparition, il ne changea rien à ses habitudes désolantes de platitude entre les heures de bureau, les heures Nathalie et les heures plumard. Plusieurs signes encourageants me permirent cependant d’espérer. Il ne s’était pas rendu au commissariat et à fortiori, il n’en avait pas non plus parlé à Nathalie. Sans quoi, avec son bon sens, celle-ci n’aurait pas manqué de le convaincre de déclarer ma disparition. Donc, il l’avait baratiné puisqu’elle avait forcément dû s’étonner de mon absence. Si tel était le cas, ça ne pouvait vouloir signifier qu’une chose : il hésitait, il réfléchissait. Un premier pas positif. Réfléchir, c’était déjà franchir la ligne. Sortir le museau du terrier pour humer les parages.

Vraiment gonflé ! Je l’aurai pas cru capable de ce genre de bobards ! C’est pas ton héritier pour des prunes quand même, tu vois !

Jean-Chi n’en revenait toujours pas, plus de deux heures après le départ de Jérôme de sa maison de Sèvres.

– Le coup de l’attaque cérébrale, j’ai failli y rester ! Je te jure… Il a dû croire que c’était de la peine. J’ai même piqué une gueulante pour pas piquer un fou rire !

– Je te fais confiance là-dessus… Lui assurai-je en levant mon verre de blanc, assis dans son salon.

– Le Portugal ! Le Portugal !! répéta-t-il plusieurs fois entre deux esclaffements admiratifs… Ah, il a fait fort ! Chapeau ! J’ai essayé de le coincer, mais ce petit malin avait réponse à tout !

On se connaissait depuis nos débuts dans le métier. Je savais que Jean-Chi marcherait dans la combine et que je pouvais lui faire confiance. Comme je m’en étais douté, il avait été ravi de m’accueillir et plus encore, d’être mon complice. Le seul que j’avais mis au courant. Ça le sortait de sa routine, de son veuvage récent, de son bricolage perpétuel et de ses problèmes de rhumatismes. Il n’y avait qu’un truc qui le chiffonnait dans mon histoire…

Comment tu vas t’en sortir ? T’as plus que dalle, tu lui as tout refilé à ce môme, ton appart, ton fric, tout… Si tu veux que je te…

– T’inquiète pas va… J’ai prévu un bas de laine.

Il avait très vite pigé. On n’était pas de la même génération pour rien. Les réflexes d’après-guerre. En plus de cinquante ans de carrière, je m’étais constitué un beau matelas en cas de coups durs, mon trésor à l’abri du fisc, dans un coffre. Des cachets en liquide, des productions étrangères qui vous réglaient dans leur devise, des extras payés au noir. Le tout représentait un joli paquet, converti en Euros. De quoi tenir longtemps, assez longtemps du moins, et vu ma date de naissance, assez longtemps, ça me paraissait largement suffisant. Quand j’ai débuté, disons entre la préhistoire du cinoche et son Moyen-Âge, les paiements de la main à la main, c’était littéralement monnaie courante. Pas de contrat, ou alors si peu. En fin de compte, on ne se faisait ni plus ni moins arnaquer que de nos jours où vous devez parapher une cinquantaine de pages en trois exemplaires, rédigées par une armée d’agents et d’avocats. J’exagère à peine.

Sur sa lancée, Jérôme n’allait plus s’arrêter de m’épater. Sur le moment, je ne voyais pas encore bien où il voulait en venir dans les détails, mais le plus important à mes yeux, c’était d’avoir l’impression de ne pas m’être trompé. Mon intuition avait été la bonne. Ma petite mise en scène avait eu son effet. Salutaire ? Il était encore trop tôt pour l’affirmer, mais ça en prenait le chemin…

Jusqu’à ce qu’il aille dans mon atelier. À l’instant où il y pénétra, un mauvais pressentiment me tomba dessus. Trois jours et deux nuits plus tard, j’en obtins confirmation.

Mon petit-fils était devenu dingue.

Quand je le vis en ressortir au coucher du soleil, entre chien et loup, métamorphosé en moi, j’ai cru un instant être victime d’une hallucination due à la fatigue. Planqué sous un porche, les jambes molles et le souffle coupé, je regardai cette silhouette traverser l’arrière-cour, comme si ma propre ombre avait pris sournoisement son indépendance. J’eus l’impression vertigineuse de me dédoubler, d’être plongé dans un de ces films fantastiques anglais de la Hammer avec Peter cushing ou Christopher Lee dans mon propre rôle. Il n’y manquait que la brume et la musique.

J’avais joué à l’apprenti sorcier… J’étais en train de réaliser que j’avais déclenché une bombe à retardement.

Je « me » voyais marcher sur le trottoir pour rentrer chez moi, chez lui, chez nous. Merde, je ne savais plus ou j’étais ni comment je m’appelais. Moi aussi, j’étais en train de perdre les pédales. Et puis, alors que je retournais à Sèvres sur ma Norton, ivre d’épuisement, grillant des feux à des carrefours heureusement déserts à cette heure tardive, une bouffée de fierté dispersa les sombres pensées comme autant de cendres froides dans mon cerveau embrumé.

Fallait avouer que je lui avais bien transmis le métier. Jérôme s’en était tiré aussi bien qu’un pro. Mieux que ça, il s’était surpassé. Du grand art. J’avais eu mon frère jumeau devant moi ! Il était peut-être dingue, mais il avait aussi un sacré talent. Après tout, en se mettant dans ma peau, il n’avait fait qu’exaucer mon vœu le plus cher. Il avait pris ma relève dans tous les sens du terme. Il me rendait hommage. Avec délicatesse qui plus est, en réduisant mon tour de taille d’un cran ou deux. Dans l’ensemble, il m’avait gentiment rajeuni. Je n’allais pas chipoter sur sa tenue vestimentaire. Le vrai Victor n’aurait jamais choisi cette chemise lavande en coton sur ce pantalon en toile kaki.

Son numéro de transformiste me donna une idée. Je décidai moi aussi de procéder à quelques ajustements concernant mon apparence, histoire de me démarquer de mon double, de ne pas entraîner de fâcheux quiproquos et d’éviter de me faire reconnaître par inadvertance, que ce soit par mon petit-fils ou par d’autres relations. Après m’être rasé la barbe et tondu les cheveux, j’allais donc renouveler ma garde-robe. Cela s’avérait d’autant plus indispensable que, depuis mon départ à la cloche de bois, je n’avais aucun rechange. Avec sa générosité habituelle, Jean-chi m’avait bien prêté des fringues en urgence, mais sans vouloir l’offenser, ses salopettes et ses tricots de peau tenaient plus du jardinier du Dimanche que du gentleman farmer. Je me décidai donc pour un style plus en adéquation avec ma récente acquisition motorisée : Cuir bicolore orange et noir, Djin délavé et rapiécé, ticheurte sans manche et Santiags. Avec une paire de lunettes de soleil sur le nez, jamais Jérôme ne me reconnaîtrait ainsi accoutré, même en me croisant par hasard. Par souci d’authenticité, j’allai jusqu’à m’accorder une fantaisie, un tatouage discret sur l’épaule droite. Un motif végétal d’inspiration hippie, ornés d’une inscription en hommage au film culte des bikers, « Easy Rider ».

« Born to be wild. »

On m’a souvent dit que j’avais un air de famille avec Denis Hopper.

Ça faisait longtemps que je ne m’étais pas autant éclaté. Je me sentais dans une forme tonitruante. Une correspondance mystérieuse nous reliaient Jérôme et moi. Le phénomène d’osmose ou le principe des vases communicants, au sens commun, semblaient s’appliquer entre nous deux. En se vieillissant, mon petit-fils me faisait rajeunir. Plus il prenait ses aises en grand-père, moins je souffrais des tourments inéluctables de l’âge. Arthrose des cervicales, arthrites des mains, emphysème, toutes ses douleurs chroniques s’amenuisaient chaque jour davantage. La nuit, je dormais comme un bébé sans me relever toutes les heures pour pisser ou cracher mes poumons et dès le lever du jour, je bondissais du lit, entendez par là que je m’extirpais des draps sans trop de raideur ni de gémissements. Allez, encore un trimestre ou deux et mon dentier resterait au fond de son verre.

La découverte des Résédas doucha l’euphorie qui me gagnait. Peu avant qu’il ne s’y installât à demeure, j’en fis le tour au pas de course, regard hébété tapi sous des verres teintés. J’en ressortis effrayé, laminé, parcouru de sueurs froides. Il me fallut la journée, une caisse de Chablis et toute l’amitié de Jean-Chi pour m’en remettre. Ça me rappelait trop « La Fin du Jour » de Duvivier, qui m’arrachait encore des larmes à l’occasion. Comment Jérôme avait-il pu s’imaginer que moi, Victor, je puisse vivre là-dedans ne serait-ce qu’une semaine ?! Je me fis violence pour ne pas aller lui botter le cul.

Au grand regret de Jean-Chi, je quittai son refuge en meulière pour louer une chambre, à cinq minutes en Norton de la résidence, dans un de ces hôtels à séminaires qui surgissent comme des verrues plantaires en périphérie des villes, dans les zones commerciales.

Deux à trois fois par jour, du moins au début, je rangeais la moto derrière le parc, auquel on pouvait accéder par un portail qui restait ouvert pendant la journée. J’avais vite repéré un banc à l’écart derrière un bosquet de lilas et y avais pris mes habitudes. J’emportais avec moi un journal, une barre de chocolat noir et un pack de bières pour patienter. Mon but n’était pas d’espionner les allées et venues de mon petit-fils, ce qui aurait été grotesque. Une rapide enquête préliminaire m’en avait appris bien assez. Rien de palpitant dans son planning. Je tentais seulement de le comprendre de l’intérieur, en m’imprégnant de son environnement. Accessoirement, j’avais aussi l’espoir de faire la connaissance de résidents qui le fréquentaient. Avec un minimum d’habileté, je pouvais tirer d’eux des renseignements précieux sur ma doublure. Il fallait que je perce son mystère. C’était trop me demander que de me résigner à l’abandonner à son sort, bien qu’il l’eut choisi, sans avoir obtenu de réponses satisfaisantes.

J’étais aussi intrigué par ce lieu, antichambre somme toute confortable de la veillée funèbre, mais plus encore par ses occupants. Comment en étaient-ils arrivés là ? Quel processus avait conduit à se réunir ici des individus sans autre dénominateur commun que la longévité ? Des êtres, d’origines et de milieux différents, qui n’auraient pas échangé trois mots avant leur retraite, se retrouvaient à jouer aux cartes, à la pétanque, à danser le tango ou à réchauffer leurs os poreux et à masser leurs chairs émaciées ou boursouflées, à dissoudre leur déliquescence dans le même jacuzzi. Pour moi, ça représentait l’énigme insoluble de ce début de millénaire.

 Après plusieurs bavardages ineptes sur mon banc, ma première rencontre fructueuse se produisit avec la voisine de palier de Jérôme. Mireille. À mi-chemin entre Suzy Delair et Claude Gensac, elle avait tout du portrait robot emblématique des épouses de Louis de Funès à l’écran. Papillonnante, maligne et entêtée sous ses faux airs d’étourdie. Elle allait passer devant moi sans s’arrêter lorsque mon récent tatouage à l’épaule fit office d’hameçon. Son regard l’accrocha un instant pour ne plus le lâcher.

– Born to be wild… Lut-elle à voix haute sans préambule et sans accent, poursuivant d’un ton rêveur. C’est comme « Peace and love »… Plus facile à dire qu’à vivre.

– Qui ne tente rien n’a rien, non ? Tentai-je sans lever le nez de mon journal.

– Alors qu’est-ce que vous faites ici ? C’est pas wild du tout, pas trop love non plus, C’est seulement peace. De ce côté-là, c’est vrai, on est gâté.

Je le lui concédai volontiers, ce qui la dérida. Nul besoin d’être perspicace pour s’apercevoir qu’elle s’ennuyait ferme sans oser se l’avouer. Une mousse plus tard, éclusée à la bonne franquette, elle devint intarissable. D’abord sur sa famille. Ses enfants et petits-enfants, à qui elle avait dévoué sa vie, lui rendaient visite avec parcimonie, ce dont elle se fichait comme d’une guigne, selon son expression. Mireille venait de réaliser il y a peu que, au bout du compte, ils l’emmerdaient. Ils lui renvoyaient sans le vouloir, par leur empressement et leurs inquiétudes attentionnées, l’image de sa décrépitude. Comme si les miroirs ne remplissaient pas ce rôle tous les matins.

« Mouroir, mon beau mouroir, suis-je toujours la plus ancienne du royaume ? »

Et quand la famille vous fuyait, vous oubliait, ou vous accordait un répit, les autres, tous les autres, les actifs, du coiffeur au facteur, prenaient le relais. Ils vous rappelaient sans cesse par leurs prévenances que vous n’étiez plus ce que vous étiez. Ici au moins, on se retrouvait sur un pied d’égalité. On pouvait se regarder en face sans fondre en larmes.

Après l’avoir laissée se défouler, j’orientai la conversation sur son voisinage. Mireille enchaîna avec plus d’entrain, alternant piques acerbes et potins croustillants, pour en venir à celui qui l’intriguait le plus.

Tenez, le nouveau, Victor, qui a pris le logement mitoyen du mien… Comment vous expliquez, j’ai l’impression… Qu’il est content d’être vieux ! Ça lui plaît ! Vous trouvez ça normal, vous ?

Les grandes lignes de son témoignage concordèrent avec ceux qui lui succédèrent sur ce banc en l’espace de plusieurs jours. Notamment celui d’Armelle. Cette femme frétillante de partout me confirma que mon faux jumeau paraissait heureux. Secret, réservé mais aussi heureux qu’on peut l’être. Emporté par sa vivacité, je commis une bourde. Avec le recul, il m’apparaît plus honnête de la qualifier de dérapage contrôlé, non pas calculé, mais dicté par ma vanité. Quand elle prononça son nom, le mien en l’occurrence, je laissais donc échapper…

Victor Lemaronnier ? C’est bien lui ? Le maquilleur de renom ? Celui des stars ? LE Victor Lemaronnier ?!

Sa curiosité mise en éveil, Armelle s’empressa de me faire réciter son curriculum vitae. Elle n’eut pas beaucoup à m’en prier non plus, soyons franc. Elle n’en revenait pas de détenir entre ces murs, à portée de main, une célébrité de cette dimension. Un maquilleur de surcroît…

L’agression manquée par deux zonards, à laquelle j’assistai en spectateur au guidon de ma Norton, me donna plus tard la satisfaction de constater que Jérôme pouvait avantageusement me remplacer. Je n’aurais pas mieux fait.

À cette occasion, j’aperçus également, de façon fugitive à travers la visière de ce maudit casque intégral, la silhouette gracieuse de celle qui l’accompagnait. Sur le moment, je crus voir Danielle Darrieux tant elle lui ressemblait. Une apparition irrésistible. Mon actrice préférée entre toutes. Pour la maquiller, j’aurai vendu mon âme si toutefois j’avais été convaincu d’en posséder une.

J’allais fêter ça dans un club de bowling et de billards dont j’avais noté l’adresse durant mes repérages autour de la résidence. Le « B3 », prononcez B cube, pour les trois B de Bar-Billard-Bowling, était le rendez-vous des motards de la région, un croisement bâtard entre la grande banlieue parisienne et le fin fond d’un Tennessee d’Epinal. Entre les tables de feutre vert et les pistes de parquet vitrifié, des shorts de djins moulant et des rouges à lèvres arc-en-ciel se faufilaient, des tignasses hirsutes frimaient, des seins de tous calibres sous de légers marcel draguaient, des tonnes de blousons cloutés et des mètres carrés de tatouages se mixaient. Je n’aurais pas été surpris d’y voir débouler le fameux Lebowski entouré de ses acolytes anonymes.

Accroché au comptoir sur un tabouret, je commandais du champagne et de quoi manger au barman. N’importe quoi. Un hot dog ? Pourquoi pas ? Non, pas au verre le champagne, à la bouteille. Je méritais bien une bouteille pour mes soixante-dix-huit piges. Eh oui. Ce soir ! Le patron m’offrit une partie de bowling que je perdis haut la main contre une habituée, une amazone de soixante piges, avec des bras et des cuisses de catcheuse qui enfila les strikes et les demis sans faux-cols à la hussarde. Annie, c’était son petit nom, m’accorda une danse de consolation avant de me faire admirer son side-car Yamaha de dix-neuf cent soixante customisé à la « Star Wars » sur le parking.

Un bel engin sur lequel elle me pria d’embarquer pour une virée interplanétaire jusqu’à ma chambre d’hôtel. Nous étions trop cramés pour envisager quoique ce soit de plus palpitant que de s’écrouler sur le lit, enlacés. Avant de sombrer dans le sommeil, Annie a juste blotti sa main affectueusement sur mon sexe en me glissant à l’oreille :

Joyeux anniversaire, mon chou.

8

En y regardant de plus près, le piège principal de la retraite peut parfois consister à passer de plus en plus de temps à en faire de moins en moins. Quant à moi, ma nouvelle occupation me comblait chaque jour davantage. La chorale fut une vraie révélation ! Caroline y fut pour beaucoup. Son enthousiasme et sa générosité avaient vaincu ma résistance. Quant à son charme, en dépit de mes efforts pour l’ignorer, il faisait frémir Jérôme sous le latex de mes postiches.

Je la secondais en tant que régisseur et prit mon rôle au sérieux. J’assistais à toutes les répétitions, la remplaçais lorsqu’elle devait s’absenter, car leur fréquence s’accélérait. La salle des fêtes communale avait été réservée. Notre premier récital aurait lieu dans trois semaines. J’étais en charge des lumières, des accessoires, de la conception des tracts et, au grand plaisir des quatre choristes féminins dont Armelle, du maquillage.

Nous nous retrouvions presque tous les jours avec bonheur et chaque séance se prolongeait plus tard que la précédente. Mon expérience d’homme de spectacle, du moins celle de Victor, me donna d’emblée une certaine aura auprès d’eux, dont je n’abusais pas. J’obtins cependant un joli succès d’estime quand, après avoir envisagé entre nous différents noms de scène pour le groupe, j’en trouvais un qui fit l’unanimité.

Les « Meilleurs Vieux ».

Colette ? Ouvrez-moi Colette… S’il vous plaît…

Je ne l’avais pas aperçue depuis une semaine. Nos sorties au salon de thé me manquaient. Renseignements pris auprès d’une employée et d’une de ses amies, Colette sortait de moins en moins de son studio. Hormis de brèves et rares escapades dans le parc, elle ne s’aventurait plus hors des enceintes de la résidence.

Cédant à mon insistance, elle entrouvrit sa porte. J’eus un choc en l’apercevant dans sa robe de chambre, les cheveux en désordre et la mine défaite. Il était onze heures du matin.

– Désolé Victor, je ne me sens pas en forme aujourd’hui.

– Rien de grave ?

Elle se força à sourire.

– Ça va passer, ne vous en faites pas.

– Des mauvaises nouvelles, peut-être ? Vous voulez qu’on en parle ?

– Merci, c’est gentil mais je vous assure que je n’ai rien.

– Et si on prenait le thé, à cinq heures ? Répliquai-je aussitôt.

Son visage se ferma. Elle détourna le regard.

– On verra. Je… On verra demain.

Elle s’apprêta à refermer, j’insistai.

– Si vous préférez, on peut le prendre dans le parc. Il fait vraiment bon sur la terrasse à cette heure-là.

– Pourquoi pas ? Mais demain, d’accord ? Dit-elle d’un ton las.

– Promis ? Je suis en manque de thé. C’est vous qui m’avez donné le goût de cette drogue…

Elle laissa filtrer une lueur d’amusement.

– J’irais chercher des Amandines et votre Earl Grey préféré. Dans un thermos !

– Si vous voulez, m’accorda-t-elle.

Elle hésita une seconde avant de me surprendre en se penchant vers moi pour déposer un rapide baiser sur ma joue. Puis elle referma. J’étais soulagé d’une part et soucieux de l’autre. Soulagé d’avoir réussi à la convaincre, soucieux de la voir bouleversée au point de vivre en recluse. J’étais aussi embarrassé qu’elle m’eût embrassé. Avait-elle sentit le contact du latex sur ses lèvres ? À l’avenir, il me faudrait faire preuve de vigilance.

L’occasion m’en fut donnée peu après. Caroline profita du déjeuner pour se joindre à ma table. Après avoir fait le tour des préparatifs du récital, la conversation dévia vers plus d’intimité. Surmontant la pudeur qui la caractérisait, l’acorte chef de chœur semblait en veine de confidence. À ma grande joie, il était évident qu’elle appréciait ma compagnie. D’une certaine manière, elle m’avait adopté en tant que grand-père de substitution et me demandait souvent conseil en toute confiance. Néanmoins, j’étais à des années lumières de pouvoir deviner ce qui lui brûlait la langue.

Victor… Est-ce que je pourrais vous parler… Ailleurs ?

Je suivis son regard qui balaya la salle avec embarras. Il y avait une dizaine de tables occupées autour de nous d’où des bribes de paroles nous parvenaient dans le désordre.

Ou voulez-vous aller ?

– Je ne sais pas…

À mon avis, elle le savait au contraire très bien.

Dans le parc… Au fond, ou alors… C’est très personnel, vous comprenez, murmura-t-elle.

– Dans mon studio, ce sera mieux, lui proposais-je.

C’était ce qu’elle attendait. Je le compris à la vivacité avec laquelle elle se leva.

Caroline prit place dans mon unique fauteuil en cuir craquelé tandis que je m’asseyais sur une chaise en tournant son dossier contre le secrétaire coiffeuse. Par chance, je venais de faire le ménage. Tout était en ordre.

Alors ?

J’adoucissais la sècheresse de ma question par un geste encourageant pour l’inviter à se lancer. Elle se trémoussa sur son siège en joignant ses mains sur ses genoux pour se donner du courage. Ses lèvres frémirent. Elle soupira. En moi, Victor s’efforçait de calmer les ardeurs de Jérôme qui faisait grimper notre température interne. Il ne pouvait s’empêcher de parcourir des yeux, la naissance de ses épaules, la finesse de ses chevilles…

Je suis amoureuse, m’avoua-t-elle.

– Eh bien ? déglutissais-je.

– C’est-à-dire que c’est pas une relation très simple. C’est un peu spécial.

– Toutes les relations amoureuses sont spéciales, non ?

J’en étais conscient, c’était assez nul.

Il est plus âgé que moi. Beaucoup plus, m’avoua-t-elle en plongeant son regard dans le mien.

Mon pouls s’affola.

Hum… Beaucoup plus ?

– Beaucoup plus, insista-t-elle, avant d’ajouter… J’ai toujours été attirée par les hommes mûrs. Mais c’est pas ça qui me gêne.

– Non ? Bredouillai-je.

C’est surtout qu’il est marié. Et qu’il a deux enfants.

Bon. Ça en éliminait au moins un. Le principal, cela dit. Par déduction rapide, ça éliminait dans la foulée la majorité des résidents mâles, qui étaient veufs. Je ne pus éviter le pincement au cœur tout en me consolant avec une phrase toute faite. « Au fond, c’est mieux comme ça ». Je n’eus d’ailleurs pas le loisir de m’apitoyer sur mon sort car elle éclata en sanglots. Je me saisis d’un mouchoir en papier, j’en avais toujours une boîte à côté du secrétaire. Elle le prit pour s’essuyer les yeux et le nez. Ensuite, elle posa sa main sur la mienne.

Qu’est-ce que je dois faire, Victor ? Soupira-t-elle, d’une voix larmoyante.

Ce fut Jérôme qui faillit lui répondre. Je le sentis sur le point de commettre l’irréparable. Il étouffait sous le maquillage face à l’émotion de Caroline.

Caroline… Allons Caroline… Je ne peux pas me mettre à votre place mais… Jérôme, oui. Enfin, si Jérôme était là, à mes côtés, lui, il pourrait.

– Vous croyez ? Dit-elle sans grande conviction.

Ce serait plus facile pour lui. Vous vous ressemblez beaucoup. Lui aussi, il est souvent tombé amoureux de femmes plus âgées. Dont certaines étaient mariées, forcément.

– Ah oui ?… Et alors ? Il me dirait quoi, Jérôme ?

Elle releva la tête, la mine implorante. Ne pas s’emballer surtout. Rester conscient que je m’avançais sur un champ de mines.

À mon avis, le connaissant bien, il vous dirait déjà… De ne pas pleurer.

Elle eu l’air déçu. Il y avait de quoi.

Normal, c’est un homme. Tous les hommes me diraient ça.

– … Peut-être bien, oui. Seulement il vous dirait aussi que…

Je ne voyais vraiment pas. Le trou. Il fallait bien enchaîner.

… Qu’il est comme vous Caroline. Qu’il ne supporte pas ce qu’il est, mais qu’il faut bien faire avec. Qu’il se sent vieux, qu’il s’est toujours senti vieux et qu’il en souffre. Et aussi qu’il n’a jamais rencontré quelqu’un comme vous.

Elle a fermé ses paupières un instant, lèvres entrouvertes. Ses traits se sont détendu. Sa poitrine se souleva lentement pour aspirer une bouffée d’air. Un baiser, rien qu’un baiser, me susurra la voix intérieure de Jérôme. Lorsqu’elle rouvrit enfin les yeux, elle retrouva comme par enchantement sa volubilité étourdissante.

Il faut que je le rencontre. Non, Victor, anticipa-t-elle, ne me dites pas non. Il faut qu’on se rencontre. Ou il veut, quand il voudra. Après tout ce qu’il vient de me dire, enfin, tout ce que vous me dites qu’il m’aurait dit, c’est la moindre des choses, non ?

Elle se leva du fauteuil pour se rapprocher de moi.

On doit bien pouvoir se retrouver quelque part. Vous avez son email ? Son numéro de portable ? Je peux lui écrire de votre part si vous voulez ? À moins que ça ne vous dérange ?

Je m’en sortis tant bien que mal en lui promettant de m’en occuper, mais que cela prendrait du temps. Il était sur un tournage au Sénégal pour trois mois au minimum. Un film à gros budget. Elle ne pu faire autrement que de se résigner à attendre en me remerciant. Avant de s’esquiver, elle me demanda un dernier service.

Ça vous embêterait de me maquiller pour ce soir ? Je sors avec une copine…

Mon stoïcisme lors de ce supplice de Tantale, durant lequel j’effleurai ses pommettes, titillai ses lèvres et ses paupières, fut héroïque. Ceci fait et le cas de Jérôme réglé provisoirement, je réfrénai mon impatience jusqu’au lendemain pour retrouver Colette aux environs de dix-sept heures. Victor avait bien le droit lui aussi à sa part de romance.

Elle m’attendait sur la terrasse et me fit un petit salut enjoué alors que je revenais du salon de thé avec mon thermos et un sachet d’Amandines. À sa mise plus soignée que la vieille, ainsi qu’au plaisir manifeste qu’elle éprouva en dégustant son thé et ses gâteaux, je vis qu’elle allait mieux et l’en félicitait.

Tout bien réfléchi Victor, je ne suis qu’une idiote, me dit-elle d’un ton péremptoire. Une vieille idiote en plus. Je n’ai jamais vraiment eu peur de ma vie et depuis… Vous savez bien, puisque vous m’avez sauvé… Depuis ça, je suis morte de trouille.

Elle s’arrêta pour avaler une gorgée de son breuvage, son regard perdu dans les frondaisons des arbres.

Sur le coup, je ne l’ai pas senti venir. Mais ensuite, ça m’est monté à la gorge. Ça me paralyse quand j’y repense. Et j’y repense sans arrêt.

Un court silence s’installa entre nous. Son visage semblait s’éteindre à nouveau pendant qu’elle reprenait sur un rythme monocorde.

J’ai perdu plus que mon sac à main et ce foutu fric, dans cette histoire. J’y ai perdu mon insouciance. Je me suis rendu compte que je n’étais plus capable de faire face, voilà. J’ai pris un coup de vieux.

Elle s’efforça de ricaner, sauf que le cœur n’y était pas. Je me penchais vers elle en mettant toute la conviction dont j’étais capable dans ma voix.

On va arranger ça, Colette. Je m’en charge. Le coup de vieux, c’est ma spécialité.

Elle se tourna vers moi avec incrédulité.

Vous rigolez ? Vous n’avez pas tort, remarquez, il y a de quoi.

Je me levais et lui tendis la main.

Venez, ça ne vous prendra qu’une heure.

Dans mon studio, je lui offris le meilleur de moi et du savoir que Victor m’avait transmis avec tendresse. Et ce fut mieux que si nous avions fait l’amour.

J’hydratai d’abord sa peau avant de lui appliquer sans excès un fond de teint « seconde peau » invisible et un illuminateur nacré rehaussant sa carnation suivi d’un soupçon de blush liquide sur les joues; je lui massai ensuite doucement les lèvres avec un exfoliant doux avant de les sécher avec soin pour les imprégner d’un baume, j’y revenais en toute fin de séance pour y déposer une touche de gloss ton sur ton au cœur de la lèvre inférieure, sur l’arc de Cupidon, en évitant les commissures; puis je passai une brosse de mascara, en zig zag, de la racine à la pointe des cils afin de les démêler et de les recourber sans les étoffer; je terminai avec une ombre à paupières parme, irisée, et un trait de khôl à l’intérieur de l’œil pour illuminer la pupille.

Colette reprit un semblant de vie sous mes pinceaux et mes crayons. Artifice sans doute. Je ne prétendais pas au rôle de marabout. À défaut d’avoir exorcisé son malaise, je l’en avais soulagé. Pour un moment. Le temps use les corps, l’illusion n’abuse les esprits qu’un temps. C’est toujours ça de pris ! L’effet placebo gagnerait à s’écrire « place au beau ». Toujours est-il que son visage apaisé fut la plus belle des récompenses. Je profitais de sa bonne humeur retrouvée pour l’inviter au récital de la chorale. Elle me promit d’y assister. En me quittant, elle du sentir à ma gaucherie, quand je la frôlai près de la porte, que j’avais eus envie de l’enlacer sans oser le faire. Elle frissonna en me toisant avec cette lueur d’espièglerie qui faisait sa signature.

La veille de la représentation, Caroline nous réunit dans la salle des fêtes pour la répétition générale. Une salle de dimensions modestes, d’une contenance d’environ cent cinquante places, aux murs de briques, à la décoration dépressive, dotée d’une acoustique contestable, mais qui suffisait à notre bonheur. Dans une ambiance studieuse, voire fébrile, le filage du spectacle se déroula sans heurt majeur et nous donna entière satisfaction. Secondé par un éclairagiste prêté par la mairie, je me tirai avec honneur du réglage des lumières.

Sur le coup de vingt-trois heures, exténués mais heureux, nous bûmes une verveine menthe dans des gobelets en cartons pour trinquer au succès qui, nous n’en doutions pas, nous tendait les bras. Caroline nous félicita chaudement et en profita pour nous annoncer qu’elle envisageait d’organiser une tournée du spectacle. Une petite tournée, une dizaine de dates en province répartie sur un mois. Le directeur du conservatoire national de musique dans lequel elle enseignait le chant classique et le jazz avait de bons contacts avec ses alter ego de différentes municipalités. Avant de lui donner le feu vert, elle voulait savoir ce que nous en pensions. La réaction des choristes fut aussi unanime que spontanée. Ils lui firent un banc d’honneur. Des hourras fusèrent, qui résonnèrent dans la salle déserte.

Remarquant mon attitude plus réservée, Caroline me prit le bras d’un geste naturel sans se tourner vers moi. Une manière de me dire « S’il vous plait, pas tout de suite, attendez un peu, ne gâchez pas leur plaisir».

Je suivis son injonction muette quand bien même les autres avaient déjà compris.

Cette tournée se ferait sans moi.

Je ne pouvais me permettre de m’éloigner si longtemps. Trop d’inconnus. Trop d’imprévus pouvaient surgir en déplacement. En province, je pouvais être repéré par des connaissances de Victor, des techniciens de plateaux fréquentés durant sa longue carrière, des anciennes maîtresses de passage, dont j’ignorais jusqu’à l’existence. De la même manière, je risquais de me retrouver, sans bien sûr les reconnaître, dans des lieux qu’il avait fréquentés assidûment, des restaurants qu’il affectionnait ou des bars qu’il avait écumés dans toute la France dans lesquels les serveurs et les patrons le connaissaient comme le loup blanc.

9

« Ce soir c’est une chanson d’automne

Dans la maison qui frissonne

Et je pense aux jours lointains »

Avançant d’un pas pour se placer sous un douche de lumière chaude, la nostalgie chevillée aux cordes vocales, Rolland entama son solo. Il se détacha des autres choristes, dont Armelle, qui l’accompagnaient de leurs vocalises rythmiques.

Wouap dou Wouap

Tchi ka tchi ka booo

Dos au public, Caroline soutenait leur chant de ses bras virevoltants plus qu’elle ne le dirigeait. Ses orchestrations subtiles, influencées par le jazz et le Gospel, insufflaient une tonalité nouvelle, à la fois pittoresque et chaleureuse, qui ne dénaturait pas ce répertoire de chansons populaires. Selon les morceaux, elle s’installait ou non au piano, un demi queue Steinway, placé côté jardin.

Concernant les costumes, les coiffures et le maquillage dont j’avais la responsabilité, en particulier pour les quatre femmes du chœur, j’étais allé pêcher mon inspiration du côté des Andrews Sisters. Elles l’assumèrent avec gourmandise, y apportant une note de fraîcheur et d’humour.

« Que reste-t-il de nos amours

Que reste-t-il de ces beaux jours

Une photo, vieille photo

De ma jeunesse »

Derrière ma table de régie surélevée, installée sur des tréteaux au fond de la salle des fêtes plongée dans la pénombre, je dominais la scène et les spectateurs. On jouait à guichets fermés. Il y avait même des gens debout dans les allées, sur les côtés, et d’autres assis à même le sol sur deux rangées à l’avant, principalement des résidents et leur famille, des amis ainsi que des conseillers municipaux, dont l’adjoint à la culture de la mairie.

En milieu de récital, en plein changement de lumière, un reflet sur un crâne chauve m’attira l’œil. Troublé, je m’attardai sur la silhouette entière.

De trois quarts profil par rapport à moi, assis à l’extrémité du neuvième rang, en compagnie de la médisante Mireille, cet inconnu me rappela quelqu’un. Mais qui ? Son allure et son attitude m’étaient familières. Sa manière nonchalante de se tenir assis, la raideur des épaules, les mains qui pianotaient posées sur les genoux…

Victor ?!

Son nom m’échappa des lèvres. Recouvert par les voix du chœur, personne ne dû l’entendre. Victor… Comment m’assurer qu’il s’agissait bien de mon grand-père ? J’étais coincé derrière mon pupitre jusqu’à la fin du spectacle. À cette distance et dans cette semi obscurité, la confusion restait possible. Je piaffais d’impatience de le vérifier et ne parvenais plus à me concentrer sur ma régie. Je manquais par inadvertance des effets. Mon regard ne parvenait pas à se détacher de lui. Plus je détaillais sa stature, sa prestance, plus je me persuadais qu’il s’agissait bien de lui, sans barbe ni cheveux… Pour peu que l’on fasse abstraction de sa tenue surprenante, un uniforme de l’armée de l’air, à priori d’officier.

Au refrain de l’ultime couplet, je l’aperçus se pencher vers Mireille pour lui glisser un mot à l’oreille avant de se lever sans bruit. Près de la porte de sortie, son visage se tourna dans ma direction, à la dérobée par-dessus son épaule. Il faisait trop sombre pour en avoir la certitude, mais j’eus le sentiment qu’il me salua de sa casquette militaire avant de s’en coiffer et de disparaître.

Sans attendre le signal convenu entre Caroline et moi pour le salut, je réglai les projecteurs sur le plein feu dès le dernier accord de piano et me ruai dehors. Comme je le craignais, l’homme avait disparu. Dépité, je retournai dans la salle où éclatait une salve d’applaudissements. Tout en saluant le public avec la chorale, Caroline me cherchait du regard vers la régie. Elle parut soulagée quand je repris ma place. Après plusieurs rappels et la reprise de deux chansons, les spectateurs se levèrent et commencèrent à se disperser dans un amical brouhaha. Certains allèrent rejoindre les chanteurs dans leurs loges rudimentaires, aménagées pour l’occasion à l’étage dans deux bureaux. Je suivis le flot de ceux qui préféraient les attendre à l’extérieur en fumant une cigarette et j’en profitai pour y interroger Mireille sur son compagnon du soir.

Eric ?

– Celui qui portait un uniforme, précisai-je. Vous le connaissez bien ?

– Pas plus que ça… Quelle prestance, n’est-ce pas ? un colonel je crois. Ancien pilote de chasse. Il s’appelle Eric… Attendez, ça va me revenir. Mave, c’est ça. Eric Mave. Un homme étonnant, j’ai fait sa connaissance à la résidence, il y a deux semaines.

– Il y habite ?!

– Non, il rendait visite à un ami, il me semble. Il vient souvent le voir. Pourquoi ?

– Il me rappelait quelqu’un que j’ai bien connu. Mais pas sous ce nom-là.

– Oh avec un uniforme, tout le monde se ressemble. C’est même fait pour ça, persifla-t-elle.

– Vous savez où il habite ?

– Aucune idée… Assez loin je présume. Il m’a prié de l’excuser avant la fin, il m’a dit qu’il avait une longue route à faire et qu’il avait la migraine. Peu importe, non ? Puisqu’il n’a pas le même nom que votre ami, ça ne peut pas être lui.

J’en convins et me résignai à retourner bredouille pour aider Armelle et les autres à se démaquiller et à ranger costumes, pupitres et accessoires.

En coulisse, les bouquets de fleurs s’amoncelaient dans une atmosphère de congratulations d’usage et d’embrassades. J’en reçus mon lot avant que Caroline ne me prît à part un instant. Elle n’avait pas manqué de remarquer ma mine soucieuse et ma distraction inhabituelle durant la représentation et s’en inquiéta.

Rien de grave, lui assurai-je, un petit coup de pompe bien légitime, la décompression après le trac, voilà tout.

Deux de ses connaissances nous interrompirent, auxquelles elle me présenta aussitôt en des termes élogieux. L’une d’elles n’était autre que son directeur de conservatoire, Jean-Luc Delmart. Quinquagénaire portant beau, il avait ce ton enjoué et débordant d’assurance de l’artiste mondain, chez qui la servilité à l’égard du pouvoir, aussi insignifiant soit-il, n’a d’égal que la soif de reconnaissance. Il me fit penser à ce réalisateur aussi brillant en public que détestable en privé à propos duquel mon grand-père me dit un jour.

C’est un artiste remarquable, et en tant qu’homme, il est encore pire.

Jean-Luc se déclara très honoré de me rencontrer et tint à me féliciter chaudement pour ce remarquable travail de création, Caroline lui ayant beaucoup parlé de moi.

Bla bla bla.

Le restaurant italien, Fontana di Trevi, auquel il avait tenu à inviter la chorale, nous réserva sa meilleure table, en retrait, dont la vue donnait sur un jardinet de rosiers et de lilas synthétiques entourant un bain d’oiseau en granit. Habitué des lieux, Jean-luc prit en main le menu pendant que le patron venait en personne le saluer et nous souhaiter la bienvenue. Carpaccio de saumon et pâtes fraîches à la truffe blanche, accompagné d’un Brunello di Montalcino. Colette, qui, sur mon insistance, nous avait accompagné, paraissait proche de l’orgasme culinaire. Aussi antipathique qu’il m’était apparu d’emblée, je dus reconnaître que cet individu suffisant avait à son avantage un sens appréciable du savoir-vivre.

Pendant que j’écoutais d’une oreille distraite ses explications concernant la tournée évoquée la veille au soir, je surpris à plusieurs reprises des regards complices et des gestes équivoques entre Caroline et lui qui me coupèrent l’appétit. Son amant plus âgé, marié et père de famille, ça ne pouvait être que ce pédant. Assommé par cette découverte, par le vin aussi peut-être, toujours perturbé par l’apparition de mon grand-père lors du spectacle, je cherchai un prétexte pour fuir avant le dessert. La vue d’un tiramisu supportant une bougie, apporté par le patron, reporta mes velléités.

Joyeux anniversaire, joyeux anniversaire…

Les choristes entonnèrent ce refrain traditionnel. Sur le coup, je crus qu’il était destiné à Caroline, mais elle le chantait aussi. Jean-Luc s’en abstint dans un sourire compassé. Pas le genre de la maison, ce déballage familier. J’en restai interdit. Ce ne pouvait pourtant pas être à mon intention.

Joyeux anniversaire, Victor ! Joyeux anniversaire !

Victor ! Avec l’effervescence des derniers jours, j’en avais oublié l’anniversaire de mon grand-père. Armelle sortit de son sac un paquet cadeau qu’elle posa devant moi.

De notre part à tous.

– Pour moi ?

– Je sais, normalement, c’était pas aujourd’hui. Ça fait déjà un moment qu’on voulait vous le fêter mais avec le spectacle, on s’est tous dit que ça serait mieux d’attendre ce soir, justifia Caroline.

– Alors, ça vous fait quel âge ? lança perfidement son directeur.

Tous les regards se posèrent sur moi en attendant une réponse… Qui ne venait pas. Le trou. Impossible de m’en souvenir. J’ai toujours été nul pour retenir les dates. D’autant que Victor et moi, nous n’étions pas très à cheval là-dessus. Tout de même, ignorer sa propre date de naissance, son âge ! Ça faisait mauvais effet. Caroline essaya de me sauver la mise en se tournant vers son amant.

Voyons Jean-Luc, peu importe !

Je m’efforçai de calculer mentalement, en déchirant l’emballage du présent pour me donner une contenance.

Désolé, je ne voulais pas vous blesser, c’est juste parce que vous faites encore très jeune, se justifia Jean-Luc.

Soixante-dix… Huit, répondis-je, sans éviter une légère anxiété dans la voix.

À un an près, ça devait être bon. Quoi qu’il en soit, personne ne broncha. Quant au cadeau, il s’agissait d’une réplique miniature de la statuette des Oscars. Ils avaient fait graver « Victor Lemaronnier » sur le socle, juste au-dessus de l’année accolée au nom de la chorale, auquel ils avaient supprimé le pluriel.

« Meilleur Vieux 2008 »

Merci pour cette soirée, Victor. Merci pour tout. Vous me faites vraiment un bien fou.

Colette venait d’ouvrir la porte de son studio. Il était minuit passé. Elle avait les traits tirés par la fatigue, mais son regard encore vif m’indiquait qu’elle aurait volontiers continué jusqu’à l’aube.

À demain, Colette. Bonne nuit.

Elle ne se résignait pas à retrouver ses angoisses et me prit les mains entre les siennes avec douceur pour appuyer ses dires.

Encore bravo pour le spectacle, ils vous doivent beaucoup, vous êtes un vrai magicien, dit-elle en se penchant vers moi pour murmurer les derniers mots.

– Je suis content que ça vous ait plu.

J’eus un sourire embarrassé. Elle me sonda un moment à travers ses yeux mi-clos puis relâcha l’étreinte de ses mains, à regret me sembla-t-il.

Et bonne tournée en province ! Amusez vous bien. Vous… Vous me manquerez.

– Je… Je ne partirai pas avec eux, lui confiai-je.

– Comment ça ?! Vous avez tort, ce sera sans doute une belle aventure !

– Je ne sais pas… Je n’en ai plus la force, je crois, prétextai-je.

– Vous? Allons donc ! Je n’ai jamais vu quelqu’un de votre âge aussi en forme ! Par moments, on a l’impression de voir un gamin ! S’enflamma-t-elle.

– Oh, vous me verriez le matin quand je me lève…

Colette approuva aussitôt par une expression de solidarité compatissante.

Et puis, je me sens bien ici, poursuivis-je. Les tournées, vous savez, j’en ai tellement  fait dans ma carrière !

– Oui, c’est vrai que pour vous, c’est différent.

– Mais surtout, il y a… Il y a des personnes que je n’ai pas envie de quitter.

Elle saisit mon allusion au quart de tour et en parut flattée.

Dans ce cas, je n’insiste pas… Tant mieux pour elles !

Une autre surprise, désagréable celle-ci, m’attendait le lendemain. J’avais prévu de faire la grasse matinée et de rester pour une fois en Jérôme, histoire de laisser respirer ma peau, jusqu’à l’heure de déjeuner. Aux environs de dix heures trente, le gardien de la résidence m’appela sur l’interphone pour me prévenir qu’une femme souhaitait me rendre visite. Son nom déclencha l’alerte maximale dans les degrés de mon inquiétude. Nathalie ! Que me voulait-elle ? Pourquoi ne m’avait-elle pas passé un coup de fil plusieurs jours auparavant pour me prévenir de sa venue ?

Au débotté, je manquais de présence d’esprit pour invoquer un banal rhume des foins, une légère fièvre, un rendez-vous urgent chez le dentiste ou tout autre empêchement plausible qui m’auraient permis de me défiler. Néanmoins, afin de me laisser le temps de revêtir ma panoplie de Victor, je me proposai de la retrouver sur la terrasse d’ici une demi-heure environ. Par précaution, je préférais éviter qu’elle ne monte me rejoindre dans mon studio. Un objet oublié, un détail négligé, pouvaient être autant d’indices révélateurs, qu’elle ne manquerait pas de remarquer, de la présence de Jérôme en ces lieux. Tout compte fait, pensai-je en fixant mes postiches devant ma coiffeuse, mieux valait connaître les raisons qui l’avaient poussée à me revoir aussi subitement. Vu son tempérament obstiné, je savais que l’éviter n’aurait fait que repousser le problème et attiser sa méfiance.

Se prélassant au soleil sur une chaise longue en teck, Nathalie m’accueillit assez froidement. Par goût du contraste, me fis-je la remarque. Elle me tendit la main sans même se donner la peine de se lever. J’en profitais pour m’installer à l’ombre, à distance raisonnable de son siège dans un fauteuil d’osier. Mine de rien, je tournai celui-ci en m’y asseyant de façon à me retrouver de biais par rapport à elle. J’avais dû me maquiller à toute allure et, même si je m’étais coiffé d’un chapeau de paille, il me parut judicieux d’éviter la lumière directe, la promiscuité et le rapport frontal.

Comment va, Victor ? Me lança-t-elle.

– Excuse-moi de t’avoir fait un peu patienter mais je ne m’attendais pas à ta visite.

– Tu m’étonnes.

J’attendis en vain qu’elle enchaînât en éclairant ma lanterne sur le but de sa venue ou, à défaut, qu’elle me donnât un prétexte du genre « Je passais dans le coin ». Son attitude, trop désinvolte pour être honnête, ne présageait rien de bon. Son visage trahissait la tension d’un être à l’affût. Je la suspectais de me jauger, de tâter le terrain, d’attendre le bon moment pour m’envoyer au tapis d’une réplique cinglante ou pour sortir une matraque.

Enfin, ça me fait plaisir de te voir, avançai-je en toute prudence. Les visites se font rares ici. Même Jérôme…

– Fallait pas partir, persifla-t-elle.

Elle se leva dans un mouvement agacé jusqu’à la balustrade en bois sur laquelle elle s’appuya, me tournant le dos. Elle s’efforçait de conserver son sang-froid en régulant sa respiration.

C’est à cause de toi que Jérôme m’a quitté.

– À cause de moi ? Mais pas du tout, je te jure que…

Elle m’interrompit en revenant vers moi.

Je ne t’accuse pas de l’avoir pousser à me quitter. Pas sciemment en tous cas. On ne s’appréciait pas beaucoup tous les deux, mais tu n’aurais jamais fait ça.

– … En effet.

– Seulement ton départ a provoqué le sien, m’affirma-t-elle. Si tu étais resté, il serait toujours avec moi.

– Je… Je ne crois pas, Nathalie.

– Il t’a parlé ?

– Pas vraiment…

– Qu’est-ce que ça veut dire, pas vraiment ? S’énerva-t-elle. Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

– Il… Il m’a juste dit que vous aviez rompu. Qu’il ne voulait plus se marier, voilà. C’est tout, pestai-je, autant contre moi-même que contre elle. Qu’est-ce que tu veux que je te raconte de plus ! Il n’est pas très causant, tu le sais aussi bien que moi !

– Et maintenant ? Il est où ?

Je m’attendais à cette question. Elle devait lui brûler les lèvres depuis le début. J’aurais voulu disparaître entre les lattes de la terrasse tant je me méprisais.

Il m’a fait promettre… Tu comprends ?

– Non.

Elle se pencha au-dessus de moi.

Ça ne fait rien. Je le saurais d’une manière ou d’une autre.

Je piquai du nez pour masquer mon regard avec le bord de mon chapeau de paille, tout en me jugeant grotesque d’agir ainsi.

J’engagerai quelqu’un pour le retrouver, me glissa-t-elle d’un ton déterminé. N’importe qui. Et j’en paierai un autre pour lui casser la gueule, un sale type qui se fera une joie de lui écrabouiller ses couilles molles à coups de talons, voilà ce que je te promets, moi. Tu peux le prévenir.

Elle se pencha pour prendre en tremblant son sac à main au pied de la chaise longue.

Je n’en peux plus, Victor ! Me cria-t-elle brutalement. Je ne peux pas accepter ça ! Tout mais pas ça !

Aux alentours, des résidents se tournaient dans notre direction. Au bord des larmes, Nathalie se dirigea vers les marches qui donnaient accès au parking.

Nathalie ! Attends…

Elle s’arrêta. Je me levais à mon tour pour la rejoindre, vaincu par sa souffrance, apeuré par sa violence, écœuré par ma propre lâcheté.

Je vais essayer de le convaincre de te revoir. Je n’y suis pour rien mais… Tu as raison, il te doit bien ça. Je te rappelle très vite, entendu ?

Elle acquiesça et s’éloigna en pressant le pas.

Je passai le reste de la journée à errer dans le parc, tournant autour du bassin en sens contraire des carpes, ruminant mon dégoût de moi-même près du potager, rêvant d’être lapidé à coups de boules devant le terrain de pétanque, hanté sur un banc par deux revenants. Victor et Nathalie. Réapparus pour me persécuter, à juste titre, ils pointaient mon égoïsme de leurs doigts implacables. Ils semblaient appeler d’autres fantômes en renfort. Les ombres de ma mère et de mon père se mirent à flotter devant moi. Elles se mêlèrent aux mouvements des branches projetées sur le sol couvert de lierres, sur les parterres de pensées fanées. Ils m’accablaient eux aussi, me reprochant en silence d’être un incapable, de n’avoir pas su les retenir. Peut-être attendaient-ils que je les rejoigne ?

Soudain, la vision, bien réelle celle-ci, de Caroline qui me faisait de grands signes amicaux par la baie vitrée du hall, les fit s’évanouir et me sortit de ma torpeur. Comme j’allais la retrouver, je me délestai de cette noirceur qui m’écrasait, et de mes doutes. Mon horizon me parut s’éclaircir au fur et à mesure que je m’approchais d’elle. Je repris confiance, les pièces du puzzle se formèrent une à une en moi pour former un autoportrait.

Jérôme devait revenir.

Lui seul pouvait aider les autres et se sauver lui-même. Il était grand temps pour lui de se prouver ce qu’il valait vraiment.

10

Si jamais une seule personne m’a inculqué, armée de patience et d’une méthode infaillible, cette peur du lendemain associée à cette terreur de l’inconnu qui me paralysaient et me bâillonnaient encore, ce fut bien mon père. Il s’y attela dès le lendemain des funérailles de maman.

Méticuleux, anxieux de nature, assez hypocondriaque pour deux, il était par ailleurs un père attentionné, généreux et animé des meilleures intentions du monde. Souvent absent pour déplacements professionnels à l’étranger tant que ma mère vécu, il requit auprès de sa direction un poste administratif au siège social parisien de la major pétrolière pour lequel il travaillait, poste qu’il obtint de par sa récente situation familiale. Ce faisant, il n’ignorait pas qu’il sacrifiait ses ambitions à son fils, ce qu’il accepta sans la moindre hésitation. Mon éducation et mon équilibre passaient avant tout autre considération. Pendant presque dix ans, reléguant son métier au second plan, je devins l’unique objet de ses pensées. Ma mère avait été le grand amour de sa vie, je dus me satisfaire d’être sa grande angoisse. La liste de conseils, de mesure de sécurité, de recommandations et autres précautions indispensables à prendre « au cas ou », qu’il avait rédigée mentalement et dont il m’abreuvait chaque jour serait trop longue et fastidieuse à énumérer. Dévoré par la hantise de me perdre, il me préparait à toute éventualité, m’entraînait à faire face à tout imprévu, tout danger, de quelque nature qu’ils puissent être, sous quelques formes qu’ils puissent se présenter. De la casserole d’eau bouillante à la traversée de rue, de la date de péremption des yaourts jusqu’au virus fatal, rien ne passait au travers du tamis de sa vigilance.

Dans chaque poche de pantalon se trouvait un numéro d’urgence, sous chaque ganglion qui enflait pouvait se cacher une tumeur, tout passant perdu demandant son chemin devait être systématiquement suspecté de pédophile en puissance. À chaque risque sa règle de base, son axiome ou son théorème. Sucre égale carie, ski égale fracture, natation égale noyade, jeux vidéos trente minutes par jour donne épilepsie, soleil moins crème indice soixante égale cancer de la peau, manque de sommeil plus manque d’hygiène multipliés par x fast-food égale obésité sur diabète puissance dix. La mort, brutale ou lente, tapie dans la nourriture, dans l’air et dans l’eau, propagée par les bactéries, les ondes électromagnétiques ou par la toile du Net, n’attendait qu’un faux-pas, qu’une faute d’inattention de ma part.

Si la capote intégrale avait existé, nul doute qu’il ne me l’ait enfilée des pieds à la tête et du matin au soir. Paradoxalement, il n’en découlait pas des rapports conflictuels entre lui et mon grand-père.

Victor, c’est l’exception qui confirme la règle, me répétait mon père lorsqu’il me conduisait chez lui, une ou deux fois par semaine.

Opposés en tout, ils se retrouvaient sur l’essentiel, moi. Ils se respectaient, unis dans la douleur par la perte de l’être le plus cher à leur cœur, et se gardaient bien d’empiéter sur leurs territoires respectifs. L’un était censé m’apporter la sécurité, l’autre la fantaisie. Lorsque le premier me répétait « Attention ! » l’écho de la voix du second me renvoyait « Fonce ! ». Bon an mal an, je grandis ainsi, un pied dans chaque monde, enfant du divorce sans divorce, jonglant avec deux univers dissemblables dans une sorte de grand écart aussi inconfortable que formateur.

Comment se construire sur un terrain mouvant ? Le novice que j’étais dut se bâtir une théorie personnelle qui combinât ses deux natures antinomiques, capable de résister à l’expérience, comme les astrophysiciens en cherchent une, les super cordes en sont l’un des exemples actuels, pour unifier les lois qui régissent l’infiniment petit et l’infiniment grand.

La mienne, plus modeste, qui suit ci-dessous, ne se proposait que de réconcilier mes peurs et mes désirs.

Il y avait la vie active, celle que représentait mon père, une forêt inextricable de panneaux d’interdiction, un champ miné à traverser sur la pointe des pieds et la période bénie de la vieillesse à partir de laquelle tout devenait permis et paisible. Ce qui avait été une source inépuisable de soucis se métamorphosait alors en torrent de plaisir et d’insouciance.

Cette thèse m’apparut comme une véritable révolution dans le domaine de la pensée positive. Dès que je l’eus formulée clairement, je n’hésitais pas à la qualifier d’universelle, en ce sens qu’elle corroborait non seulement mes observations et ma propre expérience, mais surtout qu’elle correspondait au monde qui m’entourait et à tous ceux qui y vivaient, du plus petit au plus grand. À fortiori, elle s’appliquait à merveille au cas de mon père. Frustré par le manque de reconnaissance de son employeur, écrasé par le double statut de père et de veuf, il survivait en espérant des temps meilleurs pour nous deux : l’âge de la majorité pour moi, l’âge légal de la retraite pour lui.

Le dimanche, succédané hebdomadaire de retraite par anticipation, il envisageait ce qu’il ferait de sa liberté avec délectation et se documentait en conséquence. Les murs du salon étaient tapissés de livres. Pas de roman. Mon père ne lisait pas de fiction, qu’il considérait comme une perte de temps. Des témoignages, des biographies, des essais et surtout des guides. Des tonnes de guides sur tous ses sujets de prédilection. Par ordre de priorité, les voyages venaient en tête de liste. Assouvir cette soif de voyage dont il était privé depuis sa mutation professionnelle. Lui pour qui l’inconnu et l’imprévu étaient synonymes de péril et de drame, se régalait alors des mots « safari », « transatlantique » ou « Transsibérien », comme de friandises. Contradiction dont il n’avait cure.

Il n’en négligeait pas pour autant sa rigueur coutumière. Itinéraire minuté, kilométré, budget estimé à la décimale près, cours des devises étrangères actualisés en permanence, destination sélectionnée en fonction de critères multiples tels que géologique, climatique, politique, économique, religieux. Rien n’était laissé au hasard.

Vue sous cet angle, sa mort ressembla en tous points à sa vie. Il resta fidèle à sa ligne de conduite, qu’il suivit jusqu’au bout. Tout anticiper, tout maîtriser. Mon père ne fut donc pas victime d’un accident, ni d’un meurtre, ni d’une maladie, du moins physique. Cela n’arriva pas non plus lors d’un voyage ou durant un transport à bord de n’importe quel moyen de locomotion. Non, il trouva le seul moyen de planifier sa fin. Facile à deviner, n’est-ce pas ?

J’aurai pu m’en douter, moi aussi, et ce remord souillait depuis la mémoire de mon père. Je m’en voulais autant que je lui en voulais. D’un point de vue rétrospectif, il avait plus d’une raison d’attenter à ses jours. La dépression d’une part, d’autant plus sournoise à son encontre qu’il considérait ce mal pernicieux, lui si prudent par ailleurs, au mieux comme un luxe d’artistes, au pire comme une faiblesse de riches. Sa vie amoureuse ensuite, qu’une photo de la banquise arctique épargnée par le réchauffement planétaire aurait suffi pour en brosser un tableau saisissant. Son parcours professionnel enfin qu’il avait dû comparer de lui-même à un champ, autrefois fertile et désormais en friche.

Pour mettre un terme à son existence, il avait mûrement prémédité le moment, le lieu et la manière. Au point que je l’ai d’abord soupçonné de s’être, comme à son habitude, informé en se procurant tout ce qui avait pu paraître à ce sujet. Cela ne m’aurait pas étonné outre mesure de trouver un livre sur ce thème dans la bibliothèque familiale.

« Le guide complet du suicidaire à l’usage du débutant, illustré et expliqué par l’exemple. »

Ce genre d’ouvrage existait, le nombre de leurs lecteurs croissait sans cesse dans nos sociétés occidentales. Une rapide vérification sur les étagères ne donna aucun résultat tangible, hormis deux biographies de célébrités à l’épilogue semblable que j’excluai sitôt les avoir parcourut. Les circonstances différaient par trop.

À dix heures, comme tous les samedis, il me déposa chez mon grand-père. À dix heures trente, de retour dans notre appartement, il commanda un coursier puis ingurgita deux somnifères puissants et un anticoagulant. À onze heures, après avoir remis une lettre au messager casqué qui sonna, il se fit couler un bain chaud en y versant une dose de savon liquide relaxant afin que la mousse bleutée recouvrît la surface de l’eau et son corps. À onze heures dix, il se trancha les veines dans la baignoire au moyen d’une lame de rasoir. À treize heures, conformément à ses ordres, son courrier fut remis à Victor en mains propres.

Cher Victor,

Je te confie Jérôme. Je sais que tu lui inculqueras mieux que moi ce dont il a besoin et dont je manque : Le goût de vivre. Dis lui bien que je l’aime et, si tu estimes lui devoir la vérité, qu’il n’est en rien responsable de ma décision d’en finir. Marlène me manque trop. J’aimerais bien croire que je vais la rejoindre. Inutile de te précipiter chez moi ou de prévenir le SAMU dès que tu me liras. Il est trop tard. Ça fait déjà au moins une heure que je suis passé de l’autre côté. Tu penses bien, me connaissant, que j’ai tout calculé. Prends ton temps pour l’annoncer à ton petit-fils. Je te fais confiance pour t’occuper de lui dorénavant. Si tu peux, évite de fumer en sa présence.

Embrasse le pour moi une dernière fois.

Je te remercie pour tout, amitié

Antoine

PS : Tous mes documents administratifs sont rangés dans un classeur métallique jaune, dans le placard de ma chambre.

Mon grand-père me serra dans ses bras pour m’apprendre la nouvelle, ayant toutefois pris le temps auparavant de siffler un verre de blanc et de griller une cigarette. Il n’était pas partisan de repousser les choses à plus tard. Ça ne pouvait que les envenimer. Mon absence de réaction le laissa impuissant et dut aviver sa propre douleur. Il aurait préféré voir des larmes comme les siennes couler sur mes joues. Lui n’avait jamais craint de montrer ses sentiments. Il offrait son cœur à qui l’acceptait. La joie, la colère, la tristesse ou l’amour, son visage les sculptait d’une mimique, œil enjoué ou rictus furieux. Alors mon fatalisme, accentué par le peu d’émotion apparente dont je fis preuve, il ne savait pas trop quoi en déduire.

En dépit de l’impression que j’avais pu lui donner, je souffrais. J’avais aimé mon père, y compris ses défauts, mais je ne lui pardonnais pas. Cette rancœur annihilait la douleur de sa perte. Victor s’en doutait mieux que quiconque seulement… Comment extirper le venin d’une morsure qui ne suppure pas parce qu’elle n’a pas de plaie ?

Passées les premières semaines d’atermoiements durant lesquelles j’emménageais chez lui, il trouva ses marques. Il prit le parti original, à son image, de se faire choyer. Il endossa le rôle du misérable, déboussolé par les évènements, que je devais soutenir. En inversant les rapports, il trouva le levier qui allégea le fardeau sur mes épaules. Le réconforter et le soulager m’empêcha de sombrer. Ce faisant, il enclencha également le processus qui allait conduire à notre substitution. Je l’admirais autant que je me méprisais et il me suggérait d’inverser nos rôles, pouvais-je rêver mieux ? À ceci près que ce transfert se révéla partiel et partial.

Il conserva précieusement son âme d’enfant en me laissant la mienne, usée et racornie comme celle d’un vieillard.

Autant notre vie commune me combla, autant mon apprentissage de maquilleur sous sa houppette  me plut, autant les stages sur les tournages m’insupportèrent.

Cette hystérie collective perpétuelle, orchestrée par un chef le plus souvent imbu de son génie, produite par des dealers de box-office, entretenue par les exigences exorbitantes d’enfants gâtés en pleine crise existentielle, m’assommait. Il y régnait une ambiance de course contre la montre, contre les caprices de la nature en général et les natures capricieuses en particulier. Toute l’activité de cette ruche bourdonnante qui se nourrissait d’un pollen de celluloïd pour fabriquer du miel cinétique, lequel était dorénavant destiné à dégouliner sur des montagnes de pop-corn, m’écœurait. Ce monde-là n’était pas le mien. Je ne m’y sentais pas à l’aise, avant tout parce qu’il fonctionnait en circuit de plus en plus fermé, fait par des jeunes pour des jeunes. Peut-être en avait-t-il été autrement lors des débuts de Victor.

Le fait est que la jeunesse avait entre-temps pris le pouvoir. Coup d’état juvénile. Elle imposait sa musique aux radios, son langage aux démagogues, sa puérilité aux télés, sa dégaine aux publicitaires. Elle s’étalait partout sans pudeur. Il fallait être jeune et s’il était trop tard, il fallait aimer les jeunes, aider les jeunes. On devait baiser jeune, acheter jeune, s’habiller jeune, parler jeune, manger jeune, boire jeune, paraître toujours jeune, être encore plus jeune que les jeunes, même quand on ne l’était plus depuis des lustres ou qu’on ne l’avait jamais été.

J’ai longtemps repoussé le moment d’annoncer à mon grand-père que je n’en pouvais plus, que je n’avais qu’une envie : trouver un autre travail, n’importe lequel pourvu qu’il soit dans un milieu pour personnes non-jeunes, dans lequel je ne serais plus le seul.

À l’époque, Nathalie m’apporta son soutien, approuvant sans réserve cette décision « fantastique ». Le cinéma passait à ses yeux pour un agréable divertissement, en aucun cas pour un métier. Cet état d’esprit, fort éloigné des gens de sa génération, m’avait séduit dès notre première rencontre. Elle me suggéra d’amener mon grand-père à réaliser que je n’étais peut-être pas aussi doué qu’il le croyait… Sur le tournage suivant, j’eus alors l’idée de vieillir une actrice. Une starlette. Je me surpassais. Un portrait hallucinant de réalisme. Elle avait pris quinze ans de plus en une heure. Comme je l’escomptais, elle sortit de mes mains en hurlant comme une furie après avoir croisé son reflet dans le miroir. Elle était pourtant beaucoup plus séduisante et émouvante ainsi. Son hystérie inconsolable aurait dû me mettre sur la liste rouge des producteurs et briser ma carrière naissante. C’était compter sans l’acharnement de Victor qui, croyant me sauver, joua de son influence et de sa réputation avec succès. Tout était à refaire.

Lorsque Nathalie me proposa de passer un concours administratif, une pure formalité selon elle, je sautai sur l’occasion. Technicien en prévention au service solidarité de la sécurité sociale! Le mot sécurité m’évoquait le parfum d’eau de Cologne de mes grands-parents maternels et le mot sociale, le goût sucré des crêpes que nous partagions en famille. Ces deux mots accolés ne pouvaient que repousser les jeunes, comme la citronnelle est censée éloigner les moustiques. Il m’avait suffit de faire le tour d’une CPAM pour me confirmer cette intuition. Les locaux, le mobilier, le personnel, tout ici respirait la quiétude et le train train rythmé par le tic tac de l’horloge.

J’avais trouvé ma voie, Victor devait le comprendre.

11

– T’aurais vu ça, j’en revenais pas…

– Tu manques pas d’air! C’est toi qu’à pas voulu que j’vienne… Monsieur a le droit de se déguiser en Tom Cruise et moi que dalle… Bougonna Jean-Chi sous ses moustaches.

– Tu sais très bien pourquoi. Avec toi à mes côtés, il nous aurait reconnu tout de suite.

– Tiens donc, pas si je m’étais habillé en… Épouse de colonel ! On y serait allé en couple… maugréa-t-il.

– Tu t’vois en robe du soir, avec tes bacchantes, un chignon et des boucles d’oreille ?

Il me jeta un regard offusqué, gorgé de mauvaise foi, avant de capituler devant mon air narquois.

– Déjà que je crois qu’il m’a repéré… Ajoutai-je.

Il nous resservit un verre de Pouilly bien frais sur le guéridon en fer forgé de son jardin. Je bus une gorgée sans toutefois réussir à l’apprécier pleinement. Un arrière-goût d’amertume m’en gâchait le plaisir. Jean-Chi le remarqua.

– Tu d’vrais être content au lieu de faire la gueule. Moi, c’est ma spécialité de râler et puis là, j’ai des raisons mais toi…

– Quand même, quand je repense à ses Andrews Sisters, ça m’fout les boules… Même moi, j’aurais pas fait mieux !

– Bah, j’te comprends pas, t’es fier de lui ou tu l’es pas ?

– C’est pas l’problème, Jean-Chi ! Il a de l’or dans les mains, ce p’tit morveux ! Et il gâche tout à la sécu ou dans un asile de vioques, y a de quoi enrager, non ?

– Ben l’asile, ça vaut déjà mieux que la sécu… Là-bas au moins, il a repris le collier, il s’est remis aux pinceaux.

Il n’avait pas tort. S’il avait dans le métier la réputation d’un emmerdeur, en privé, Jean-Chi savait mieux que personne comment vous faire voir le bon côté des choses. J’écrasai mon mégot et finit mon verre d’une traite.

Quand Mireille m’avait appris que la chorale allait se produire en spectacle et que Jérôme s’occupait de l’éclairage et des maquillages, je ne pus résister. J’avais mon nom sur l’affiche après tout ! À ce propos, quand elle me demanda le mien, lors de notre seconde rencontre sur le banc habituel, je lui répondis Éric Mave, en clin d’œil au personnage de Tom Cruise dans « Top Gun » qui s’appelait Maverick. Non pas qu’il fut jamais l’un de mes acteurs favoris, pas plus que ce ne fut son meilleur film, mais sa belle gueule et sa prestance justifiaient à elles seules ce choix. Par ailleurs, je n’avais pas prémédité cette réponse, elle m’était sortie des lèvres sans réfléchir, par association d’idée. Car, juste auparavant, cette curieuse impénitente avait voulu savoir quelle sorte d’activité j’avais eu avant la retraite. Je n’en avais aucune idée puisque je ne pouvais pas lui répondre maquilleur.

– D’après vous ?

Elle se piqua au jeu et se recula pour mieux passer en revue ma silhouette et ma tenue de motard.

– Hum… Pilote, jugea-t-elle.

L’imagination ne devait pas être sa qualité maîtresse.

– OK. Vous chauffez. Pilote de quoi ?

– Eh bien… Disons… De voiture ? De rallies ? Vous faisiez des rallies, c’est ça ? J’ai gagné ?

Assez flatteur, je l’admettais. J’allais approuver lorsqu’un avion de ligne nous survola…

– …De chasse, répondis-je, content de ma trouvaille. Pilote de chasse.

– De quoi ?

– Pilote militaire si vous préférez. Je pilotais des avions de combat de l’armée… J’ai terminé colonel.

À sa mine impressionnée, je sus que ma cote d’estime auprès d’elle venait de franchir le mur du son. Ce fut pourquoi, outre mon pseudonyme, je choisis cet uniforme, qu’une copine costumière me prêta, pour assister au récital des « Meilleurs Vieux » en sa compagnie.

Au fil des jours, je prenais mes aises aux Résédas. J’y venais de plus en plus tôt et y restais de plus en plus tard. Il m’arrivait même de m’y faire héberger la nuit, par l’une ou l’autre de mes nouvelles connaissances. Tout bien pesé, j’avais sous-évalué les possibilités d’un tel établissement, qui multipliait les opportunités de rencontres. Dans un espace délimité, propice à la convivialité, se retrouvait un échantillon assez large d’individus disponibles, dont une majorité de femmes seules. Un vrai vivier.

Un terrain de jeu de cet acabit ne se dédaignait pas. De là à imaginer m’y installer en permanence, il restait plus qu’un fossé à franchir. L’impression des débuts de contempler une « nature morte » de mon banc n’avait pas été supplantée par enchantement par celle d’admirer à présent un tableau orgiaque. Tout au plus s’enrichissait-elle de nuances. Cet univers, toujours trop aseptisé à mon goût, se pimentait quand on le humait de plus près. Il ne tenait qu’à moi d’y apporter ce qui lui manquait. Une touche de Rock’n Roll.

Il me suffisait de m’incruster en douceur dans les lieux pour en secouer la torpeur. La principale difficulté, c’était mon statut de résident clandestin, qui me vouait à la prudence et à la discrétion, vertus qui n’ont jamais été mes points forts. Je ne pouvais pas me permettre d’être remarqué par le personnel, encore moins surpris par Jérôme ou mon double au détour d’un couloir. En ce qui le concernait néanmoins, j’avais l’avantage de connaître son caractère et surtout ses habitudes. Quant aux employés, j’enregistrais leur fonction, leurs jours de congé, leurs heures d’arrivée et de départ. Entre six heures du soir et huit heures du matin, hormis le gardien de nuit et l’infirmière de garde, la voie était pratiquement libre.

J’étais paré lorsqu’un fâcheux contretemps intervint. Un matin, l’épouse fictive de Louis de Funès vint épancher sa déception sur mon épaule. Sans s’en douter, Armelle remplissait d’autre part à mon bénéfice le rôle de « taupe » auprès de Jérôme. Une espionne de choix que je ne pouvais me permettre de négliger.

– Ça y est, cette fois, c’est définitif. Il nous lâche… Soupira-t-elle, en parlant de mon alter ego.

– Comment ça ? Il quitte la chorale ? La résidence ?

Un frisson d’extase me parcourut. Un fol espoir…

– Ah non, ne parlez pas de malheur, c’est déjà assez catastrophique comme ça, répondit-elle. Non, Victor ne fait pas la tournée.

La frustration m’envahit. Encore une fois, Jérôme abandonnait. Mon petit-fils semblait avoir fait sa spécialité du renoncement. Armelle poursuivit, guidée par une mauvaise humeur qui enflait.

– Il dit qu’il est trop fatigué, qu’il n’a plus l’âge et plus la force. Et nous alors ? C’est lui le plus costaud de toute la bande !

Plus l’âge ! Plus la force !! Une vague de fureur me souleva sur laquelle je surfais. De qui se moquait-il ? De moi !! Il m’humiliait devant les autres ! Il me faisait passer pour un geignard ! Un quasi impotent !

– Qu’est-ce qu’on va faire sans lui ? Gémissait Armelle. Sans maquillage ? Sans éclairage ? La tournée est fichue ! Personne ne peut le remplacer, il ne se rend pas compte.

– Il ne vous a jamais parlé de son petit-fils ?

Elle me regarda avec stupeur.

– Victor ? Victor a un petit-fils ?

– Il ne vient jamais le voir ? Fis-je mine de m’étonner. Oh remarquez, ça ne me surprends pas vraiment. Des bruits circulent dans le métier…

– C’est-à-dire ? Quels bruits ?

– Non… Rien de sérieux, tempérai-je pour mieux attiser sa curiosité. Oubliez, ce ne sont que des bruits. Vous savez ce que c’est, la rumeur…

– Ça alors… Il travaille aussi dans le cinéma ?

– Maquilleur comme son grand-père. Victor lui a tout appris, il l’a introduit dans le milieu. Il lui doit tout, vous voyez. Il s’appelle Jérôme… Jérôme… Attendez, ça va me revenir… Nobs je crois, Jérôme Nobs, c’est ça.

– Jérôme ?…

– Gentil garçon à ce qu’il paraît… Moins doué que son grand-père, certes, mais assez bon quand même. Il ne travaille plus beaucoup, à cause de…

Je m’interrompis sciemment, histoire de me faire prier, de lui laisser penser que j’en avais trop dit, ce qui ne manqua pas. Je jubilais.

– À cause de quoi, Eric ? Je vous promets de ne pas le répéter, allez, s’il vous plait.

– Il a eu des problèmes de drogue. Presque tout le monde se drogue dans ce milieu, c’est bien connu, lui glissai-je d’un air entendu. Enfin, à ce qu’on m’en a dit, c’est fini. Il a arrêté. Simplement, Victor doit lui en vouloir encore. Déjà qu’il avait mal digéré son homosexualité.

– Non ? Drogué ET homosexuel ?

Je sais, je chargeais la mule mais Jérôme ne l’avait pas volé. Songeuse, Armelle hocha la tête.

Je comprends, Ça doit être terrible pour Victor.

– À mon avis, il souffre surtout du fait de ne plus le voir, il doit aussi culpabiliser. Ça leur ferait du bien à tous les deux si Jérôme retrouvait du travail. Victor pourrait lui proposer cette tournée, ce serait une bonne manière de se réconcilier. Et ça vous dépannerait. Je parie que Jérôme accepterait de le faire pour rien, juste les défraiements…

Elle buvait mes paroles. Son visage s’éclaira.

– Ce… Ce serait inespéré.

– Ce serait aussi une bonne action, enfonçai-je le clou.

Un dixième de seconde de réflexion lui suffit pour changer plusieurs fois d’expression. Excitation, joie, perplexité, apathie.

– Oui, seulement… Si Victor ne veut plus entendre parler de lui, c’est difficile de le lui demander.

– Au fond, il n’attend que ça. Mettez vous à sa place… C’est quand même son petit-fils, c’est la seule famille qu’il lui reste. En insistant un peu, il ne pourrait pas refuser, insinuai-je. Je crois même qu’il sauterait sur l’occasion…

– Bon, mais comment faire ? Je ne suis pas sensée savoir qu’il a de la famille.

– Vous pourriez avoir découvert son existence par hasard… Sur le générique d’un film diffusé à la télé par exemple, ou sur Internet. Il y a plein de sites sur le cinéma où il est cité au générique comme assistant maquilleur.

– Ah oui, ça pourrait marcher ! Ce serait formidable Eric ! Vous êtes un ange !

À toi de jouer, Jérôme ! Prends ça dans les dents. J’étais impatient de savoir comment il allait encaisser. D’autre part, si jamais il acceptait l’idée ou du moins s’y résignait, ça ne pourrait que lui faire du bien et ça me laisserait le champ libre aux Résédas.

Requinqué par cette éventualité, je m’attelai à cette tâche. Sans se faire prier, Mireille m’introduisit auprès du cercle de joueurs de belote. Il me fallut peu de temps pour les convaincre d’abandonner ce jeu désuet au profit du poker. Après quatre séances d’initiation, une mise minimum fut instaurée, histoire d’intéresser les parties, mise qui augmenta par la suite. Les gains substantiels des vainqueurs, les miens en fait, furent réinvestis dans leur presque totalité lors de la deuxième étape. Celle–ci consista dans l’introduction progressive d’alcool, accessoire indispensable à tout vrai tripot, alcool au goût illicite de contrebande, qui apportait le plaisir supplémentaire d’enfreindre le règlement intérieur, puisque ce dernier en interdisait la consommation dans les salles communes. Nous avions l’impression délicieuse de nous retrouver projetés au temps de la prohibition, dans la peau d’Al Capone ou des Incorruptibles magnifiés par tant de films noirs américains.

En parallèle, les échos de la tournée avec Jérôme, propagés par Armelle, me portèrent à l’optimisme. Non seulement mon double avait accepté de se faire remplacer par son petit-fils, comme je l’avais suggéré, mais le plus encourageant, aussi surprenant que cela me paraissait, était qu’il l’avait proposé de lui-même. Jérôme avait-il enfin décidé de s’assumer ?

Dans la foulée euphorique de cette excellente nouvelle, je décidai d’improviser une élection de miss Résédas, en nocturne dans le parc, le soir du départ de la chorale. Elle obtint un franc succès, si franc qu’il faillit me perdre. La soirée s’acheva en apothéose par un concours de ticheurtes mouillés dans le bassin de carpes suivi d’escapades amoureuses buissonnières pour lesquelles je montrais la voie avec la Miss nouvellement élue. Les clameurs enthousiastes, les hurlements de rires, puis les soupirs évocateurs, provoquèrent les foudres des grincheux et des jaloux.

Dès le lendemain, Odile Keroual, la directrice, lança une enquête pour satisfaire leur vindicte. Mes comparses eurent tôt-fait de brouiller les pistes, Mireille en tête de la délégation. Par précaution, je décidai toutefois de me mettre au vert une semaine dans ma chambre d’hôtel, le temps que le soufflé retombe. Par la suite, j’organisai des virées hebdomadaires au B Cube, le club de bowling. Deux équipes se formèrent par affinités, l’une dont j’étais le meneur, l’autre entraînée par Annie. Est-ce bien utile de préciser que la victoire importait moins que la tournée générale offerte par les perdants ?

À l’occasion de mes diverses activités répréhensibles entre les murs de la résidence, j’avais eu le privilège d’entrevoir Colette, dont j’appris le nom par un partenaire de poker. Je l’avais croisée à trois reprises sans oser l’aborder. De plus près, sa ressemblance avec Danielle Darrieux restait confondante, dans ses traits aussi bien que dans ses expressions. Il émanait d’elle une grâce, une légèreté chavirante. Rarement je fus autant troublé par une femme. Les trois heureuses coïncidences qui me furent offertes de lui adresser la parole, je les gâchai par gaucherie, à la manière d’un puceau qui se met à rougir face à son premier amour, à ricaner avec niaiserie et à bredouiller des crétineries.

À ma décharge, son attitude ne me rendait pas la démarche aisée. Elle restait distante, presque méfiante à mon égard. Ma réputation de vieux fou séducteur m’avait-elle précédé auprès d’elle ? J’aurais juré, dans sa façon de sursauter à mon approche, de me toiser avec ses yeux traqués, qu’elle éprouvait, peut-être pas de la peur, mais au moins de l’appréhension. M’avait-elle remarqué sur ma Norton le jour de son agression et m’y avait-elle associé ?

Autre possibilité à ne pas négliger, la plus désagréable, la plus prévisible : qu’elle fut amoureuse d’un autre. Un homme contre lequel, hélas, je ne pouvais lutter car il n’existait pas vraiment. On ne peut pas lutter contre son propre fantôme.

12

– … Dommage qu’il n’ait pu se joindre à nous, regretta Caroline. On aurait fait connaissance pendant le voyage…

– Il vous rejoindra à Chartres, c’est promis, lui assurai-je. Il a l’adresse de l’hôtel et votre numéro de portable, ne vous inquiétez pas.

Armelle, Rolland et leurs quatre camarades m’envoyèrent des signes d’adieux joyeux par les vitres du minibus dans lequel ils venaient d’embarquer. Prise d’un élan affectueux, Caroline m’enlaça sur le parking.

– Je vous remercie pour tout, Victor, vous allez nous manquer.

– Jérôme me remplacera très bien, faites lui confiance. Vous vouliez le rencontrer, vous aurez toute la tournée pour l’apprécier. Il me ressemble beaucoup, en tout. En plus jeune évidemment…

– Alors tout se passera bien. À bientôt !

À petits pas pressés, son alléchante silhouette s’éloigna pour rejoindre les choristes. Au moment de monter à bord du véhicule, elle se tourna à nouveau vers moi.

Faites attention à vous ! Me lança-t-elle de sa voix au timbre inimitable.

Je lui répondis par un geste de la main. Patience. Le lendemain, vers quatre heures du matin, je partirai la retrouver au volant d’une voiture de location sous ma vraie identité.

Cette solution s’avérait convenir à tout le monde. Aux participants de la chorale, qui partaient réconfortés à l’idée d’avoir un maquilleur, à leur chef séduisant qui allait pouvoir satisfaire son désir, et le mien je l’espérais, de me découvrir en chair et en os, et enfin à moi-même. Car le retour de Jérôme dans ma vie m’offrait de nombreux avantages. Il me permettait tout d’abord d’espérer conquérir le cœur de Caroline. J’avais trois semaines devant moi pour combler ce souhait et la faire renoncer à Jean-Luc. Trois semaines d’intimité, à partager la fièvre des spectacles, le dépaysement du voyage et la promiscuité des chambres d’hôtel. C’était à la fois court et long. Peu pour la séduire, suffisant pour la décevoir. En tant que Victor, je n’avais pas ménagé la modestie naturelle de Jérôme. Les dithyrambes réitérés sur ma personne avaient du la mettre dans les conditions optimales pour m’apprécier. Dans le pire des cas, elle m’attendait en prince charmant, et dans le meilleur, elle m’imaginait en âme sœur, en héros de ses rêves, celui qu’elle avait espéré toute sa vie. Certes, il existait une autre éventualité, danger inhérent à tout panégyrique, à laquelle je me préparais. La cruelle désillusion. Le pendant cauchemardesque, inversé, du baiser à la grenouille des contes de fée. La métamorphose subite et lamentable de Don quichotte en Sancho Panza.

Ma présence à la résidence ne se trouvait en outre pas compromise. Au contraire, mon don d’ubiquité provisoire contribuerait à la crédibilité de deux êtres distincts. Le petit-fils et le grand père existeraient bien séparément tout en ne pouvant se retrouver face à face. D’autre part, les dates de récital se trouvaient suffisamment espacées pour me permettre de procéder à des allers-retours raisonnables, compte tenu de la distance. La salle de spectacle la plus éloignée se situait à environ trois heures de route des Résédas.

Dans la peau de Victor, je pouvais tout à loisir rester auprès de Colette, dont la convalescence, émaillée de rechutes, se prolongeait, et faire face à tout imprévu. Sous ma fausse barbe, j’avais également l’opportunité de surveiller le retour ou les apparitions éventuelles de mon grand-père. Depuis le soir de la première des « Meilleurs Vieux », la sensation d’être observé en permanence ne me quittait plus. Parfois je me retournais dans l’espoir de le surprendre. Était-ce bien lui ? Ce doute me devenait insupportable.

Cette nuit-là, je me couchai tôt puisque je devais me lever aux aurores pour rejoindre la chorale. J’allais m’endormir lorsqu’une bande de noceurs se mit à troubler mon repos avec obstination. Des clameurs de fête effrénée, qui provenaient du parc, s’amplifièrent, au point de me forcer à me lever. Je m’approchai de ma fenêtre. À l’oreille, j’estimai qu’ils devaient être une bonne quinzaine au minimum, aux bruits infernaux qu’ils produisaient. Des voix se mirent à protester, avec politesse au début, puis avec véhémence, ne réussissant qu’à s’ajouter au chahut. La vue de mon studio donnant sur le potager, je ne pouvais même pas apercevoir les fautifs. Vaincu par l’épuisement, je renonçai à l’envie de descendre pour les prier de se calmer car cela aurait nécessité plus d’une demi-heure de maquillage et d’habillage pour tout retirer ensuite avant de replonger sous les draps.

Sur la route de Chartres, je faillis m’endormir plusieurs fois au volant. Comble de l’ironie, alors que j’avais repris mon apparence de jeune homme, je me sentais plus las et perclus de courbatures que dans ma tenue de grand-père. En dépit de la brièveté du trajet, peu ou prou une heure, je m’arrêtai par deux fois dans des stations services sur l’autoroute A10 afin de me doper à la caféine sirupeuse de distributeurs automatiques. Quelle étrange sensation que celle de vivre à nouveau à visage découvert. Il me semblait que tous les regards convergeaient vers moi. J’avais perdu l’habitude d’agir en toute spontanéité, sans étudier mes gestes, ma démarche et ma voix, jusqu’à mes expressions pour imiter ceux d’un septuagénaire. La caissière, à qui je réglai un sachet de rouleaux de réglisse, s’inquiéta pour mon dos. Elle m’avait aperçu en train de marcher voûté. Je me redressai aussitôt en inventant un match de tennis très éprouvant qui avait eu lieu la veille.

Sitôt à l’hôtel, classé deux étoiles et situé à deux ou trois rues de la cathédrale, je récupérai les clefs de ma chambre dans le hall d’une élégance surannée où dominait des teintes roses fanées. Je montai y déposer mon sac de voyage et mes trousses de maquillage sans prévenir la chorale de mon arrivée. Il me parut plus sage de me reposer un peu avant de les retrouver ou plutôt d’être censé faire leur connaissance. Je tenais à leur donner bonne impression. La mollesse du matelas accueillit avec bienveillance mon corps exténué.

– Alors là, Vous ne pouvez pas le renier ! Vous êtes vraiment le portrait craché de Victor ! Me lança la voix de stentor de Rolland en guise de bienvenue.

Armelle surenchérit en minaudant.

– C’est fou cette ressemblance ! Le même regard, les mêmes lèvres ! On dirait le même avec un demi-siècle en moins. Si le talent est aussi dans les gènes, alors nous n’aurons pas de quoi nous plaindre.

En retrait jusque-là, Caroline en avait profité pour me dévisager avec ostentation. Elle s’avança à ma rencontre lentement, comme effarouchée. Nous nous trouvions dans la salle, aimablement prêtée par le conservatoire national de musique de Chartres, où aurait lieu le concert du soir. Une salle dont la parfaite acoustique et le sublime plafond Art-Déco des années trente compensaient le nombre limité de places.

– Laissez le respirer, voyons. Vous allez le faire fuir, leur dit-elle avec amusement avant de se tourner vers moi. Excusez les, mais nous sommes si contents de vous avoir parmi nous. J’espère que vous serez indulgent quand vous nous verrez à l’œuvre…

Elle me tendit la main en me souriant et resta un instant ainsi, bras dans le vide. J’étais trop troublé pour réagir. C’était la première fois que je me trouvais devant elle en me présentant sous mon vrai jour. Je lui serrai enfin la main en bredouillant.

– Si mon grand-père vous a aidé, c’est qu’il vous estimait. Je serais bien présomptueux d’être plus difficile que lui.

Présomptueux non, pompeux oui.

– Merci, Jérôme. Je peux vous appeler Jérôme ? Il m’a parlé si souvent de vous que j’ai l’impression de vous connaître depuis longtemps. Il est tellement fier de vous. C’est un homme merveilleux.

– Dans ce cas, on pourrait peut-être se tutoyer, non ? Suggérais-je en profitant de l’occasion.

– J’espère que ce n’est pas qu’une question de génération ! Blagua Lucie, l’une des choristes.

Nous nous mîmes bientôt au travail dans une atmosphère détendue et bon enfant. Afin de couper court à des explications à n’en plus finir et d’entrer plus vite dans le vif du sujet, je leur assurai que Victor m’avait déjà transmis en détail toutes les informations nécessaires au bon déroulement du spectacle. Après un bref round d’observation à la table de maquillage, durant lequel elles ne purent s’empêcher d’y aller de leurs éloges sur le talent et l’humilité de mon grand-père ainsi que de leurs inquiétudes sur mes capacités à l’égaler, Armelle et ses consœurs abandonnèrent leurs visages entre mes mains. Le résultat, à l’identique des précédents, ne les empêcha pas d’émettre « d’aimables » réserves. Victor insistait peut-être davantage sur le fard à paupières… Victor soulignait légèrement moins le contour des lèvres… Victor ceci, Victor cela… Toutefois, dans l’ensemble, conclurent-elles, pour un jeune maquilleur, c’était plus que prometteur.

La salle, malgré sa capacité d’accueil réduite, ne fut pas comble le soir. Cela n’empêcha pas le public clairsemé de nous réserver un accueil triomphal. Le directeur du conservatoire nous proposa ensuite d’aller dîner dans un restaurant marocain du quartier. Certains choristes, dont Armelle et Rolland, s’avouèrent fatigués et déclinèrent son invitation. Nous nous retrouvâmes donc une demi-douzaine, en comptant la femme de notre hôte, autour de plats à tajine et de verres gravés d’arabesques et emplis de gris de Boulaouane. Les bras nus et l’échancrure buissonnière du corsage de Caroline me détournèrent de la conversation balisée du couple Chartrain.

Au moment de la quitter sur le seuil de sa chambre, je me félicitais à voix haute d’avoir une fois de plus suivi les conseils de mon grand-père. D’ailleurs, il n’avait pas eut grand peine à me convaincre de le remplacer à la chorale. Il lui avait suffi de m’évoquer leur chef de chœur et ses louanges, lui affirmai-je, me paraissait à présent bien en dessous de la réalité.

– On verra demain si tu le penses encore. Je ne gagne peut-être pas à être connue… Glissa-t-elle en forme de boutade. Dors bien.

Je la laissai refermer sa porte avant de ressortir de l’hôtel pour monter dans ma voiture de location. Cette soirée, loin de m’achever après ma nuit blanche, avait au contraire rechargé mes batteries. Je décidai de retourner dormir à la résidence, pour saluer Colette au matin et tenter de surprendre Victor dans les parages. Il me suffirait de repartir dans le courant de l’après-midi.

En chemin, je profitai de faire le plein d’essence pour tenir une promesse que j’avais déjà trop repoussée. J’appelai Nathalie. À cette heure tardive, j’avais une chance de tomber sur son répondeur, ce qui se produisit.

– Nathalie, c’est Jérôme. Victor m’a tout raconté. Tu n’avais pas besoin de le menacer. Si tu tiens tant que ça à me voir, je serais Vendredi à Orléans, dans quatre jours. J’ai repris le métier de maquilleur, je suis en tournée. Je t’attendrais à la gare SNCF sur le quai deux, entre dix heures et midi. Je comprends que tu m’en veuilles. Tu as droit à une explication. À bientôt…

Je passai le reste du trajet à imaginer ce que je pourrais bien lui raconter qui ne la blessât pas sans lui laisser de faux espoirs. Pas question de renouer. Il fallait qu’elle réalise que notre rupture était définitive. Je devais trouver des arguments infaillibles, qu’elle ne pourrait qu’admettre et qui préserverait sa dignité.

Je ne l’aimais plus ? Je ne l’avais jamais aimé ? Ou pas vraiment ? Pas comme elle le méritait ? Non. Ces aveux, certes en partie sincères, ne vaudraient rien pour elle. Ils n’auraient pour conséquence que d’alimenter sa vindicte et aviver sa fureur vengeresse. Si je ne voulais pas qu’elle mette à exécution son projet d’émasculation, j’avais intérêt à prévoir une défense imparable. Une solide plaidoirie qui la mettrait en valeur. La corde sensible n’était pas de celles qui tendaient son arc.

Comme à l’aller, je garai par précaution mon véhicule derrière le parc, dont j’enjambai la clôture, puis me faufilai dans les bâtiments par une porte de secours. À ces heures indues, l’embarras de croiser quelqu’un sous ma vraie apparence tendait vers zéro. Le calme semblait d’ailleurs régner aux Résédas et je dormis d’une traite jusque tard dans la matinée.

Colette se mit sur son trente et un pour déjeuner en ma compagnie. Son plaisir manifeste me dédommageait de mon déplacement. La veille, elle me confia avoir sonné à la porte de mon studio sur le coup de midi trente et s’être étonnée de mon absence. Un ami de longue date -que je créai à cette occasion- m’avait invité à passer la journée chez lui à Paris, lui dis-je. Nous abordâmes naturellement les événements nocturnes qui précédèrent mon départ. Elle ne s’y était pas jointe, mais les avait observés avec envie de sa fenêtre.

– Une élection de miss ! M’apprit-elle, C’est Geneviève qui a gagné. Je dois reconnaître qu’elle a encore des fesses et des guibolles de jeune fille. Il n’y a que sa poitrine qui trahit son millésime. En tous cas, ils avaient tous l’air excités comme des poux.

– Enfin, qui a bien pu avoir cette idée ?! m’emportais-je… Certainement pas Madame Keroual ! Ce n’est tout de même plus de notre âge, allons !

Aux pincements de ses lèvres, je vis que cette dernière remarque ne fut pas du goût de Colette, à juste titre. Elle avait néanmoins remarqué un homme qui semblait être l’animateur et qu’elle avait déjà croisé dans la résidence. Un cabotin, à son avis, avec la prestance et le bagout d’un acteur. Elle doutait qu’il fut résident. À priori un motard, au vu de sa dégaine et ses bottes. Chauve de surcroît.

Je m’efforçai de ne pas renverser mon verre d’eau gazeuse. Un motard chauve ! Tandis que la conversation glissait vers d’autres sujets, ces deux mots ne cessèrent de se cogner dans mon esprit. Ils s’emboîtèrent avec d’autres pour formuler une hypothèse. Cet homme, le colonel Mave et Victor ne formaient-il qu’un seul et même individu ?

Sa mousse au chocolat dégustée pour dessert, Colette me proposa une promenade dans le parc. J’eus beau lire la déception sur son visage quand je déclinai son invitation, je ne pus me résoudre à patienter davantage. L’incertitude me rongeait. Il fallait à tout prix que j’en apprenne davantage sur cet homme.

Jambes croisées derrière son bureau, la directrice m’avoua qu’elle n’en savait pas plus, à grand renfort de mines contrites et d’expressions calibrées. Elle entendait ma plainte qui n’était pas la seule, elle comprenait mes griefs, elle s’en voyait désolée, cette fête impromptue n’avait nullement reçu son agrément, une enquête suivait son cours, rien de probant jusque-là. Au plaisir.

Juste avant de repartir pour Chartres, je réussis à coincer Mireille dans un couloir. Elle d’habitude si avide de potins, toujours à la pointe de la rumeur sinon à son origine, resta dans l’expectative.

– Le colonel Mave, un motard ? Vous croyez? Ça m’étonnerait beaucoup de lui, ce n’est pas son style.

– Ils sont chauves tous les deux.

– Et alors ? Si tous les chauves étaient colonels et motards, ça ferait un sacré défilé au quatorze juillet, ironisa-t-elle.

– Ce ne serait pas lui qui aurait organisé cette… Parodie d’élection l’autre nuit, par hasard ?

– Qui ça lui ? Le colonel ? Le motard ? Le chauve ?

– Vous voyez très bien de qui je veux parler… Insinuai-je, agacé par ses faux-fuyants.

– Pas du tout, s’offusqua-t-elle sèchement. Par ailleurs, cette petite sauterie amicale n’a gêné que les pisse-froids… Maintenant, excusez-moi, j’ai mon cours de yoga. Je vais faire le vide, j’en ai bien besoin.

Elle poussa le bouchon jusqu’à s’éloigner en me lançant par-dessus son épaule qu’elle avait mieux à faire que d’écouter un pot-pourri d’inepties ! Son attitude confirma mon pressentiment, néanmoins il valait mieux m’en assurer. Après-demain, si tout allait bien. Pour l’instant, Caroline m’attendait.

13

Le temps de me changer et de faire le trajet, j’arrivai à l’hôtel peu après quinze heures trente. Assise dans le hall, Caroline lisait une revue de mode. Dès qu’elle me vit, elle se leva de son siège pour me rejoindre.

– Où étais-tu passé ? Je t’ai cherché partout, j’ai frappé à ta porte ce matin mais…

Je l’interrompis en débitant ce que j’avais préparé pour ce type de circonstance.

– Désolé, je me lève très tard et j’ai le sommeil très lourd.

– Il était tout de même onze heures trente… Souligna-t-elle en allégeant sa remarque d’un ton enjoué.

– Ah oui ? Ah dans ce cas, j’étais déjà sorti, rectifiai-je, appliquant le prétexte numéro deux prévu à cet effet. J’avais des courses urgentes à faire… Du maquillage, j’étais en rupture de blush.

– Excuse-moi. Tu nous rends service et moi… Moi, je me couvre de ridicule. Surtout que ça pouvait attendre.

Ses fossettes se creusèrent sous la confusion. Elle détourna le regard. Je trouvai son embarras très flatteur. Sa franchise et sa spontanéité me prouvaient l’intérêt qu’elle me portait. À l’opposé de mon nombrilisme isolationniste, Caroline n’hésitait pas à dévoiler ce qu’elle ressentait, quitte à paraître maladroite. Elle transformait sa faiblesse en attrait.

Je restais là, sans rien dire, subjugué. Tout me plaisait en elle. Son tempérament, son allure, son corps et sa manière de le vêtir. Sa robe courte à damiers colorés, très années soixante-dix, sa chevelure aux reflets roux, délaissant le carcan du chignon, qui tombait sans entrave sur ses épaules, la rajeunissaient. Plus précisément, cela rendait justice à son âge en se rapprochant du mien. Je réalisai qu’elle était la première femme dont la jeunesse ne me rebutait pas. Bien au contraire, je résistai à l’envie de goûter la saveur de sa bouche.

– Tu devrais te coiffer comme ça plus souvent.

– Comment ça plus souvent ? C’est la deuxième fois que tu me vois… Comment tu peux savoir si je ne me coiffe pas souvent comme ça ?

– Victor, lui répondis-je sans me démonter. Victor était un opposant farouche des chignons et des queues-de-cheval. Il m’avait prévenu. Caroline sera parfaite le jour où elle les laissera tomber.

Elle soupira d’aise.

Au fait, qu’est-ce qui pouvait attendre ?

– Quoi ? Ah oui ! Se souvint-elle. Oh rien… Laisse tomber, on verra plus tard.

– Et si on en discutait autour d’un verre ?

Effectivement, ce n’était pas urgent. Il s’agissait en l’occurrence d’un problème mineur de régie, des effets lumière à adapter au prochain lieu, plus vaste, à Orléans. Nous nous promenâmes ensuite dans les vieilles rues étroites et pavées du centre ville jusqu’à la cathédrale où elle voulu se recueillir un moment. Les rois et les dieux n’ayant, à ce que j’en savais, jamais fait partie de ma lignée, je la laissai à ses prières. Sur le parvis assiégé par les marchands du temple, j’aperçus Armelle en compagnie de Rolland à la devanture d’une boutique de souvenirs. Ces deux-là semblaient s’entendre de mieux en mieux. La preuve en était qu’ils s’écartèrent l’un de l’autre dès qu’ils me virent, comme si je les avais surpris en flagrant délit. Tandis que je payais un paquet de pastilles à l’anis au vendeur, ou à la vendeuse, son allure asexuée ne permettant pas de déterminer son genre en toute certitude, je surpris Armelle en train de rire sous cape avec son compagnon qui me lançait des regards en coin.

Le retour de Caroline dispersa cette désagréable sensation de moquerie. Sur le chemin de l’hôtel, nos mains s’effleurèrent et nos yeux se trouvèrent sans pouvoir l’imputer au hasard.

En fin de journée, une réunion du groupe avait été planifiée dans la salle de la veille, suivie d’une répétition. Chacun à notre tour, sous la direction charitable du chef de chœur, nous passions en revue les difficultés auxquelles nous avions été confronté, d’ordre technique ou artistique. Nous soulevions les défauts par trop manifestes, afin de tenter en commun d’améliorer la qualité du spectacle. Epreuve délicate durant laquelle les susceptibilités doivent être rangées au placard sous peine de conflit. Pour mon pseudo baptême du feu, je bénéficiai de la clémence générale, hormis une ou deux critiques, modérées, ayant trait à ma jeunesse. Mon manque d’expérience des personnes âgées fut mis en avant. Une fougue bien compréhensible m’empêchait, selon eux, de ressentir leurs préoccupations, que Victor partageait sans échanger un mot. Un simple regard lui suffisait.

– Mais ça… Ça ne s’apprend pas, affirma Rolland sur un ton sentencieux, empreint d’indulgence, qui résuma l’opinion générale. C’est l’œuvre du temps.

J’approuvais en les gratifiant d’un sourire dans lequel je ne laissais pas transparaître l’ombre d’une vexation. Ils m’en surent gré.

L’apéritif à la terrasse d’un café, meilleure thérapie de groupe qui soit, permit d’oublier les légers griefs des uns envers les autres et de resserrer les liens d’amitié. Les plaisanteries de circonstance fusèrent à nouveau. Toutefois je remarquai que la plupart d’entre elles, qui brillaient rarement par leur finesse, tournaient autour de deux sujets dont ils semblaient friands. La drogue et l’homosexualité. Cela me surprit de leur part. Ce type de blagues éculées résonnait de manière étrange dans leurs bouches. Armelle, et Caroline davantage, s’évertuaient de les en décourager. Leur attitude cependant, entre discrétion et embarras, me dérouta. Pourquoi cette gêne palpable à mon endroit ? Appréhendaient-elles ma réaction ? Me jugeaient-elles snob ou privé d’humour à ce point-là ? Fallait-il seulement m’en soucier ?

Depuis la discussion orageuse que j’avais eue avec Mireille, la possibilité de revoir mon grand-père et qu’il eut pris l’identité d’un colonel chauve et motorisé, aussi grotesque que cela pouvait paraître, ne quittait pas mes pensées. Sa présence erratique, fluctuante, me vrillait les nerfs. Son ombre avait même gâché en partie mes retrouvailles lumineuses avec Caroline.

– Je te retrouverai à Orléans demain vers quatorze heures. Sans faute.

– Il n’a rien, tu me promets ?

– Je t’assure. Ne t’inquiète pas, il est encore costaud. C’est une mauvaise chute, c’est tout, dis-je. Au téléphone, il plaisantait même. Je vais juste l’accompagner à la radio de contrôle, pour être tranquille. Il n’a pas réellement besoin de moi, je préfère être à ses côtés, c’est tout.

Nous traversions le parking de l’hôtel en direction de mon véhicule de location.

– Et si j’y allais avec toi ?

– … Hum ?

– Je prendrai le relais au volant, me proposa-t-elle. Ça passera plus vite et je serai contente de le voir.

– C’est gentil, ce serait super mais… Il râlait déjà quand je lui ai dit que j’arrivais alors… Tu le connais. « Je ne suis pas encore dans la tombe, bordel ! J’en ai vu d’autres ! »

Par réflexe, j’avais pris son timbre de voix et ses intonations. Caroline en resta bouche bée, puis pouffa de rire.

– C’est incroyable. J’aurais juré que c’était lui !

Je refermai le coffre de ma voiture où je venais de glisser mes affaires.

– À demain, Caroline.

– Téléphone-moi quand tu auras le résultat de la radio.

– Promis.

J’ouvris ma portière et m’installai au volant. Elle se pencha vers moi.

– Tu sais, ils t’apprécient tous beaucoup à la chorale.

– Moins que mon grand-père, mais je m’y attendais.

– C’est normal, ils pouvaient partager plus de choses avec lui… Comme toi et moi.

Sa main glissa sur mon épaule sans se poser.

– Ne va pas trop vite sur la route.

Je mis le contact et passai la ceinture de sécurité.

– Au fait, qu’est-ce qu’ils ont avec leurs blagues à répétition sur les drogués et les homosexuels ?

– Quelles blagues ? Ah oui… Répliqua-t-elle en jouant la naïve. J’en sais rien, ça leur passera.

– Tu ne sais pas mentir.

Décontenancée, elle hésita une fraction de seconde. Sa nervosité trahissait aussi bien une pointe d’agacement qu’une dose d’incompréhension.

– Tu me connais trop bien pour quelqu’un que j’ai seulement rencontré hier. Bon…

Elle se releva, prit une respiration et se pencha à nouveau pour ajouter…

– Je ne sais pas pourquoi ni qui leur a raconté cette idiotie… Mais ils racontent que tu serais homosexuel et que tu aurais eu des problèmes de drogue…

Je n’eus pas à me forcer pour tomber des nues.

– Je sais, ça me paraît aussi stupide qu’à toi. Je le leur ai dit. Victor ne m’aurait pas caché ça.

– Je n’ai même jamais fumé une cigarette de ma vie. Quant au reste…

Je haussai les épaules. Cédant à une impulsion, elle approcha son visage du mien et posa un baiser rapide sur mes lèvres.

– File ! Et reviens vite.

Elle claqua ma portière.

Cinquante-cinq minutes plus tard, je rangeai ma voiture à mon emplacement habituel. J’éteignis les phares et le moteur avant de m’étirer en baillant. L’exiguïté de l’habitacle associé au calme environnant me détendit. J’envisageai la suite plein de détermination et d’optimisme. Je retrouverais Victor, nous aurions une franche explication, je lui rendrais son identité et reprendrais la mienne. Je m’y sentais prêt. Cet entracte n’avait pas été vain, il m’avait donné l’opportunité et la force de mieux m’accepter tout en me permettant de rencontrer la femme de ma vie.

D’un pas discret, je traversai le parc désert, illuminé par la lune et les rares fenêtres encore éclairées, l’œil aux aguets, dans l’espoir d’y surprendre une silhouette familière se découper en contre jour sur le fond de verdure sombre. J’errais dans les couloirs sans bruit et vérifiai toutes les salles communes, en vain. Vaincu par le sommeil, j’allais réintégrer mon studio lorsque j’entendis des vrombissements de motos à l’extérieur, qui ralentissaient. Je me plaquai derrière une plante verte haute et touffue qui décorait le hall, près d’une baie vitrée. Un side-car et deux motos déposaient leurs passagers à l’angle du bâtiment. L’un des engins, le plus ancien, attira plus particulièrement mon attention. Je l’avais déjà vu le jour de l’agression de Colette. Le casque du motard m’empêchait de le reconnaître, ce qui ne fut pas le cas pour la femme qui l’accompagnait. Ils redémarrèrent aussitôt pendant que Mireille et deux autres résidents rejoignaient la porte d’accès nocturne située derrière le bâtiment principal. Ma voiture était rangée trop loin pour espérer les suivre.

Dès que mon réveil sonna, réglé sur six heures du matin, je me douchai et me changeai. J’avais hésité à me maquiller et m’habiller en Victor, pour mes déplacements dans la résidence. Le fait que personne ici n’ait jamais vu Jérôme me faciliterait une filature éventuelle. Mireille était la seule piste qui me reliait à ce soi-disant colonel dont le vrai nom ne faisait plus guère de doute. Il ne me restait qu’à espérer qu’elle me mène à lui sans traîner en chemin. Hélas, le temps m’était compté si je voulais remonter jusqu’à mon grand-père avant mon séjour à Orléans, qui m’occuperait deux jours. Comme ma voisine de palier et Victor venaient de se quitter la veille au soir, il y avait peu d’espoir qu’ils ne se revoient avant l’après-midi, au plus tôt, ce qui serait déjà trop tard pour moi et aucune chance qu’elle ne me conduise à lui de plein gré. Je devais provoquer le destin. À huit heures quinze, j’appelai Mireille chez elle. Elle décrocha à la cinquième sonnerie. Si ce motard chauve était bien qui je croyais, sa voix n’avait pas de secret pour moi.

– Allo ? Gémit-elle d’un ton embrumé.

– Mireille, c’est moi…

Selon sa réponse, je saurais à quoi m’en tenir. Blanc crispant sur la ligne. J’insistai.

– C’est moi, Eric. Désolé de te réveiller si tôt après cette nuit…

Je m’étais fait le pari qu’il la tutoyait.

– … Colonel ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Son timbre s’affirma, plus clair, plus vif. Je n’y perçus aucune suspicion. Elle l’appelait Colonel, donc elle croyait fermement à son histoire. Maintenant, le plus délicat restait à venir.

– On pourrait s’voir ?

– Quand ça ? Maintenant ?!

– Ce serait bien.

Rester dans le flou. La laisser s’enferrer d’elle-même. Et croiser les doigts.

– C’est grave ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

– Rien de bien sérieux, Ce s’rait trop long à expliquer au téléphone. Disons un problème… Familial, urgent. J’suis bloqué, j’aurai besoin que tu me prêtes ta bagnole pour la journée, j’suis tombé en rade avec ma bécane. On pourrait s’retrouver chez moi par exemple.

– Chez toi ? s’étonna-t-elle. Mais je ne sais pas ou c’est, je ne suis jamais allé chez toi. Donne-moi ton adresse.

Autre chose. Trouver autre chose, n’importe quoi qui me permit de me défiler et d’avancer.

– C’est vrai, j’suis con, j’oubliais. Faudra réparer ça un d’ces quatre. Bon mais là, tu trouveras jamais comme ça, c’est compliqué à expliquer… Disons à l’endroit habituel, c’est plus simple.

– Au B cube ? Proposa-t-elle sans hésiter, comme je l’espérais. C’est pas trop loin de chez toi, le bowling ?

Bien vu, je me félicitai à part moi. B cube, Bowling, à noter dans un coin de ma mémoire. En attendant, tout annuler, la rassurer pour qu’elle ne le rappelle pas.

– Ah si… Si, t’as raison, ça fait une trotte.

– …

– Écoute… J’vais me débrouiller autrement, laisse tomber. Je trouverai bien un copain qui m’dépannera. Rendors toi, va.

– T’es sûr ? Tu n’as pas l’air bien… Insista-t-elle.

– Tu sais ce que c’est, les histoires de famille, c’est toujours énervant, mais ça ira. Oublie ça, Mireille. Je te rappelais plus tard. J’te rappelle sans faute dans la journée. Ça va aller. Salut.

– On se voit toujours demain soir avec les autres ?

– Bien sûr. Heu, à quelle heure déjà ?

– Vingt heures.

– Ça roule. À demain.

Je raccrochai. Ouf. Bonne nouvelle. Elle ne devrait pas le rappeler. Vingt heures demain, à priori, je ne pouvais pas. À priori seulement.

Une recherche rapide sur Internet me donna l’adresse du B Cube. Je m’y rendis aussitôt, en repérage. Le patron ou l’un des employés en savaient certainement plus. Victor avait toujours eu le contact facile et ne passait jamais longtemps inaperçu. Hélas, c’était prévisible, les portes n’ouvraient qu’à partir de dix-sept heures. Cela m’obligerait à revenir demain d’Orléans pour suivre Mireille. Faisable. Le spectacle ayant lieu ce soir, je pourrai m’absenter mercredi dans la journée et revenir jeudi aux aurores.

Je venais de réintégrer mon studio lorsque Colette frappa à ma porte. En priant qu’elle ne m’ait pas vu entrer, je lui répondis par la voix de Victor sans ouvrir, sous prétexte que je sortais de la douche. Elle me demanda si je pouvais la retrouver chez elle. Comment le lui refuser ? Je lui précisai simplement que je ne pourrais m’éterniser car j’avais un autre rendez-vous… Pour un bilan médical. J’ouvris mon secrétaire-coiffeuse dans lequel m’attendait mes postiches.

Pour me recevoir, elle avait baissé les volets de ses fenêtres, allumé une lampe de chevet et choisi une chanson de Simon and Garfunkel, « Mrs Robinson ».

« Hide it in a hiding place where no one ever goes

Put it in your pantry with your cupcakes

It’s a little secret, just the Robinsons’ affair »

Intrigué par cet accueil, je la laissai me guider jusqu’au bord de son lit où elle me pria de l’excuser un instant. Lorsqu’elle reparut en déshabillé, nimbée dans la lumière diffuse, le désarroi me tétanisa. Jamais une femme ne m’avait bouleversé à ce point là. Sans un mot, elle avança lentement vers moi sur la musique, une expression de gravité sur le visage. J’étais si désemparé. Des sentiments contradictoires m’écartelaient. J’aurais voulu la serrer contre moi et j’aurais voulu fuir. J’avais envie de parcourir son corps de mes lèvres et de mes mains comme j’avais envie de crever d’une crise cardiaque sur le champ.

– Vous m’aimez, n’est-ce pas ? Me dit-elle à mi-voix.

Elle prit mon visage entre ses mains, à hauteur de sa poitrine.

– Je suis à vous, Victor. Je sais que vous me désirez, je ne croyais plus que ça m’arriverait encore, d’être désirée. Vous serez mon dernier amant, vous voulez bien ?

Je n’osais même pas lever les yeux sur elle. Ma gorge se serra.

– Colette…

Je réussis à me lever et à me dégager le plus doucement possible.

– Je… Je suis si… Bafouillai-je. Je voudrai tant… Je ne peux pas. Je ne peux pas.

Sitôt claquée la porte de mon appartement, j’arrachai mes postiches et les lançai de rage à travers la pièce. La haine de moi et du spectre dérisoire que j’avais créé me dévorait. Je frottais ma peau si fort en me démaquillant qu’elle me brûla jusqu’au soir.

14

L’image de Caroline en train de m’attendre -frémissante ? – m’aida à recouvrer un semblant de maîtrise. Comme promis, je l’appelai sur son portable juste avant mon départ pour la rassurer au sujet de Victor. La radio n’avait pas décelé de fracture, lui dis-je, et je l’avais trouvé en meilleur état que je ne l’avais supposé. Elle en fut soulagée. Sa voix légère m’apaisa, jusqu’à ce que je me retrouve piégé par mes élucubrations lorsqu’elle me demanda à brûle pourpoint…

Il est à côté de toi ? oh passe le moi !

– Hum… Attends, je vais voir… Je crois que…

– Ben, il est forcément avec toi puisque tu appelles de son portable.

La technologie nous perdra tous. L’affichage du numéro, la plus funeste invention du monde moderne pour les baratineurs. Surmontant mon propre mépris, je le lui confirmais.

Non, ce que je voulais dire, c’est que je me demandais s’il ne se reposait pas. Mais non, il était juste allongé. Je te le passe.

J’éloignai l’écouteur et me lançai dans un double jeu vocal.

Victor ? Caroline veut te parler…

– Eh bien passe-la moi, elle au moins, elle est gentille ! Me répondis-je de mon autre voix. Allo, Caroline ?

– Comment allez vous ? Jérôme m’a dit que vous étiez tombé, mais ça va mieux, d’après lui…

– Ça n’a jamais été mal, c’est lui qui panique pour un petit bobo, bougonnai-je. Il est comme ça depuis tout môme, la faute à son père !

– Allons Victor, il s’inquiétait pour vous, c’est normal, non ?

– Et toi, comment ça va là-bas ? Comment tu le trouves ?

– Tiens, vous me tutoyez maintenant ? Remarqua-t-elle.

Quel imbécile ! Jérôme la tutoyait, pas Victor. J’aurai pu faire plus simple.

Jérôme m’a dit qu’il te tutoyait, donc je me suis dit, pourquoi pas moi ? Je ne suis pas plus moche que lui !

J’entendis son rire au bout du fil. C’était bon signe. Je repris ma voix naturelle quelques instants plus tard pour lui annoncer que je partais la retrouver. Cet appel avait au moins eu le mérite de me distraire. Mais sitôt que j’eus raccroché, mon malaise reprit le dessus. Le visage de Colette se superposa à celui de Caroline. Le visage de l’humiliation. Je n’étais qu’un minable mythomane schizophrène. J’ignorais si ce double diagnostique pouvait s’appliquer à une seule personne mais je n’étais plus à ça près.

Dès mon arrivée à Orléans, les préparatifs du concert m’occupèrent suffisamment pour tenir le coup jusqu’à la représentation. Je fis illusion auprès des choristes et de Caroline en m’affairant sans répit. La salle, un véritable écrin à l’italienne, plus vaste que les précédentes sans être immense, nécessitait des ajustements de lumières et de maquillage.

Cette fois, le récital se déroula devant un parterre plein à craquer. Public conquis, rappels bissés, standing ovation. Les « Meilleurs Vieux » n’avaient jamais aussi bien porté leur nom de scène et s’en donnèrent à « chœur » joie.

Quant à moi, j’assurais le service minimum à la table de régie, l’esprit tourmenté par Colette. La « Chanson d’Automne », mis en musique par Trenet sur le poème lancinant de Verlaine, qui concluait le spectacle, m’extirpa de ma langueur monotone pour me tirer des larmes de remord.

Tout suffocant

Et blême, quand

Sonne l’heure,

Je me souviens

Des jours anciens et je pleure;

Et je m’en vais

Au vent mauvais…

À la fin de la représentation, impuissant à partager pleinement l’allégresse de tout le monde, je m’excusai auprès du groupe d’une indisposition passagère, pour ne pas gâcher leur plaisir, et allai étreindre ma détresse dans ma chambre d’hôtel, dont je jugeais la banalité décorative à la hauteur de ma valeur humaine. Je ne méritais pas mieux. En dépit de son désappointement, Caroline avait mit mon malaise sur le compte du stress provoqué par la supposée chute de Victor. Ne pouvant se soustraire à ses obligations, elle m’avait entraîné à l’écart pour m’offrir fugitivement ses lèvres en réconfort. Tout irait mieux le lendemain, après une nuit de repos, m’assura-t-elle. Je l’espérais sans trop y croire.

Le sommeil fut lent à venir et prompt à s’enfuir. À l’aube, des roucoulements de pigeons derrière la fenêtre eurent raison de mes dernières miettes de songes. Je rejetais les draps en maugréant et décidai de prendre l’air pour dissiper cette nappe de brouillard sordide dans laquelle mes pensées se perdaient. Cette promenade matinale et solitaire dans les rues d’Orléans s’avéra bénéfique. Je m’accordai le sursis comme une option possible. Je n’étais pas un salaud. Un pauvre type à la rigueur, un paumé, un sale crétin certainement, un inconscient soit, mais dont la bonne volonté ne pouvait être niée. Si parfois je faisais du mal, à moi comme aux autres, ce n’était que des accidents de parcours qui ne remettaient pas en cause ma volonté de m’améliorer.

Avant de retourner dans ma chambre, je me servis du café au buffet de l’hôtel. Caroline venait de m’y précéder. Tasse en main, elle m’accompagna jusqu’à ma porte, soulagée de constater que j’allais mieux.

Le soleil approchait du zénith lorsque nous nous résolûmes à séparer nos corps en sueurs pour nous rafraîchir sous la douche. Avant d’aller déjeuner quelque part, nous dûmes nous changer car, dans notre emportement, nous avions renversé nos cafés sur nos vêtements en nous enlaçant sur le palier. Faire l’amour avec elle avait été d’une exquise simplicité. Elle n’y avait mis aucun artifice, aucune intention précise, se donnant et recevant sans idée préconçue. Ses mains, ses seins, ses fesses, son sexe, sa bouche, sa peau, sa peau blanche et suave, cherchaient les vôtres, se laissaient porter par l’audace du plaisir, ignorant la fausse pudeur ou les faux-semblants, toute volonté annihilée. Il n’y avait pas en elle, comme chez les autres femmes que j’avais connues, Nathalie en tête, le moindre désir de se soumettre ou de vous soumettre, de préétablir un code, quel qu’il put être. Les ondulations de ses hanches contre les miennes comme les modulations de ses gémissements sous mes caresses, le durcissement de ses tétons au bout de ma langue comme les palpitations de ses petites lèvres ourlées entre mes doigts, les spasmes de nos deux corps, la guidaient et me guidaient vers l’oubli de soi.

Pendant que nous déjeunions comme prévu en tête à tête de « fish and chips » dans un Pub Irlandais, j’avais ressenti l’envie de lui avouer ma supercherie « Victorienne », de m’affranchir du dernier obstacle qui s’interposait entre nous. Je n’y parvins pas et en repoussai le projet, saisi par le vertige de la perdre. Je me persuadai qu’il valait d’abord mieux en terminer avec ce que j’avais mis en œuvre : retrouver Victor pour lui rendre son identité.

Cent trente-cinq kilomètres plus loin, franchis en une heure dix dans une humeur impatiente sous une pluie drue, je faisais le guet au volant de ma voiture, rangée une dizaine de places de parking en amont de la Focus bleu nuit de Mireille, devant la résidence. Cette fois, j’avais prétendu à Caroline qu’un directeur de production tenait à me rencontrer en fin de journée, au sujet d’un tournage prévu le mois suivant. Je lui avais précisé que j’en profiterai pour passer prendre mon courrier, régler quelques factures et rendre une courte visite dans la matinée du lendemain à mon grand-père, histoire de m’accorder un délai supplémentaire. Je serais de retour vers treize heures au plus tard. Une marge raisonnable compte tenu de mon rendez-vous à la gare avec Nathalie.

Auparavant, pour me racheter de cette absence, Caroline, entre bouderie et moue effrontée, m’avait suggéré de lui donner une compensation en nature. J’avais obtempéré illico en l’entraînant jusqu’à sa chambre.

Depuis, assis devant mon volant, des fourmis dans les jambes, je commençais à me morfondre. Attendre le bon vouloir de ma voisine de palier devant les Résédas me rappelait aussi ma déroute devant Colette. Oserai-je de nouveau la regarder dans les yeux ? J’en venais à envisager de libérer mon studio pour louer un appartement en ville. De plus en plus maussade et las, je songeais également à Nathalie. L’imminence de notre rendez-vous ferroviaire me donnait la migraine. Cet affrontement, c’en serait un et se voiler la face n’aurait servi à rien, m’effrayait. J’avais beau retourner en tous sens mon cœur et mon esprit pour y dénicher des éléments convaincants de rupture définitive qui n’eut pas de connotation désobligeante vis-à-vis d’elle, je n’en trouvais aucun d’acceptable selon ses critères.

Les réverbères du parking venaient de s’allumer lorsque Mireille se décida enfin à rejoindre sa voiture, accompagnée des trois résidents que j’avais déjà aperçu l’autre nuit. Je les suivis en prenant soin de ne pas me faire repérer. Comme je m’en doutais, ils me conduisirent directement au B cube. J’attendis qu’ils y fussent entrés pour sortir de ma voiture et jeter un œil sur le parking du bowling. Il y avait un tas de motos aussi extravagantes et rutilantes les unes que les autres, dont celle que je cherchais, plus sobre et ancienne, dont je découvris la marque, Norton. Le « Colonel Victor » se trouvait donc à l’intérieur, à quelques mètres de moi. Il me suffisait de franchir la double porte battante et de me diriger droit sur lui en l’appelant par son vrai nom et c’en serait fini de cette folie. Mais le désirait-il, lui ? Manifestement pas. Il lui aurait été facile de m’arrêter à n’importe quel moment depuis le premier jour. Il en avait même été à l’origine en disparaissant. Avais-je le droit de passer outre sa volonté ? Attendait-il que ce soit moi qui mette le point final ? Me laissait-il le choix ou refuserait-il de m’entendre, ni même de me reconnaître ?

Le bruit, la fumée et la foule m’agressèrent dès mes premiers pas dans la salle. Cette sorte d’établissement m’avait toujours donné la nausée. Je fonçais vers le bar, dont la lumière tamisée s’offrit comme un îlot accueillant, et m’assis en bout de comptoir, abrité derrière deux clients aux carrures de déménageur. Le barman enregistra ma commande, un jus de pomme, avec un rictus de commisération.

Réflexion faite en ce qui concernait Victor, j’avais tranché pour… Le compromis. Je me débrouillerai pour qu’il me repère et agirait en fonction de sa réaction. Mireille et ses amis changèrent de chaussures puis allèrent l’entourer près des pistes où il bavardait avec un groupe qui semblait le connaître et l’apprécier. Des habitués, vu leurs tenues qui se fondaient dans le décor. C’était bien lui. Égal à lui-même, il accaparait l’attention malgré lui, irradiait la confiance en soi et le bonheur de l’instant. Il éblouissait, plus en forme que jamais. Sa transformation en motard pur et dur l’avait rajeuni.

Deux équipes se formèrent et chacun choisit sa boule. La partie commença. Je me levai de mon tabouret et me rapprochai, les jambes flageolantes, le souffle court. Victor s’élança et tira. Sa boule tournoya sur le parquet jusqu’aux quilles dont sept sur neuf furent balayés à son passage. Je n’étais plus qu’à quelques mètres de lui quand il se retourna vers ses coéquipiers qui l’encouragèrent vivement de la voix et du geste. Je m’étais statufié, envahi par la stupide impression de jouer à « un deux trois soleil ! ». Il ne m’aperçut pas, du moins rien ne me le laissa supposer, et s’assit sur la banquette située en dessous du tableau des scores, me tournant le dos, pendant que sa boule revenait sur le rail. Une joueuse prit sa place face à la piste.

Frustré, je tournai les talons et filai dehors en me fustigeant. Piteuse tentative ! J’avais choisi le mauvais moment et le mauvais lieu, essayai-je de me persuader. Trop de monde, environnement défavorable. Je réintégrais ma voiture et attendis qu’il sorte en évitant de trop cogiter.

Vers une heure du matin, le groupe se sépara en saluant Victor. Il enjamba enfin sa Norton, bientôt suivi par une sexagénaire à la carrure de rugbyman qui empoigna le guidon d’un side-car décoré en char de carnaval futuriste. Je mis le contact et démarrai à mon tour. Tout en les suivant à distance, je me disais que sa métamorphose physique n’avait en rien modifié son addiction à la gente féminine.

L’hôtel devant lequel ils abandonnèrent leurs montures se trouvait à la lisière d’une zone commerciale et d’une autoroute. Il devait contenir une centaine de chambres, ce qui ne me faciliterait pas la tâche. J’attendis encore deux minutes dans ma voiture, moteur éteint, à réfléchir. Ce serait mal venu de me présenter à sa porte, en admettant que le réceptionniste eut accepté de me donner le numéro de sa chambre, alors qu’il recevait une femme. Malheureusement, je ne pouvais pas plus me permettre de patienter jusqu’au matin puisque Nathalie m’attendait à dix heures à Orléans. Le verbe attendre ne relevait pas de son vocabulaire.

Après avoir tergiversé plusieurs minutes, je finis par décider de repousser mes retrouvailles avec Victor. Pour être tout à fait honnête, ma lâcheté s’en satisfaisait sous de fallacieux prétextes. Dorénavant, je savais où le trouver, me rassurai-je, ce qui me laissait le loisir de m’y préparer.

Je repris donc une fois de plus la route vers Orléans et m’assoupis cinq heures sur une aire d’autoroute. Je ne tenais pas à ce que Caroline puisse me surprendre en train de quitter l’hôtel pour me rendre à la gare. En m’étirant sur mon siège au petit matin, je me sentis encore plus épuisé que la veille.

Décidément, depuis ma mise à la retraite, je n’avais jamais été aussi débordé.

15

Quai 2, gare d’Orléans, dix heures douze.

Sa voix me harponna dans le dos.

– Jérôme !

Que faisait-on dans ces cas-là, des retrouvailles entre deux ex, dont l’une avait le couteau entre les dents ? On se tendait la main, on se tapait dans le dos, on s’embrassait sur les joues ou on se regardait en chien de faïence ? J’optai pour l’option canine, que j’agrémentai d’une expression compatissante.

– Ah tu es là !

– Tu crois ? Ah oui, c’est moi…

– Non, je voulais dire, tu ne m’avais pas confirmé, alors…

– Tu m’as bien laissée sans nouvelles pendant des mois… Me rétorqua-t-elle.

Et maintenant ? Quel était le programme ? On réglait nos comptes en pleine gare ? Elle me trouait la peau, me giflait, s’effondrait en sanglots ? Non, ça, la crise de larmes, je n’y croyais pas trop.

Écoute Nathalie… Commençai-je, sans savoir le moins du monde par quoi poursuivre.

– Je te remercie d’avoir accepté de me revoir, m’interrompit-elle par pitié, mais on ne va pas tout déballer dans un lieu public, non ?

Tout ce qu’elle voudrait, du moment qu’elle me laissât bientôt tranquille.

– J’ai trouvé une bonne adresse de restaurant sur Internet, à vingt minutes d’ici, dit-elle. Ça te dirait ?

Mis à part une boisson énergisante pour ne pas m’écrouler, je n’avais rien pu avaler au petit-déjeuner, mais l’idée de manger, ne serait-ce que sucer une pastille de menthe, me donnait des haut-le-cœur. Seulement la contrarier dès le départ n’aurait pas été très habile. Je la sentais tendue, moins agressive cependant que je ne l’avais craint. J’acceptai. Son visage se décontracta aussitôt.

Il faut juste que je sois de retour à treize heures, lui précisai-je… Le boulot.

– J’ai donc droit à deux heures, c’est trop généreux de ta part, fit-elle en réprimant une crispation de ses mâchoires, on prend ma voiture, je te raccompagnerai…

Pendant que nous traversions Orléans vers l’Ouest sous sa conduite nerveuse, nous n’échangeâmes que des propos anodins sur nos santés respectives et celles concernant sa mère et mon grand-père. J’avais l’impression qu’elle réservait le sujet épineux de notre séparation pour le plat de résistance. Je me rendis aussi compte qu’elle s’était coupé les cheveux courts, à la garçonne, ce qui mettait ses yeux et sa nuque en valeur.

L’auberge des trois Ducs affichait un nombre identique d’étoiles gastronomiques. Ancienne ferme rénovée plantée dans les bois de Bucy sur la route du même nom, son cadre bucolique devait attirer une clientèle de notables de la région pour qui le romantisme consistait à arriver en coupé sport au bras d’une blonde platine, version siliconée de préférence, de dix à vingt ans leur cadette, en cachette de leur conjointe.

Une table pour deux nous y attendait, signe que Nathalie, à son habitude, n’avait pas une seconde envisagé mon refus. Comptant bien garder la main, elle commanda d’emblée deux coupes de Veuve Cliquot rosé pendant que je me planquais derrière la carte, escomptant un abordage imminent. Il eut lieu après la prise de commande et une gorgée de Champagne.

– J’ai bien réfléchi, Jérôme. Peu m’importe tes raisons. Je me fous de savoir pourquoi tu m’as larguée. Tu l’as fait, de la pire des manières, et tu ne m’as plus donné aucun signe de vie, c’est ça qui compte.

J’aurai bien voulu placer un mot, mais lequel et quand ?

– Je sais que tu ne reviendras pas, enchaîna-t-elle, alors je ne vais pas perdre mon temps et m’abaisser à te supplier ou quoique ce soit de ridicule dans le genre, tu me connais. Évidemment, je t’en ai voulu et je t’en veux encore. Et puis quoi ? Il faudra bien que je m’y fasse, n’est-ce pas ?

Fausse question pour laquelle elle n’avait pas besoin de lire la réponse dans mon regard. Jusque-là, je ne voyais toujours pas ce qu’elle attendait de moi. Cette espèce de fatalisme qu’elle arborait, surprenant de sa part, ne pronostiquait rien de bon.

– Si je suis là, ce n’est pas pour tenter de te récupérer ni pour que tu me serves des justifications à la con, que je ne croirais pas de toutes manières. Je suis quelqu’un de pragmatique, tu le sais. Je suis venue pour repartir avec quelque chose de toi, une sorte de compensation.

Le verdict approchait. Elle se mit en mode pause, le temps de finir sa coupe et de passer notre commande au serveur d’un ton détaché, attendant qu’il s’éloigne pour me toiser à nouveau. De mon côté, je m’empêchai de penser, mes maux de tête me l’interdisaient, à coups de perceuse dans les tempes.

– Je veux un enfant de toi, finit-elle par me lâcher.

Je me répétai cette phrase intérieurement pour être certain d’avoir bien compris.

– Toi ? m’écriai-je ensuite avec incrédulité, mais tu n’en voulais pas, tu n’en as jamais voulu !

– Parce que mon enfant, c’était toi. Tu avais dix-sept ans quand on s’est rencontrés et moi vingt-huit. Maintenant, j’en ai trente-neuf et tu m’as plaquée, ça change tout.

– Justement… Tentai-je de raisonner, sachant qu’en face d’elle, j’allais droit au casse-pipe. Enfin, Nathalie, un enfant, c’est pas un lot de consolation. Tu pourrais rencontrer quelqu’un, quelqu’un de mieux que moi, qui…

– Arrête tes conneries, tu veux bien ? m’interrompit-elle.

Elle choisit un morceau de pain de seigle dans la corbeille et le tartina de beurre demi-sel d’une main absente de tremblement tout en poursuivant.

– Je sais que je ne retrouverai jamais un homme comme toi, surtout à mon âge. Je veux dire un jeune innocent aussi dérangé que toi et qui accepte des relations comme les nôtres. Des rapports sans… Disons sans vrai rapport. Bref, tu vois de quoi je veux parler ?

Je voyais parfaitement. Le sexe sans sexe. Masturbation, exhibitionnisme, aucune pénétration. Je ne pris même pas la peine de lui répondre. Un échange muet nous suffit.

– Quant à rencontrer un homme normal, je ne le supporterai pas et lui non plus. Bien, apprécia-t-elle. Je ne te demande que deux jours de ta vie. En ce moment, c’est ma période d’ovulation, ça tombe pile. On essaye deux jours.

– Maintenant ?

– C’est à prendre ou à laisser. Quel que soit le résultat, je ne t’embêterai plus. Tu ne sauras même pas si j’ai accouché ou non. Si ça ne marche pas, je n’insisterai pas. Et tu sais très bien que je tiendrai parole.

Elle grignota sa tranche de pain beurré en silence, me laissant peser le pour et le contre. Mais il n’y avait rien à peser. Je ne pouvais pas accepter un pareil marché. Elle précéda ma réponse.

Naturellement, je m’attends à ce que tu refuses. Ce serait une réaction logique de ta part. Logique, mais précipitée. Envisage d’abord toutes les conséquences de ce refus avant de te prononcer. Sinon, tu pourrais le regretter.

– Qu’est-ce que tu veux dire par là ? Fis-je sur la défensive.

– Je te pourrirai la vie. Je ne te tuerai pas, non, je ne suis pas psychopathe et puis ce serait trop définitif. Simplement, je te détruirai à petit feu. Regarde-moi bien, j’en suis capable, Jérôme. N’aie pas le moindre doute là-dessus.

Le serveur apporta nos entrées. Elle lui sourit. Moi pas. Mon regard s’accrocha à mon assiette comme à une bouée.

Et maintenant, mangeons, fit-elle. Tu me donneras ton accord en guise de digestif, profites en !

Elle trouva le repas à la hauteur de la réputation du chef et goûta jusqu’à mes plats, auxquels je touchai peu et dont je ne me souvins plus dès qu’ils furent débarrassés. Son assurance et son appétit me parurent un peu forcés, impression que corroboraient ses regards furtifs posés sur moi par intermittence. Le dessert, une tarte au chocolat amer je crois, sonna la charge héroïque.

– Avant que tu ne prennes la bonne décision, ce dont je ne doute pas, j’ai encore un truc à te dire, assena-t-elle. Écoute bien au cas où tu hésiterais encore. J’ai un secret à te confier, un secret qui te prouvera jusqu’où je peux aller si jamais tu refusais.

J’allais lui répondre que ce n’était pas la peine. Je n’avais pas besoin de preuves, j’en étais déjà persuadé. Et puis je me ravisai. Par curiosité et diplomatie.

Je t’en prie…

Elle me laissa me brûler la gorge avec mon expresso trop sucré avant de continuer, sur un ton moins affirmé cependant.

J’ai toujours voulu partager ça avec toi. Je m’étais juré de te le confier avant notre mariage. Alors voilà, au moins, tu me soulageras de ça…

Ce qu’elle me raconta dépassait l’entendement.

Son père les avait abandonnées, elle et sa mère, alors qu’elle entrait dans sa douzième année. Il n’avait plus jamais donné signe de vie jusqu’à ce que la police les informe de sa mort, cinq ans plus tard. Il avait été coupé en deux par une rame de métro. Ça, c’était la version que j’avais toujours entendue, celle que Nathalie m’avait servie le jour où elle m’avait invité chez elle pour me présenter à sa mère. Rien de faux là-dedans, me confirma-t-elle. Des omissions voilà tout. Des trous qu’elle allait combler pour moi avec des pelletés d’horreur.

Pour cela, il fallait remonter à la source de son cauchemar. Elle avait six ans lorsque son père abusa d’elle pour la première fois. Infirmière en chef, sa mère travaillait de nuit au service neurologique de l’hôpital Necker à Paris et ne revenait qu’aux aurores trois fois par semaine.

Ce soir-là, il la mit en pyjama et la glissa sous les draps comme d’habitude pour lui lire une histoire en la laissant se blottir contre son épaule. Puis il éteignit la lampe de chevet et se pencha sur elle pour l’embrasser. Au lieu de lui déposer le baiser rituel sur le front, il l’embrassa à pleine bouche. Elle se recula instinctivement et il n’insista pas, lui souhaitant une bonne nuit et des beaux rêves.

Il recommença le lendemain de manière moins équivoque. Les attouchements, de plus en plus variés, intimes et prolongés, se reproduisirent deux à trois fois par semaine, durant six ans. Il appelait ça des « preuves d’amour » et n’en concevait aucune culpabilité puisqu’il ne la violait pas, au sens strict du terme, pas plus qu’il n’avait exercé de pressions ou de menaces ouvertes pour qu’elle ne le révèle à personne. Le chantage affectif s’avérait d’une efficacité autrement redoutable. Nathalie ne parla donc jamais à sa mère de ces « démonstrations affectives » paternelles qu’elle endura comme une épreuve d’autant plus épouvantable qu’elle n’était pas en âge de pouvoir la formuler clairement.

Lorsqu’elle le fut suffisamment, lorsque le désespoir et la révolte la collèrent au pied du mur de la déraison tout en lui insufflant la force de s’opposer, elle profita d’un dimanche où toute la famille se trouvait réunie pour entraîner son père à l’écart dans sa chambre et lui « prouver » sa haine.

Dorénavant, soit il lui obéissait sans discuter, soit elle alertait sa mère et la police. Il n’essaya même pas de la manipuler, il savait à son ton et à son regard qu’elle ne céderait plus. Alors il se mit à genoux et voulut la prendre dans ses bras pour la supplier de lui pardonner. Elle ne se recula même pas, se contentant de lui cracher au visage. Son père se mit à pleurnicher et lui promit en balbutiant de faire dorénavant tout ce qu’elle voudrait.

– Je me demande encore comment j’ai pu trouver le courage pour l’affronter, se demanda-t-elle à haute voix. Je n’avais que douze ans. Ça m’a redonné confiance en moi. Et cette confiance ne m’a plus jamais quittée, car je ne me suis pas arrêté là. Il n’avait payé qu’une partie de sa dette.

Des « preuves d’amour », son père n’allait plus cesser de lui en donner jusqu’à sa mort. Des vraies. Nathalie l’obligea à quitter le foyer familial du jour au lendemain. Il n’eut même pas le droit de prendre une valise, à fortiori de laisser un mot à sa femme pour justifier sa disparition. Elle le força deux jours plus tard à démissionner de son travail et à vivre dans la rue où il se résolut à mendier dans le vague espoir d’une rédemption et d’un pardon de sa fille qui ne vint jamais. Durant ces cinq années de déchéance, Nathalie l’observait parfois de loin dans un square ou sous une porte cochère. Jamais il ne se rebella. Sauf à la fin. Si toutefois se jeter sous une rame de métro pouvait être considéré comme un acte de rébellion.

Après le repas, Nathalie me reconduisit à la gare où je repris ma voiture. J’avais deux heures pour m’excuser auprès de la chorale et la retrouver à l’auberge où elle avait réservé une suite pour le week-end. Comment aurais-je pu lui refuser quoi que ce fut après ses révélations ? Heureusement, le prochain récital aurait lieu le dimanche soir à cinquante kilomètres d’Orléans et Nathalie avait accepté de me « libérer » en fin d’après-midi. Ce serait court mais envisageable. Je ne leur ferai donc pas entièrement faux-bond. Restait à improviser une fois de plus un prétexte crédible.

La nouvelle refroidit les ardeurs de Caroline. Le contraire m’eut surpris. Déjà frustrée par mes absences répétées, elle attendait mon retour avec impatience et se faisait une joie de passer ces deux jours en amoureux. Elle avait beau être compréhensive, mes dérobades de dernières minutes commençaient à lui peser. Mes justifications, le remplacement d’urgence d’un ami maquilleur sur un tournage pour cause de fracture de la clavicule, ne la convainquirent qu’à moitié. En revanche, mon air de chien battu, dans lequel je mis toute la sincérité qu’il me restait à disposition, finirent par la désarmer. Elle me donna un baiser et me laissa repartir.

L’appréhension du huis clos qui m’attendait s’évanouit dès que je pénétrai dans la chambre aux murs en toile de jute à rayures crèmes et bleues et au mobilier de style Empire, à défaut d’être d’époque. Nathalie m’y reçut en peignoir de bain, qu’elle fit glisser de ses épaules pour se précipiter entre mes bras et ruisseler de larmes. Stupéfait, je mis un instant à réaliser. Nous avions vécu ensemble presque dix ans et pourtant, je n’avais jamais pressenti une telle vulnérabilité chez elle. Suffocante entre deux crises de sanglots, impuissante à maîtriser les convulsions qui la secouaient, elle s’accrocha à moi pendant de longues minutes. Je lui murmurai pardon, pour moi et pour les hommes en général, l’allongeai sur le lit et l’embrassai avec tendresse, jusqu’à ce qu’elle sombre d’épuisement dans le sommeil.

À son réveil, elle m’embrassa comme jamais auparavant, collant sa poitrine contre mon torse et m’entourant la taille de ses jambes. Jusqu’à ce jour, nous n’avions que rarement fait l’amour. Presque par accident, ou par reconnaissance de sa part, en guise de récompense dans laquelle elle ne mettait que le minimum d’entrain. Cette fois, elle se livra. Mieux, elle en parut avide.

Durant ces quarante-huit heures, égrenées sans hâte par nos ébats, nous ne nous arrêtâmes que pour reprendre des forces, pauses gastronomiques prises dans la chambre et dont je pus enfin apprécier la richesse gustative sans retenue.

Le temps de la séparation venue, nous ressortîmes enlacés de l’hôtel. Après un ultime baiser, au pied de sa voiture, elle me glissa à l’oreille…

Sois tranquille Jérôme, tu ne me reverras plus.

Elle s’assit au volant en ajoutant dans un sourire.

– Je t’aime toujours et je pars quand même heureuse… Va comprendre !

J’éprouvais le même sentiment, mais je ne cherchais plus à comprendre. Je refermai sa portière en lui souhaitant tout le bonheur possible. J’attendis qu’elle disparut pour rejoindre mon véhicule.

Je savais qu’elle m’avait dit la vérité et qu’elle venait de sortir de ma vie pour toujours. Je ne sus jamais si elle était tombée enceinte.

16

CLARENCE : (sadly) Every man on that transport died. Harry wasn’t there to save them because you weren’t there to save Harry. You see, George, you really had a wonderful life. Don’t you see what a mistake it would be to throw it away?

La vie est belle, elle l’était davantage quand Frank Capra me la montrait et devenait franchement inouie lorsqu’une femme me tenait compagnie durant la projection. Je n’avais pas résisté au plaisir de revoir pour la énième fois ce chef d’œuvre de ce réalisateur américain d’origine italienne qui repassait dans la salle paroissiale de Yerres, aménagée en cinéma de quartier provisoire et animée deux fois par semaine par une association de bénévoles, des cinglés du scope en noir et blanc.

Dans ce décor désuet qui sentait bon mes seize ans, face à James Stewart et son ange gardien sur la toile tendue, je fus à nouveau happé par cette fascination qui avait provoqué ma vocation. C’était dans des salles comme celle-ci que j’avais connu mes premiers émois de spectateur et d’amoureux. Pour moi, les femmes et les films ont toujours été indissociables. Aussi bien dans la salle que sur l’écran, j’avais séduit et été séduit. Au point que je ne pouvais concevoir d’aller à une projection sans présence féminine à mes côtés. Ce jour-là encore la magie fonctionna. J’avais posé ma main sur celle de Colette dès le générique de début et elle l’y laissa jusqu’au mot « Fin ».

Quelques jours auparavant, nous avions fait enfin connaissance et sympathisé par l’entremise de Mireille. Nous nous étions découvert une passion commune pour la filmographie de Frank Capra. Sa bienveillante humanité, teintée d’un humour plus féroce qu’il n’y paraissait, sa subtilité sous une apparente simplicité et un sentimentalisme populaire, faisaient de lui une référence. J’avais dû plaire plus que je ne l’avais cru de prime abord à Colette car dès le lendemain, elle me rappela à mon hôtel pour m’inviter à cette séance. Au téléphone, sa voix semblait étrangement émue, presque bouleversée. Comment avais-je pu l’impressionner à ce point là en si peu de temps ?

Après la projection, donc, de « It’s a Wonderful life », tout en dégustant un sorbet au citron, elle m’avoua sans détour qu’elle sortait à peine d’une déception amoureuse avec un résident installé depuis peu. Dotée d’une franchise et d’un humour si déconcertants qu’ils la rendaient irrésistible, elle me raconta sa déconvenue de l’avant-veille. Le supposant trop timide pour se déclarer, elle avait fait le premier pas en s’offrant à lui… Et il s’était enfui ! J’explosai de rire car j’avais compris qu’il s’agissait de ma doublure.

Ce petit salopard se défonçait vraiment pour me ridiculiser ! Elle ne s’offusqua pas de ma réaction, mais parut déconcertée à son tour. Je ne pus me retenir de lui glisser sans réfléchir que je connaissais bien Victor, mieux que personne en fait, et que cela ne m’étonnait pas de lui. Aussitôt, c’était à prévoir, elle chercha à en savoir plus et n’en démordit plus. J’en avais trop dit ou pas assez. Inutile de louvoyer avec elle. Colette se colla contre moi et me subjugua de son regard aux abois et de ses moues délicieuses qui en faisaient le sublime sosie de Danielle Darrieux.

– Allez Eric… Dîtes-moi tout, me murmura-t-elle. Vous savez bien que je ne le répèterai jamais… Ne me décevez pas.

– Victor, c’est moi, lui concédai-je.

– Vous, vous vous moquez de moi…

Elle vit sur mon visage que telle n’était pas mon intention.

– Alors lui, c’est qui ?

– Jérôme… Mon petit-fils.

Elle écarquilla les yeux… Et pouffa de rire à son tour, persuadée que je blaguais. Ma mine imperturbable lui fit retrouver son sérieux et perdre de son assurance.

– Votre frère, je veux bien, il y a un air de famille, d’accord… Admit-elle, de là à ce qu’il soit…

– Il a vingt-sept ans. Je viens de fêter mes soixante-douze, la coupai-je, me rajeunissant à l’occasion.

– Il fait beaucoup plus… Et vous faites un peu moins. Juste un peu.

– C’est toujours ça, merci. Le maquillage y est pour beaucoup, je parle de lui.

– Non ?

– Le latex fait des miracles.

– Mais… Enfin, c’est absurde ! s’exclama-t-elle, c’est vous qui le lui avez demandé ?

– Il est majeur. Je lui ai seulement transmis toutes les ficelles du métier.

– Alors… C’est… C’est un jeune homme ? Réalisa-t-elle en blêmissant, je… Vous… Vous êtes en train de me dire que… Oh non… Quelle horreur !… Je me suis montrée presque nue devant un jeune homme ?!

– Physiquement un jeune homme, parce que dans sa tête, j’ai bien peur qu’il ne soit notre aîné.

– C’est un malade… Constata-t-elle, effarée.

– J’ai bon espoir qu’il guérisse. C’est pour cela que je le surveille de loin.

Sa tournée en province confirmait mon pronostic. Jérôme allait mieux. De mieux en mieux. À mon grand soulagement, ses postiches restaient dans ses tiroirs durant des périodes qui avaient tendance à s’étendre. Une grande partie du crédit en revenait à cette femme, Caroline, qui dirigeait la chorale. Son allure d’ingénue démodée exerçait un effet bénéfique sur mon petit-fils. Ces deux-là étaient destinés l’un à l’autre, tant elle s’efforçait elle aussi de paraître plus que son âge. La concernant, cela restait néanmoins dans des normes acceptables.

Quelques trajets express à Chartres puis Orléans me confirmèrent les progrès de Jérôme. À intervalles réguliers, Armelle me tenait au courant de son évolution positive. Elle le trouvait moins doué que Victor, mais plein de bonne volonté.

Ce qui me réjouit par-dessus tout fut l’acharnement qu’il mettait à vouloir me retrouver, voire à me piéger. L’appel qu’il donna à Mireille en prenant ma voix me fit jubiler quand elle m’en rapporta la teneur, en toute naïveté, pendant une partie de bowling. J’envoyai d’ailleurs un copain en éclaireur sur le parking cette nuit-là, qui me notifia la présence effective de sa voiture de location. En fin de soirée, j’invitai Annie, sachant qu’il n’oserait pas me déranger avec une femme dans ma chambre, ce qui ne manqua pas. Malin, mais gentleman. Je l’avais bien éduqué sur ce plan-là. Par prudence, je décidai tout de même de changer d’hôtel dès le lendemain.

Cette soudaine détermination de sa part s’avérait fort encourageante quant à son évolution. Il commençait à se sentir mieux dans sa peau puisqu’il envisageait de laisser la mienne définitivement au placard. Ce n’était pas pour autant que j’allais lui faciliter la tâche. Il était encore un peu tôt pour crier victoire, une rechute restait à redouter.

Quant à moi en revanche, je me sentais glisser sur une pente savonneuse. Sur le déclin pour tout dire. Peut-être avais-je abusé de ma seconde jeunesse. Ces derniers temps, certains symptômes inquiétants m’avaient alerté. Des trous de mémoire surtout. J’en avais déjà eu depuis plusieurs mois. Rien d’aussi sérieux cependant.

Ça m’était arrivé à propos de films, entre autres. Lors d’une conversation entre potes, à propos de Capra justement, dont je connaissais bien l’œuvre, pour l’avoir vu et revu. Je l’avais soudain confondu avec Billy Wilder, que j’admirais tout autant. Je leur avais cité « Some Like It Hot » et « Sabrina » comme appartenant à la filmographie de son confrère et contemporain. Certes, personne ne s’en était rendu compte sur le coup, seulement ces absences s’étaient répétées à intervalles réguliers.

Deux à trois fois par mois, je remettais ça ! Un blocage terrible, un vide affreux ! Impossible, par exemple de mettre un nom sur l’acteur qui jouait le faux prédicateur aux mains tatouées dans « La Nuit du Chasseur » de Charles Laughton, pas plus que sur deux – Les plus célèbres, voilà ce qu’il me restait d’eux, leur célébrité ! Les autres étant Folco Lulli et Peter Van Eyck dont je me souvenais avec gratitude– Bref, sur deux, donc, des quatre comédiens qui transportaient de la nitroglycérine en Amérique du Sud dans « Le Salaire de la Peur » de Henri-Georges Clouzot. J’aurais pu raconter ces deux films plan par plan, je voyais les visages, les paysages, les détails, je voyais même défiler le générique… Leurs noms avaient stupidement disparu de la distribution. Jérôme et les copains présents ce jour-là eurent beau m’assurer que cela leur arrivait aussi, je m’entêtais, je me butais jusqu’à les bassiner avec mes lubies de cinéphile. En vain.

Le lendemain au réveil, tout m’était revenu en mémoire. Robert Mitchum, Yves Montand, Charles Vanel, ils étaient là au pied de mon lit à se foutre de ma gueule ! Je m’insultai, seul dans mon appartement de Montparnasse. Et puis une bonne douche m’avait rafraîchi les idées et je m’étais trouvé des circonstances atténuantes… Trop de boissons, trop de clopes, trop de tout, manque de sommeil… Je n’allais pas me rendre malade pour des broutilles. Cela s’était pourtant reproduit pour des films auquel j’avais participé, ce qui m’avait perturbé d’autant plus. Rien de comparable cela dit avec ce qui m’arrivait à présent.

Car, hélas, ça s’était dégradé. Ça s’accélérait et ça prenait en outre une sale tournure. Les trous de souris creusés dans mon crâne avaient pris les dimensions d’un tunnel autoroutier sous le Mont Chauve. Les acteurs ou les réalisateurs n’en étaient plus les seules victimes. Des lieux, des personnes, des dates de ma vie, des évènements personnels qui m’avaient marqué, s’effaçaient ou se confondaient à la manière des ardoises magiques pour réapparaître par enchantement des minutes ou des jours plus tard. Pas tous. Certains restaient sur le bord de la route. Hérissons mémoriels écrasés dans les fossés de mon cerveau par le passage incessant de soixante-dix-huit tonnes de souvenirs.

Ça me minait, surtout quand il s’agissait d’actes quotidiens. Je pouvais passer un coup de fil et dix minutes après avoir raccroché, ne plus me rappeler à qui j’avais eu affaire ou me demander si je l’avais bien appelé. Il m’arriva aussi d’être persuadé d’avoir fait le plein de ma moto et de tomber en panne d’essence trois kilomètres plus loin. Mais le fait majeur qui me détermina d’aller consulter un spécialiste sans plus tarder fut de chercher ma Plymouth Fury III sur le parking de l’hôtel jusqu’à ce que je tombe en arrêt, hébété, devant la Norton. C’en était trop. Penché sur la selle en cuir, je sanglotais comme le vieux con que j’étais sur le point de devenir. Dans ces cas-là, il n’y avait que ma fille pour me réconforter. Existait-il seulement un réseau satellite pour l’au-delà, un système de textos spirituels, de SMS télépathiques auquel on pouvait s’abonner ?

« Marlène, ton père devient gâteux. Complètement sénile, je t’assure. Un de ces quatre, il ne se souviendra même plus de ton nom, même plus de toi. De sa fille… Putain de vieillesse ! Saloperie de rides qui défigurent… Regarde-moi ces taches brunes sur ma peau ! Et j’te fais grâce du reste… Et ton fils qui veut ressembler à ça ! Tu vois, si j’étais certain que tu sois là-haut, quelque part, n’importe où, même si j’pensais qu’il existe une chance sur deux que je t’y retrouve, je f’rais bien le grand saut. Là, maintenant. Mais j’y crois pas beaucoup alors… Et puis quand on a aimé la vie… J’suis d’accord petite princesse, à tout prendre, être vieux, ça vaut mieux que d’être mort, c’est entendu. Mais tout de même. »

Le neurologue, après auscultation approfondie, analyse des résultats de tests divers et réunion de son équipe, rejeta l’hypothèse de la maladie d’Alzheimer. Je lui aurai volontiers roulé une pelle. Il me parla de troubles mnésiques légers, dus en grande partie à mon mode de vie. Tabac plus alcool plus bringues plus… Je cumulais les facteurs de risques et accélérais le vieillissement des neurones. Il fallait me ménager. Une diminution des capacités physiques et intellectuelles devenait inéluctable passé un certain âge… Pour autant, on en pouvait en retarder l’échéance en suivant des règles élémentaires. En résumé docteur, il y avait des fuites dans la toiture et des fissures dans les fondations, mais les ruines pouvaient être préservées.

Je sortis de ce rendez-vous le pied léger après avoir frôlé la catastrophe, mais le moral dans les chaussettes. Jusqu’à présent, j’étais parvenu à nier mon âge. Je ne le pouvais plus. Mon bulletin météo intime prévoyait un brusque refroidissement. Mon baromètre interne n’indiquait aucune éclaircie en vue. J’entrais dans l’Hiver. Mieux valait se préparer aux veillées au coin du feu, avec le chat qui ronronne sur les genoux, le plaid et la tisane ! J’avais intérêt à mettre les deux pieds sur la pédale de frein, moi qui avais plutôt collectionné les excès de vitesse. Inconscient, irresponsable, j’assumais, pas suicidaire. Que cela me réjouisse ou non, le moment était venue de m’assagir.

Et puis il y avait Colette. On se quittait plus. Ma confidence au sujet de Jérôme, loin de nous brouiller, m’avait valu son estime, son affection et sa tendresse. Je lui confiais toute notre histoire, nos rapports, les raisons de mon départ et les questions que je ne cessais depuis de me poser à son sujet. Elle m’écouta avec attention avant de m’inviter à le revoir lorsque je lui demandais son avis. Selon elle, il n’attendait que ça. Cette situation ne pouvait pas continuer ainsi. Devant mes tergiversations, elle se proposa délicatement, sans insister quand elle senti ma réserve, de jouer les intermédiaires pour l’y préparer.

En attendant, une joyeuse complicité s’établit entre nous, qui tourna, comme j’y aspirais, en complicité amoureuse.

– Tu sais, en fait, me confia-t-elle après notre premier baiser, à travers le faux Victor, c’était toi qui m’attirais. C’était toi qui me plaisais, puisqu’il t’imitait. Alors, maintenant, c’est encore mieux, j’ai l’original !

J’aurais été stupide de vouloir l’en dissuader, n’est-ce pas ? Je préférais l’embrasser encore. J’ai toujours préféré les gestes aux paroles. Sa présence, ses étreintes, me réchauffaient. Amante protéiforme, amoureuse émérite, son corps m’embrasait et ses yeux, ses yeux dans lesquels tous les mirages de mon désert sentimental se reflétaient, m’encourageaient dans mes nouvelles résolutions.

Sans regret, j’abandonnai le bowling pour lequel je n’étais de toutes les manières pas doué, je laissai aussi tomber les virées nocturnes en groupe pour des soirées en tête en tête et des réveils entre ses bras. De même, je remplaçai les verres de blanc et les canettes de bières, du moins jusqu’au coucher du soleil, par des tasses de thé, préparées à la perfection par Colette, et je fumais moins. Un peu moins. Disons que j’évitais d’en allumer une en sa présence. Les frimas hivernaux n’auraient rien de rigoureux tant qu’elle me tiendrait la main.

Elle pouvait être ma dernière maîtresse, la femme ultime qui condenserait toutes celles que j’avais connues, la femme fatale qui me fermerait les yeux avec douceur le moment venu.

Nous faisions des projets, envisagions de partir en voyage. Nous achetâmes des cartes et des guides. La Sicile nous tentait, nous n’y étions jamais allés ni l’un ni l’autre. Son climat et ses paysages insulaires. Un tour de Sicile en Norton, sur un rythme de croisière. Pourquoi pas ? Allons, l’hiver ne s’annonçait pas si rude que ça.

A SUIVRE…

 

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154 réflexions au sujet de « Une vie sur deux, roman »

  1. J’ai fini le roman il y a quelques jours et voici mes impressions. Tout d’abord, l’histoire est très bien construite. On voit tout de suite ce qui se passe et on n’est jamais perdu malgré les nombreux rebondissements. De tous les personnages, c’est évidemment Jérôme le plus passionnant parce que le plus fou. Tu le présentes comme un vieux avant l’heure, timoré et réaliste et, dès le départ, tu lui fais commettre un acte impossible : vivre son fantasme. Mais très vite le fantasme est sous le contrôle à distance de la raison. C’est le rôle du grand-père, très sage malgré une réputation d’original. Peut-être que pour toi, celui qui parait sage est fou et inversement. J’ai ressenti presque jusqu’à la fin une tension entre l’accomplissement du fantasme et le principe de réalité. Refaire sa vie à ce point et comme ça, c’est en principe impossible. Mais justement, le roman (et toute fiction au fond) est un territoire où c’est possible, où le fantasme pour vaincre la réalité si raisonnable. Alors, forcément, la fin me déçoit un peu. Mais je ne dévoile rien ! Autre personnage qui m’a intrigué, mais seulement sur la fin : Nathalie qui s’avère aussi givrée que son ex. Elle apparait comme une femme sûre d’elle, indépendante et même dure alors que je vois les autres femmes plutôt comme des consolatrices.
    J’espère que ton roman sera publié et, si c’est le cas, je suis sûr qu’il trouvera son public.
    Enfin, petit détail d’orthographe facile à corriger : les locutions latines : « a priori, a posteriori, a contrario,…) ne prennent pas d’accent sur le a.
    Merci pour cette heureuse lecture. J’espère que tous les commentaires t’encouragent à continuer à inventer des histoires. Je m’aperçois que le mien est très long…

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    1. Avant tout, merci vraiment d’avoir pris le temps de le lire en entier et de me transmettre des impressions. Il y a en effet un paradoxe dans les deux personnages principaux, une sorte de contradiction interne, car ils sont un peu les deux même faces d’une seule personne. Chacun de nous, je pense, se démène aussi entre ses désirs, ses principes, ses capacités, et le poids de la société. Merci également pour tes corrections !

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  2. Quel beau travail Francis! Et maintenant que je t’ai lu avec mes images, ce serait chouette que tu nous montres les tiennes… « Une vie sur deux »: LE FILM! LE FILM! Un de ces jours peut-être?

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  3. quand j’ai vu le mot ‘fin’, j’ai eu le même réflexe qu’habituellement lorsque j’aime: j’attends encore un peu
    il doit y avoir, en partie, la peur d’être déçue car je n’ai jamais peur d’être heureuse et comblée (ce qui arrive à certain(e)s)
    mais je te rassure, francis, à la fin du livre je suis ravie…..enfin presque…… parce que, zut, c’est qd même finito et tjs trop tôt! 🙂
    je pouvais m’attendre à plein de ‘choses’ mais pas vraiment à cette fin-là et je l’aime vraiment bcp
    alors comme j’Aime, je ne veux pas, cette fois, être celle qui ramasse les coquillages et les nomme
    je te laisse ce soin (quatre, cinq, peut-être six….)
    bon vent à ce livre, à cette aventure, et à toi francis 🙂

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  4. Et quelle fin! Début du chapitre entre émotion (éloge et aveu formulés par Jérôme) et nostalgie (avec le film). La BO de l’enterrement est parfaite (pour le mort)! J’ai eu le merveilleux air de « What a wonderful world » pendant le reste de la lecture. Belle idée de redonner la parole à Victor grâce à l’image.
    Pas de prison finalement mais tant de rebondissements! Caroline émoustillée à la pensée de batifoler avec Victor-Jérôme, c’est irrésistible!! Finalement, elle ne parvient pas à aimer Jérôme sans son côté Victor.
    La toute fin est très visuelle, « la Plymouth… sous la lumière crue du projecteur solaire », une image qui renvoie à la fois à la réalité – fictive 🙂 – et à l’illusion cinématographique. Comme un beau clin d’oeil au roman lui-même.
    Merci d’avoir porté la lectrice que je suis jusque là.

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  5. Hééé hooo! (du bateau!) J’arriiive Francis, en prenant mon (lent) temps; QU’EST-CE QUE C’EST BIEN! Et comme c’est extra et généreux de nous permettre de suivre ton beau travail; BRAVO et MERCI pour le plaisir croissant (comme disait ma boulangère) que je prends (avec ou sans café) à lire ce roman, et je n’en suis qu’au 11ème chapitre; j’ai donc encore de quoi me régaler!!!

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      1. Je n’y manquerAI pas! Moi mon truc pour savoir si je mets AI ou AIS c’est de me demander si avec TU ce serait « manqueras » (alors je mets ai) ou « manquerais » (et là je mets ais). Mais quand je veux refiler ce tuyau à Victor (mon fiston) il fronce les sourcils et sourit: chacun SES trucs mémotekniks; et je n’suis pas très pédagogue… à bientôt!

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  6. Je me suis arrêtée avant le chapitre 21, ayant vérifié que c’était le dernier. Je vais devoir apprivoiser rapidement cette idée de Fin (déjà?) avant de le lire. Je laisse mijoter l’idée d’un Jérôme en prison… avant d’avoir la réponse.

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    1. Le roman fait tout de même 210 pages… Il en faisait environ 250 lors du premier jet. Merci Henriette, de l’avoir suivi jusqu’au bout et d’en savourer le dernier chapitre, c’est flatteur et motivant. A bientôt donc, pour vous lire une dernière fois à propos de ce récit !

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  7. Tout a une fin, mais là d’avoir suivi en feuilleton, de s’être habitué aux personnages, de les retrouver régulièrement, ça donne à la fin un petit goût amer. Pourtant l’histoire est complète et la fin ouverte sur l’avenir. Je me suis régalée à la suivre avec ses retournements, son suspens, ses émotions, son humour, la richesse de certaines descriptions concernant le cinéma, la crédibilité des personnages. Oui, il va y avoir un petit manque le mercredi. J’oublie certainement des choses que d’autres diront. Merci encore, Francis, d’avoir partagé ce roman avec nous.

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  8. Oui, apparence(s), illusion… c’est pourquoi le personnage de Jérôme, tantôt lumineux, tantôt sombre (je lui trouve un côté machiavélique) me fait parfois penser à Certains l’aiment chaud, parfois à L’Etrange cas du Dr Jekyll et Mr Hyde.

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  9. Le suspense va crescendo. Vous avez l’art de garder le récit – comme le lecteur – sous tension! Je croyais que l’acmé serait la mise en scène de la « mort » de Victor, mais non. Il me plaît que le personnage de Caroline ne se console pas de cette disparition, cela donne une dimension humaine et profonde à l’imposture de Jérôme: ce que lui « joue », les autres le vivent.

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  10. Evy, Francis, voilà la phrase:
    Deux heures de moto à la vitesse d’un cheval au trot, autant par repas, suivi d’une sieste de même durée,…………….voilà la phrase et ça laisse perplexe car pour moi ça fait ‘deux heures de moto, deux heures de repas, ces deux heures suivies d’une sieste……
    mais ça peut être un repas suivi d’une sieste et ds ce cas il faudrait supprimer la virgule, non?
    si je chipote, c’est parce qu’une *pomme lisse poire* mérite qu’on en prenne soin 🙂

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  11. nickel pour l’histoire, ici aussi, francis
    en revanche, ‘on’ va se pencher sur les (peut-être) coquilles (la mer étant à l’honneur ;-))
    le truc ‘bête’ c’est que j’aurais pu noter les phrases en entier car là……
    -l’avoir déjà rencontréE
    -Je suis attenduE
    -mais ne puT empêcher le résultat de me décevoir. Il ne vint pas. En un sens, cela prouvait qu’il n’avait plus besoin de moi. C’était du moins ce dont Colette essayait DE me persuader
    tu me l’auraiS reproché
    Je me tournaiS vers elle et l’embrassaiS (le passé simple, ça le fait pas, je trouve)
    l’aurait-elle guidé(e) ou au contraire laissé(e) à son propre jugement (on parle de Jérôme donc masculin)? De la génération des barricades fleuries, élevée par un père anarcho-aquaboniste, Marlène avait été partisane de la liberté et de l’indépendance des enfants, mais n’aurait-elle pas évolué(e) (et là même si c’est marlène, on n’accorde pas puisqu’elle est ‘sujet’) vers plus de dirigisme comme la plupart des anciens hippies devenuS parents à leur tour ?
    cette île et moi, nous pourrions passer le reste de (mes) NOS? jours ensemble
    Deux heures de moto à la vitesse d’un cheval au trot, autant par repas, suiviES d’une sieste

    peut-être que ‘vy sera à même de retrouver les phrases que j’ai notées au fur et à mesure (en vitesse) car j’avoue que je préfère lire sans faire ‘attention’ aux coquilles, cette lecture étant tout à fait réjouissante 🙂

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    1. Je relis pas le texte mais j’aurais laissé « le reste de mes jours ensemble ». Victor est un peu égoïste et un peu malade, il pense à ses jours surtout, non ?
      De plus ce sont les repas qui sont suivis d’une sieste, me semble-t-il.

      Tu corriges tellement bien malyloup, que je ne me fatigue plus.

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        1. Attention la superviseuse arrive. Déjà j’ai retrouvé la phrase : « Deux heures de moto à la vitesse d’un cheval au trot, autant par repas, suivi d’une sieste de même durée,… » C’est bon, faut laisser au singulier : « par repas », c’est chaque repas qui est suivi d’une sieste, donc pas de « s ».
          D’accord, alors tu corriges les coquilles à Francis et je corrige les tiennes.

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  12. Toujours aussi piquant. La réaction de Colette apprenant que « Victor » est un jeune homme me fait bien rire! J’ai hâte de lire comment Jérôme va « tuer » Victor… Une baignade fatale ou une indigestion de bigorneaux? 🙂

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  13. Ces deux chapitres 16 et 17 sont très bons, je dirais même excellent pour le 16. J’ai dégusté les quelques lignes sur le cinéma. Le dialogue entre Colette et Victor est délicieux. Et enfin quelqu’un sait. Et une écriture qui a du corps.

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  14. chapitre 14 – Je me fais du soucis pour Jérôme. Caroline me parait être une fille sans artifice, alors comment va-t-elle prendre la vérité sur son double-jeu ?

    le chapitre 15 est plus fort que le précédent. C’est drôle les revirements, ce chapitre donne une histoire à Nathalie et finalement c’est plutôt un beau personnage. Par contre, je m’interroge sur Jérôme. Caroline… Nathalie… Il donne beaucoup de sa personne ce jeune homme, sans trop d’état d’âme. Les paragraphes concernant les ébats de Jérôme et Nathalie ne comportent aucun sentiment de la part du narrateur, juste des constatations. Quarante-huit heures à faire l’amour sans sentiment ou je me trompe ?

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    1. Tout d’abord, merci de ce retour et de suivre ces aventures avec autant d’intérêt.Concernant Nathalie, Jérôme accepte car il se sent redevable. A mon avis, il ne trompe pas réellement Caroline mais termine sa première histoire d’amour. Pour les sentiments, je ne pense pas qu’il y en a aucun dans ce passage, disons qu’ils sont plutôt réprimés.

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      1. Je ne pensais pas qu’il trompait Caroline, ils se connaissent à peine. J’ai un peu souri parce que j’ai l’impression que les sentiments de Jérôme sont planqués dans les pauses gustatives dont il apprécie la richesse sans retenue. En même temps, on le comprend un peu, ça donne faim.

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